‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 114 sur 264 · FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC

pour cela.

m. de letris. — Quoi donc 1 tu aurais sacrifié la douceur de sentir , de manger et de voir, à la satisfaction de ne pas te cassa1 la tête en tombant de dessus ma cheminée? car lu n'aurais été bon qu'à y figurer.

Frédéric. — Ce n'est pas ainsi que je l'entends. J'aurais voulu être vif avec mon corps do fer.

m. de letris. — F.t comment un corps

de fer pourrait-il être animé par Je sang et par ces liqueurs qui sont la source de la vie? Comment ses nerfs pourraient-ils avoir cette souplesse et cette sensibilité qui nous rendent l'usage de nos membres si facile , et le plaisir de nos sens si délicieux?

Frédéric. — C'est triste. Je vois que mon arrangement ne vaut pas mieux que celui de mon frère.

maurice. — Mais, mon papa, tous qui vous entendez si bien à détruire nos systèmes , faites-nous-en donc qui soient plus raisonnables que les nôtres.

M. de letris. — Et pourquoi veux-tu que j'en fasse? Je suis très-satisfait de celui que je trouve établi. Oui , mesenfans, je vois l'homme pourvu de tout ce qui peut servir à son bonheur. D'une couformation supérieure à celle de tous les animaux, il dompte , avec son génie, le petit nombre de ceux dont les forces surpassent les siennes, s'il n'a pas reçu en partage la rapidité du cerf ni du cheval , il forge des traits qni devancent l'un dans sa course, et il monte sur le dos de l'autre pour le diriger. Privé de l'aile de l'oiseau , il en donne à l'arbre immobile qui végète dans les forêts, et s'en fait porter jusqu'aux bornes du monde. Sa vue, moins perçante que celle de l'insecte , n'est pas aussi bornée à l'espace étroit où il se meut; ses regards peuvent embrasser un immense horizon , et contempler les grandes merveilles de la nature. Il ne peut , comme l'aigle, fixer le soleil ; mais il invente des instrumens qui semblent le rapprocher de cet astre, pour mesurer sa distance , et observer sa position au milieu d'uue foule innombrable d'étoiles obscurcies par sa splendeur. Tous ses autres sens lui procurent aussi des jouissances continuelles , et veillent également à ses plaisirs et à sa sûreté Un noble sentiment de son génie lui fait tenter chaque jour , avec succès . de nouvelles

L AMI DES E.NFANS.

découvertes. Il désarme le tonnerre, ou lui marque la place qu il doit frapper. Il combat les élémens l'un par l'autre, oppose la douce chaleur du feu au souffle glacé de l'air , et défend la terre de la fureur des eaux. Tantôt il descend dans les plus ténébreuses profondeurs de son séjour , pour en rapporter de riches métaux qu'il épure, et dont il forme, par un mélange ingénieux , des substances nouvelles. Tantôt il gravit les roches informes suspendues sur sa tête , les précipite dans les vallées , et les relève en édifices somptueux , ou en pyramides hardies , qui vont cacher leurs sommets dans les nues. La société qu'il forme avec ses semblables , pour la satisfaction réciproque de leurs besoins , le fait jouir , en récompense de son travail , des travaux de cent millions de bras empressés à lui procurer les douceurs de la vie ; il trouve à chaque pas sous sa main , les productions de tout l'univers. Les sciences élèvent

soname, et agrandissent son esprit; les beaux-arts adoucissent ses peines , et le délassent de ses labeurs. La mémoire et la réflexion lui forment une expérience de celle de tous les siècles qui se sont écoulés. Avec le doux sentiment de son existence personnelle, son cœur jouit encore dans les autres par la compassion et la bienfaisance , les liaisons du sang et de l'amitié. Sa félicité ne dépend que de lui seul au milieu de tout ce qui l'entoure , puisqu'on la trouve dans l'exercice modéré de ses forces , et l'usage constant de sa raison. S'il la trouble quelquefois en cherchant à s'élancer trop loin de luimême , il n'en doit accuser que sa folie. Ce n'est plus qu'un enfant comme vous , qui , au lieu de jouir paisiblement des douceurs attachées à sa condition , et d'en supporter les maux avec courage , se tourmente par des prétentions désordonnées, ou se dégrade par une honteuse pusillanimité.

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