‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 120 sur 264 · I. AMI DES EXFANS · texte numérisé non relu

I. AMI DES EXFANS

Adélaïde et tho.uas. — Les jeter à bas ?

gexeviève. — Vous savez le coteau qui est derrière le bosquet? il dit qu'il veut en faire un point de vue. Le bosquet est au pied du coteau : ainsi pour avoir le point de vue , il faudrait abattre le bosquet.

Adélaïde. — Ah ! voilà donc pourquoi il a fait venir uu architecte de la ville , qui lui parle de grottes , de ponts , de temples chinois ! Mon papa ne rêve que de jardins anglais. Il en a toujours le plan dans les mains. Cent fois le jour il m'en faisait le détail à moi-même. Et moi, qui me réjouissais de voir bientôt toutes ces jolies choses ! Ah ! je n'en veux plus , et que votre père garde son petit bosquet !

thomas. — Que deviendraient les oiseaux qui gazouillaient si joliment sur ces vieux arbres , et qui venaient y faire leurs nids , parce que personne ne les troublait, et que nous leur y apportions leur nourriture?

Geneviève. — Et la fraîcheur que nous allions y respirer dans les jours brûlans de l'été ?

Adélaïde. — Et l'écho qui nous y renvoyait de la colline le bout de nos chansons ?

Geneviève. — La vue d'un bosquet en verdure vaut bien, je crois, celle d'un coteau.

Adélaïde. — Et puis , quel besoin a mon papa d'un nouveau point de vue? il y en a tant d'autres de tous les côtés !

thomas. — Il me semblerait voir tom ber un de mes membres à chaque coup de cognée.

Adélaïde. — Non , non : il ne faut pas que votre père se prive de son petit bosquet.

Geneviève. — Il ne le faut pas? ah.f il ne le gardera pas long-lemps.

Adélaïde. — Pourquoi donc? mon t. r.

papa n'ira pas vous l'arracher de force, peut-être. II n'en a pas le pouvoir.

thomas.— Mais s'il est si fâché contre nous , qu'il vous ait défendu de nous voir et de nous parler ! je donnerais plutôt dix bosquets comme celui-là.

Geneviève. — Et moi donc? qu'iraisje y faire sans vous , mamselle Adélaïde ? Je ne me sentirais plus d'envie d'y entrer.

Adélaïde. — Ma chère Geneviève, nous y étions si heureuses ! Te souvienstu lorsque nous y allions le soir , et que nous nous disions tout ce qui nous était arrivé dans la journée ?

gexeviève. — Chacune y apportait son ouvrage : je tricotais , vous faisiez du filet; et puis, lorsque Thomas nous avait apporté des fleurs , nous laissions nos travaux pour faire des bouquets. Vous me donniez le vôtre , je vous donnais le mien. C'en était assez pour penser l'une à l'autre toute la journée du lendemain.

thomas. — Et tout cela est passé ! tout cela ne reviendra plus 1

Adélaïde. — Non, non , je n'aurais plus un moment de plaisir. J'en tomberais malade. Alors mon papa aurait du regret , et je lui dirais que s'il veut me rendre la santé , il me permette encore de revoir mes petits amis, (//s s'embrassent tous (es trois en pleurant.)

Geneviève. — Mais en attendant, le petit bosquet sera abattu. Il faut qu'il le soit.

Adélaïde. — Et pourquoi donc?

Geneviève. — Hélas ! mamselle Adélaïde, je ne vous ai pas tout dit. Il y a dix ans que M. de Clermont a prêté à mon père cent écus pour s'élablir. Et vous savez bien que mon père n'a pas encore été en état de les lui rendre?

Adélaïde , à part. — Ah ! voilà donc la dette dont il était question tout-àl'heure !

Geneviève — Si nous voulons garder

l.*AMl DES EXFANS.

le bosquet, M. de Clermont voudra ravoir les cent écus, et mou père ne sait où les prendre. Parmi tous ses amis , il n'v a que votre papa lui-même qui pût lui fournir une si grosse somme, et c'est précisément à lui qu'on la doit.

Adélaïde , les prenant tous deux parla main. — Oh bien! s'il ne tient qu'à cela . je peux vous tirer de peine.

Geneviève. — Nous tirer de peine?

thomas.— Vous, mamselle?

adélaïde , les regardant avec un air Ue joie.— Me promettez-vous bien de ne pas me trahir?

Geneviève. — Moi vous trahir !

thomas. — Ah 1 si je vous le promets !

adélaïde. —Eh bien! écoutez-moi.

Vous savez je ne puis y penser sans

être encore émue vous savez quelle

tendresse avait pour moi maman. Fendant sa dernière maladie , un jour que j'étais seule avec elle, elle me fit approcher de son lit, m'embrassa toute en larmes , et, tirant une bourse de dessous son chevet : « Tiens, ma chère Adélaïde, me dit-elle, prends ceci. Je te défends de dire à personne que je te l'ai donné. Garde cet argent pour de grandes occasions. Tu as un bon cœur, et beaucoup de raison pour ton âge ( c'est mamao qui disait cela au moins) , tu sauras t'en servir pour faire de bonnes œuvres. Ton père a une ame noble et généreuse, mais il est un peu colère et vindicatif. Tu pourras lui épargner des chagrins ou des regrets. Dans une terre aussi étendue que la nôtre, il doit se trouver des malheureux qui essuient des pertes qu'ils n'auront point méritées , tu pourras les aider en secret. Tu pourras aussi récompenser quelques services qu'on t'aura rendus , sans avoir besoin de recourir toujours à ton père. C'est par tes mains que je distribue, depuis deux ans, mes granvs et mes secours : j'espère que tu as acquis assez de discernement pour savoir dis-

tinguer ceux qui méritent qu'on s'intéresse a leur sort. Enfin je ne doute pas que tu ne fasses le meilleur usage de cette petite somme, que je laisse en dépôt dans tes mains pour d'honnêtes geus. Je croirai avoir fait moi-même le bien que tu feras; et c'est pour moi le moyen le plus doux de me rappeler a ta mémoire. » 11 lui prit une faiblesse qui l'empêcha de m'en dire davantage ; mais rien ne pourra inempêcher de me souvenir toute ma vie de ce discours.

