SCENE IX
M. DE CLERMONT , ADÉLAÏDE , CONS- TANTIN , traînant de force Geneviève; GENEVIÈVE.
Constantin. — Ah ! mon papa, je la tiens, je la tiens. Elle a une lettre, apparemment pour ma sœur. Allons , donne-la-moi , ou je te fouille de la tête aux pieds. Oui , oui , elle l'avait à la main , en se glissant ici derrière la charmille.
M. DE CLERMONT. — Point de VÎO-
lence, Constantin, (à Geneviève.) Cherchez-vous ici quelqu'un , mon enfant?
Geneviève, déconcertée. — Non....
Oui, monsieur. Je cherchais....
M. DE CLERMONT. — Pourquoi s'ef-
frayer? Eh bien! qui cherchez- vous?
Geneviève. — C'est mamselle Adélaïde.
Constantin. — Vous savez cependant , Geneviève, que mon papa lui a défendu de vous parler.
m. de clermont , à Constantin. — Je te prie, toi, de te taire, (à Geneviève.) Qu'est-ce donc que celte lettre dont il est question ?
Geneviève. — Ce n'est rien, rien....
(Elle regarde tristement Adélaïde.) Ah ! mamselle Adélaïde . me pardonne rezvous?....
Adélaïde. — Ma chère amie, il ne faut plus rien cacher à mon papa.
Constantin , à M. de Clermont. —
Comment! elles osent se parler jusque sous vos yeux ! Est-ce là l'obéissance?....
m. de clermont. à Constantin. — Te tairas-tu ? Eh bien ! Geneviève , ne pourrai-je savoir...
Geneviève. — Monsieur , puisqu'il faut vous le dire , c'est que mon père a écrit une lettre a mamselle votre fille , pour la remercier de ses bontés. (Elle donne, en tremblant, la lettre à Adélaïde. Constantin s'en saisit.)
Constantin. — Mon papa , elle est pleine d argent, (à Adélaïde.) Ah ! tu vas être payée.
Adélaïde. — J'allais tout vous avouer, mon papa , lorsque Geneviève et mon frère nous ont interrompus. Je me résigne avec soumission à mon châtiment.
m. de clermont ouvre la lettre et la lit.
noble et généreuse demoiselle , « Je ne serais pas digne de vos sentimens envers moi, si javais la bassesse de vous induire à la plus légère tromperie , et d'accepter l'argent que vous m'offrez, pour le rendre à votre papa. Non , ma chère demoiselle , je suis son débiteur , et j'aurai le malheur de l'être encore ' jusqu'à ce que je puisse acquitter ma dette par mes propres moyens. Je suis au désespoir de ne pouvoir , en cette occasion , répondre aux désirs de monsieur votre père, avec la joie que j'aurais de remplir tous ses autres souhaits. Si M. de Clermont, sans m'en parler , avait employé la voie que son pouvoir lui permet, je ne lui en aurais demandé aucun compte ; et il peut être sûr que je n'aurais pas même formé dans mon cœur une seule plainte contre lui. Du moins je n'aurais pas à me reprocher d'avoir violé la parole sacrée que j'ai donnée. Faiteslui bien entendre cela, ma digne et jeune amie. Son amitié et la vôtre me sont plus précieuses que tous les biens de l'univers. Conservez-moi toujours vos généreuses dispositions , ainsi qu'à mes enfans.
» J'ai l'honneur d'être , etc. »
(M. de Clermont , sans fermer la lettre, regarde Adélaïde.)
Adélaïde, courant à lui. — Maintenant , mon papa , apprenez comment cet argent se trouve dans mes mains , et daignez me pardonner si je ne vous ai pas plus tôt avoué...
m. de clermont, l' embrassant. — Je sais tout, ma cbère Adélaïde. J'ai entendu ton entretien. Je suis transporté de la noblesse et de la générosité de tes senlimens. Je ne rougis point d'avouer que , sans toi peut-être, j'allais commettre une action qui aurait fait le désespoir du reste de ma vie. Voici ton argent , faisen le digne usage que ton excellente mère t'a prescrit. Ne crains pas que je le laisse jamais épuiser entre tes mains. Votre petit bosquet restera sur pied , mes chers enfans , et l'amitié vous unira toujours.
Adélaïde , -prenant une de ses mains, et la baisant. — 0 mon papa ! vous me donnez une seconde fois la vie.
Geneviève , lui b disant l'autre main.
— 0 monsieur ! quelle bonté ! Ah! comme mon père....
m. de clermont. — Dis-lui , ma chère Geneviève , que je le prie de vouloir bien reprendre son billet ; que j'ai un petit changement a y faire , dont je lui parlerai.
Constantin. — Comment, mon papa, vous....
m. de clermont. — Tais-toi, méchant :
tu m'as donné aujourd'hui des preuves d'un bien mauvais cœur.
Constantin. — Je n'ai fait que vous obéir. Ne faut-il pas que les enfans obéissent a leurs parens?
m. de clermont. — Sans doute , il le faut. Mais lorsque les ordres de leurs pa- :ens sont injustes , c'est à leu devoir , c'est à Dieu qu'ils doivent d'abord obéir. Si ton cœur ne t'a pas dit que le mien se laissait emporter par sa passion , je n'ai plus rien à espérer de toi. Vois ce qu'a fait Adélaïde.
Constantin. — Mais maman ne m'a pas laissé, à moi, d'argent pour en disposer.
m. de clehmont. — C'est qu'elle prévoyait l'indigne usage que tu en aurais
pu faire. Et n'avais-tu pas des paroles consolantes pour tes petits amis , ef pour un homme qui a donné des soins a ton éducation ? Mais qu'est devenu l'écureuil ? As-tu dit qu'on se mît à le chercher?
Constantin. — Je n'ai trouvé personne dans le jardin.