‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 112 sur 264 · LES ÉGARDS ET LA COMPLAISANCE · texte numérisé non relu

LES ÉGARDS ET LA COMPLAISANCE

Emilie , Victoire , Joséphine et Sophie iraient une gouvernante qui les aimait avec la tendresse d'une mère. Cette sage institutrice s'appelait mademoiselle Boulon.

Son désir le plus ardent était que ses élèves fussent bonnes , afin d'être heureuses; que l'amitié donnât un nouveau charme aux plaisirs de leur enfance , et qu'elles en jouissent sans trouble et sans altération.

Une tendre indulgence . et une justice rigoureuse, étaient les principes invariables de sa conduite, soit qu'elle eût a pardonner , soit qu'elle eût à récompenser ou a punir.

Elle goûtait avec une joie infinie les doux fruits de ses leçons et de ses exemples.

Les quatre petites filles commencèrent a être les enfans les plus heureux de la terre. Elles se remontraient doucement leurs fautes, se pardonnaient leurs offenses , partageaient toutes leurs joies , et ne pouvaient vivre l'une sans l'autre. Par quelle fatalité les enfans empoisonnent-ils les sources de leur bonheur .

à l'instant même où ils en goûtent les charmes? Et de quel avantage il est pour eux, de vivre toujours sous un œil éclairé par la tendresse et par la prudence!

Mademoiselle boulon fut obligée des1 é- I i;ncr pour quelque temps de ses disciples. Des intérêts de famille l'appelaient eu Bourgogne. Elle partit a regret, sacrifia quelques avantages au désir de terminer promptement ses affaires: et a peine un mois s'était écoulé, qu'elle était déjà de retour auprès de son jeuue troupeau.

Elle en fut reçue avec les transports de joie les plus vifs. Mais, hélas! quel changement funeste elle remarqua bientôt dans ces malheureuses enfans !

Si l'une demandait le plus léger service a une autre, celle-ci la refusait avec aigreur ; de-la suivaient des rebuffades et des querelles. La gaité naïve qui présidait a leurs jeux, et qui assaisonnait jusqu'à leurs travaux, s'était changée eu humeur et en mélancolie.

Au lieu de ces paroles de paix et d'union qui animaient leurs entretiens , on n'entendait que des gronderies éternelles. Joséphine témoignait-elle le désir d'aller jouer dans le jardin, ses sœurs trouvaient des raisons pour rester dans leur chambre. Enfin, c'était assez qu'une chose fit plaisir a l'une d'elles, pour déplaire sûrement à toutes les autres.

Un jour que, non contentes de se refuser toute espèce de complaisance , elles cherchaient encore a se mortifier par des reproches désagréables , mademoiselle Boulon . qui était témoin de cette scène . en lut si affligée, que les larmes lui vinrent aux yeux.

Elle n'eut pas la force de proférer une parole, et se retira dans son appartement pour rêver aux moyens de rendre a ces petites infortunées les plaisirs de la coucorde et d'un mutuel attachement

Son esprit était encore occupé de ces affligeantes pensées , lorsque les enfans entrèrent chez elle d'un air triste el gnon , en se plaignant «le ne pouvoir plus | vivre contentes. Chacune accusait tea autres <l <n être cause: et elles pressèrent a l'envi leur gouvernante de leur rendre i le bonheur qu'elles avaient perdu.

L AMI DES ENFA.NS

Mademoiselle Boulon les reçut avec un visage sérieux , et leur dit : Je vois que vous vous troublez mutuellement dans vos plaisirs. Afin que cet inconvénient n'arrive pas davantage, chacune de vous gardera, si elle veut , son coin dans cet appartement , où elle jouera toute seule à sa fantaisie. Vous pouvez commencer a jouir pleinement de cette liberté, et je vous permets de vous amuser ainsi toute la journée.

Les petites filles parurent enchantées de cet arrangement. Chacune prit son coin , et commença ses plaisirs.

La petite Sophie se mit à faire des contes a sa poupée , mais la poupée ne savait que répoudre : elle n'avait pas d'histoires a lui faire a son tour, et ses sœurs jouaient dans leur particulier.

Joséphine poussait un volant; mais personne n'applaudissait à son adresse , elle n'avait personne pour le lui renvoyer, ses sœurs jouaient dans leur particulier.

Emilie aurait bien voulu s'amuser a son jeu favori , je vous vends mon corb'dlon. Mais a qui le faire passer de main en main ? Ses sœurs jouaient dans leur particulier.

Victoire, très-entendue au jeu du ménage, avait le projet de donner un grand repas a ses amies. Elle devait envoyer au marché faire des provisions. Mais qui charger de ses ordres ? Ses sœurs jouaient dans leur particulier.

Il en fut de même de tous les autres jeux qu'elles essayèrent. Chacune aurait cru se compromettre en se rapprochant des autres , et gardait fièrement sa soli-

tude et son ennui. Cependant le jour allait finir. Elles retournèrent encore vers mademoiselle Boulon , en lui demandant un moyen plus heureux que celui dont elles venaient de faire l'épreuve.

Je n'en sais qu'un , mes enfans , leur répondit-elle , que vous saviez vous mêmes autrefois. Vous l'avez oublié. Mais , si vous le désirez, je puis le rappeler aisément à votre souvenir.

Oh ! nous le voulonsde tout notre cœur! s'écrièrent-elles ensemble ; et elles étaient attentives à saisir le premier mot qui sortirait de sa bouche.

C'est la complaisance et les égards que se doivent des sœurs. 0 mes chères amies ! combien vous vous êtes rendues malheureuses , et moi aussi, depuis que vous l'avez oublié !

Elle s'arrêta à ces mots , interrompue par ses soupirs ; et des larmes de tendresse coulèrent le long de ses joues.

Les petites filles restaient étonnées et muettes de confusion en sa présence.

Elle leur tendit les bras : elles s'y jetèrent, et lui promirent de s'aimer et de s'accorder comme auparavant.

On ne vit plus dès ce jour aucun mouvement d'humeur troubler leur tendre intelligence. Au lieu des brouilleries et des querelles , c'étaient des prévenances délicates qui charmaient jusqu'aux témoins de leurs plaisirs.

Elles portent aujourd'hui cet aimable caractère dans la société, dont elles font les délices et l'ornement.

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