Geneviève , essuyant ses yeux. — O l'excellente dame !

thomas. — Mon père et ma mère no parlent jamais d'elle que les larmes aux yeux.

adélaïde. — Maman avait aussi pour eux beaucoup d'amitié. Elle m'a recommandé a sa mort de regarder toujours M. Genest comme mon meilleur ami, et de suivre en tout ses sages conseils. Vous voyez donc que c'est moi qui vous ai des obligations. Que je suis heureuse! j'honore la mémoire de maman , je satisfais ma reconnaissance , je sauve une injustice à mon papa , je lui épargne des re grets , je conserve tout, le charmant petit bocage , notre amitié , le plaisir de nous voir comme auparavant....

Geneviève , saute à son cou en pleurant. — O ma chère mamselle Adélaïde !

thomas, lui baisant la main. — Mon père va vous béoir dans son cœur , mais il ne prendra jamais votre argent.

adélaïde. — Il le prendra sûrement , si je l'en prie. Personne au monde n'en saura rien. Attendez, mes chers amis, je vais vous rapporter.

thomas — Ce n'est pas moi qui m'en charge au moins.

adélaïde. — Ce sera toi, ma chère Geneviève. Et toi , Thomas , si tu l'on empêches , prends y garde , je ne reçois pas ton écureuil , j'obéis à la rigueur à mon papa . je ne vous regarde plus, je

L AMI DES E.NFANS.

ne vais plus chez vous , et je 11e rentre jamais dans le bosquet.

Geneviève. — Eh bien! mamselle, puisque vous parlez de la sorte. . . .

Adélaïde , lui mettant la main sur la bouche. — Tu ne sais ce que tu dis. Je ne veux pas seulement t'écouter. Attendez-moi , je vais revenir. Si je ne suis pas interrompue , j'écrirai quelques lignes à votre père. En cas que je ne puisse vous rejoindre, je mettrai la bourse près du berceau, là, sous cette grosse pierre.

Remarquez bien la place , entendez-vous?

gekeviève. — Je suis sûre que mon père me renverra avec votre argent.

Adélaïde. — Qu'il s'en garde bien. Et puis vous ne sauriez où me trouver; car, hélas ! c'est peut-être la dernière fois qu'il nous est permis de nous entretenir.

Geneviève. Àh! mamselle Adélaïde, que dites-vous?

Adélaïde. — Il faut bien que j'obéisse à mon papa. Mais nous sommes voisins , il ne nous est pas défendu de nous regarder; et lorsque nos yeux pourront se rencontrer a la dérobée

Geneviève. — Oh! les miens sauront bien chercher les vôtres, et leur dire que je n'oublierai jamaTs de vous aimer.

thomas. — Qui nous empêche de nous trouver sur votre chemin , lorsque vous irez à la promenade ? Et alors....

Adélaïde. — Tu as raison. Un sourire, une petite mine, un regard de côté, c'est fait avant qu'on le voie. Allons, consolez-vous , tout ira bien. Mais où est l'écureuil ? puisque je vais dans ma chambre, je veux l'emporter

thomas. — Attendez un peu, je vais chercher sa cabane, et je vous la porterai jusqu'au château. ( // court vers le berceau.)

Adélaïde. — Adieu , ma chère Geneviève.

Geneviève. — Ah ! mamselle Adélaïde,

je ne puis croire que ce soit pour toujours.

thomas , revenant tout consterné avec la petite cabane. — 0 Dieu , l'écureuil n'y est plus.

Adélaïde. — Que dis-tu ? mon écureuil ? 0 mon cher Thomas !

thomas. — Il faut qu'on lui ait ouvert la porte ; car je me souviens bien de l'avoir fermée.

Adélaïde. — Ce ne peut être que mon frère. II était jaloux du présent que tu m'as fait ; et tandis que nous parlions ici , il s'est glissé dans le berceau et a ouvert la cabane.

thomas. — S'il n'avait fait qu'emporter l'écureuil avec lui pour jouer un moment?

Adélaïde. — Je le connais mieux que toi. Ill'aura fait échapper.

thomas. — Eh bien ! attendez, il ne doit pas être fort loin. Si je puis le découvrir sur quelque arbre , je n'aurai qu'à lui montrer une noix pour l'en faire bien vite descendre. Je vais fureter de tous les côtés. (Il sort.)

Adélaïde , à Thomas. — Je te souhaite nne heureuse chasse, mon cher ami. (à Geneviève.) Le pauvre Thomas! je le plains ; il avait tant de plaisir de me faire ce cadeau !

Geneviève. — Oh ! cela est vrai. II n'a pas eu de repos qu'il ne vous l'ait apporté.

Adélaïde. — Allons , je te laisse , ma chère Geneviève. Je vais gagner le château par la terrasse ; et toi , sors par la petite porte du jardin , et fais le tour , en te glissant le long du mur. Tu n'auras qu'à te tenir sous ma fenêtre sans faire semblant de rien ; je te jeterai ma bourse avec une lettre. Si mon papa n'est pas sur mon chemin , je viendrai te les apporter moi-même.

Geneviève. — 0 ma chère et géué-

VJÙ

L AMI DES ENFANS

i euse amie , quelle bonté I (Elles sortent chacune de leur côté.)

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