LE VIEUX CHAMPAGNE
M. DORVAL, PAULIN, son fils.
PAULIN. — Mon papa , je sais où vous trouver un Irès-bon domestique, lorsque vous renverrez le vieux Champagne.
m. dorval. — Qui t'a chargé de ce soin ? Est-ce que je pense à le renvoyer ?
pailin. — Vous voulez donc toujours garder ce vieux garçon? Un jeune domestique serait, je crois, bien mieux notre affaire.
m. dokval. — Comment , Paulin ?
VoiÛ une bien mauvaise raison pour se dégoûter d'un ancien serviteur. Tu l'ap-
pelles vieux garçon? Tu devrais en rougir, mon fils. C'est à mon service qu'il a vieilli. Ce sont peut-être les soins qu'il a pris de ton enfance , et les inquiétudes que lui ont causées tes maladies qui ont avancé son âge. Tu vois donc combien il serait ingrat et déraisonnable de prendre de l'aversion pour lui à cause de sa vieillesse. Et crois-tu avoir plus de raison de me dire qu'un jeune domestique serait bien mieux notre affaire? Ce discernement est au-dessus de ton âge; il demande plus d'expérience que tu ne peux en avoir acquis. Je te ferai sentir dans un autre moment l'avantage qu'un vieux
L AMI DES ENFAXS.
domestique a sur uu jeune, pour l'exaelitude et la sûreté du service.
paulin. — Je le crois , puisque vous le dites, mou papa. Mais il porte perruque , et cela fait une drôle de figure de voir un homme en perruque planté debout derrière votre chaise pour vous servir. Je ne puis tourner les yeux sur lui sans me sentir l'envie d'éclater de rire.
M. dorval. — C'est d'un bien mauvais caractère , mon fils; je ne te l'aurais jamais soupçonné. Tu sais qu'il a perdu ses cheveux dans une maladie longue et dangereuse. Te moquer de lui , n'est-ce pas insulter a Dieu, qui lui a envoyé celte maladie?
Paulin. — Mais il est grognon, et il n'est pas si éveillé que les autres.
m. dorval. — Champagne peut être sérieux; il n'est pas grognon. Il est vrai qu'il n'est pas aussi ingambe qu'un jeune drôle de dix-huit à vingt ans. Mais a-t-il mérité pour cela ton aversion? 0 mon fils ! cette pensée me fait frémir ! Tu auras donc aussi de l'aversion pour moi si Dieu me fait la grâce de m' accorder une longue vieillesse?
paulin. — Oh ! non, mon papa ; je ne suis pas si méchant.
m. dorval. — Et crois-tu ne pas l'être de haïr Champague parce que ses années l'empêchent d'être aussi alerte qu'autrefois ?
paulin. — J'ai tort, mon papa, j'en conviens; et je vous assure que j'ai bien du regret d'avoir...
m. dorval. — Pourquoi t'interrompre?
Quel est ton regret, dis-tu?
paulin. — Si je vais vous révéler mes fautes , vous vous fâcherez contre moi , et je n'y gagnerai qu'une punition.
m. dorval. — Tu sais , mon fils , que je n'aime pas à punir , et que je n'emploie ce moyen que bien rarement. C'est par la raison et par la tendresse que je cherche à vous corriger, ta sœur et toi.
Je ne connais point la faute que tu as commise ; ainsi je ne puis te promettre une exemption absolue de châtiment.
Est-ce une condiliou que tu aurais prétendu mettre à ton aveu? Tu sais quelle est ma tendresse pour toi : c'est la seule caution que je veux te donner. Tu peux t'y reposer avec autant de confiance que sur mes promesses.
paulin. — Hé bien ! mon papa, je vous avouerai que... j'ai appelé Champagne...
vieux coquin.
m. dorval. — Comment! Cela est-il possible? As-tu pu oublier ainsi ce que tu dois à un brave homme? Et Champagne t' a-t-il entendu?
paulin. — Oui, mon papa : c'est ce qui me fâche.
m. dorval. — C'est très-bien d'en être fâché ; mais il ne suffit pas de sentir du regret d'avoir outragé personnellement un de nos semblables, on doit sentir le même remords de l'avoir outragé hors de sa présence.
paulin. — Oui , je me repens d'avoir injurié Champagne, mais, ce qui m'afflige le plus , c'est de l'avoir traité ainsi en
face; car
m. dorval. — Tu as commencé de m'ouvrir ton cœur, achève.
paulin. — Oui, mon papa car
Champagne, lorsque je l'ai eu ainsi maltraité, s'est mis à pleurer, et il a dit : Ce n'est pas assez des incommodités de mon âge, il faut encore que je sois la risée de l'enfance !
m. dorval. — Le pauvre Champagne!
Je le connais , cette injure lui aura dé chiré le cœur. 11 est dur , à son âge , d'être le jouet d'un enfant ; mais combien l'on doit souffrir lorsque l'on reçoit cette injure d'un enfant qu'on a vu naître , et à qui l'on a rendu des services dont rien ne peut l'acquitter !
paulin. — Ah ! mon papa , combien je suis coupable ! Je veux lui en deman-
L'AMI DES ENFÀ.NS
der pardon ; et soyez sûr que de ma vie il n'aura à se plaindre de moi.
m. dorval. — Très-bien , mon fil<\ C'est à cette condition seulement que Dieu et moi nous pouvons te pardonner.
Nous sommes tous faibles , et nous pouvons nous laisser emporter un moment à nos passions. Mais , revenus a nous-mêmes , il faut nous bien pénétrer du repentir de nos fautes, forcer notre orgueil a les réparer , et travailler de toutes nos forces a nous en garantir dans la suite. Mais je voudrais bien savoir ce qui a pu te porter a cette indignité contre Champagne. T'avait-il offensé?
paulin. — Oui, mon papa. . . du moins je me le figurais. Je jouais de ma sarbacane, et je visais à lui tirer mes pois au visage. Finissez donc, monsieur Paulin , m'a-t-il dit, ou je vais me plaindre à votre papa. Je me suis fâché de sa menace, et c'est alors que je l'ai injurié.
m. dorval. — C'est donc de propos délibéré que tu as cherché a le mortifier ?
pauli.v. — Je ne puis en disconvenir.
m. dorval. — C'est ce qui aggrave ta faute , et ce qui lui a arraché des larmes.
paulin. — Ah ! mon papa , si vous me le permettez , je cours le chercher de ce pas, et lui faire mes excuses. Je ne serai pas tranquille qu'il ne m'ait pardonné.
m. dorval. — Oui, mon fils, il ne faut jamais différer un instant de remplir son devoir. Je t'attends ici. ( Paulin sort , et revient quelques momens après d'un air sut' s fait.)
paulin. — Mon papa , je suis content de moi : Champague m'a pardonné de bon cœur. Oh ! je ne crois pas qu'il m'arrive jamais de commettre pareille faute.
m. dorval. — Dieu veuille t'en pré server. Sans lui, tu ne peux te répondre de la plus ferme résolution.
paulin. — Et que dois-je faire pour que Dieu m'en préserve?
m. dorval. — Lui demander son secours. 11 ne te le refusera pas.
paulin. — Je le lui demanderai du fond de mon cœur. Mais , mon papa , il y a encore une autre chose que je viens de faire sans votre permission , et qui vous fâchera peut-être.
m. dorval. — Qu'est-ce donc, monfils?
paulin. — L'écu de six francs dont vous m'aviez fait cadeau le jour de ma fête, je l'ai donné à Champagne.
m. dorval. — Pourquoi en serais-je fâché ? Je trouve fort bien que tu fasses de fort bonnes actions de loi-même , et sans m'en avoir prévenu. Tu peux disposer de tout l'argent que je te donne. C'est ton bien. Tu ne pouvais en faire un meilleur usage. Il faut s'accoutumer de bonne heure à une prudente générosité. Champagne en a-t-il paru bien content?
paulin. — 11 pleurait de joie ; et je me réjouissais de le voir pleurer.
m. dorval. — Je te sais gré de ce senliment, mon cher fils. Un bon cœur se réjouit toujours d'avoir adouci la misère de ses semblables. Toutes les vertus font naître la joie dans notre ame; mais aucune n'y laisse un souvenir plus long et plus satisfaisant que la bienfaisance.
paulin. — Ah ! si jamais je possède quelques biens , je veux soulager tous ceux qui souffriront autour de moi.
m. dorval. — La dernière prière que j'adresserai à Dieu sera de fortifier cette vertu dans ton cœur , et de te mettre en état de l'exercer.
paulin. — Serai-je toutes les fois aussi content qu'aujourd'hui?
m. dorval. — C'est le seul plaisir qui ne s'affaiblisse jamais. Cherche surtout à le goûter dans l'intérieur de ta maison. Si les domestiques sont gens de bien , tu dois encore plus gagner leur attachement par de bons procédés que par de l'argent. Il ne faut cependant pas négliger d« leur faire de lemps en temps de petits ca
l'ami dks enfans.
deaux. Si tu sais les faire à propos et avec grâce , tu feras de tes gens tes plus sûrs amis.
paiilin. — Mais , mon papa , n'ont-ils pas leurs gages?
m. dorval. — Ils les ont pour faire leur service, et rien de plus. Mais de petits présens feront naître leur affection , et ils iront au delà de leur devoir.
paulin. — Je ne vous comprends pas trop bien , mon papa.
m. dorval. — Je vais t'e'claircir ma pensée par l'exemple de Champagne. Je lui donne ses gages , son vêtement et sa nourriture pour me servir. Lorsqu'il m'a servi, ne sommes-nous pas quittes? et me doit-il quelque chose de plus ? Cependant , tu sais qu'il prend soin de tout dans la maison; qu'il s'est rendu de luimême le surveillant de tous les autres domestiques, et qu'il m'a souvent épargné bien des pertes. Il fait tout cela par attachement , et sans aucun ordre particu lier , parce que j'ai su mériter sa recon naissance par quelques dons légers que je lui ai faits dans certaines occasions Lorsque ton âge te permettra de te répandre dans la société, tu n'entendras, dans toutes les maisons, que des plaintes sur la négligence et l'ingratitude des domestiques. Sois persuadé, mon fils, que c'est le plus souvent la faute des maîtres, pour avoir voulu leur inspirer plus de crainte que d'attachement.
paulin. — Maintenant , je vous comprends à merveille, et je me servirai un jour de vos leçons et de votre exemple.
m. dorval. — Tu n'auras jamais lieu de te repentir de les avoir suivis. Je les ai hérités de mon père, et je me souviendrai toujours de ce qu'il avait coutume de nous raconter à ce sujet.
paulin. — Àh ! mon papa , si cela ne vous importune pas, je serai bien aise d'entendre celte histoire.
m. dorval. — Je me fais un plaisir de t'accorder cette récompense de ton repentir et de ta bienfaisance envers l'honnête Champagne.
« M. de Flore , brave militaire, retiré du service , vivait sur ses terres avec une épouse respectable et cinq enfans dignes d'être nés de si honnêtes parens. Les habitans des villages voisins étaient pénétrés pour eux de vénération , et cette famille réunie formait le spectacle le plus touchant qu'on puisse imaginer. La douceur du caractère de M. de Flore et l'ordre qui régnait dans sa maison lui conciliaient la bienveillance et l'admiration de tous ceux qui avaient le bonheur de le connaître. Tous les jeunes gens du canton s'empressaient d'entrer à son service; et lorsqu'il venait à y vaquer une place, soit par la mort, soit par la retraite d'un domestique , cette place était recherchée comme un emploi honorable.
Le contentement se peignait sur le visage de tous ces gens. On aurait cru voir des enfans respectueux autour de leur père.
Ses ordres étaient si justes et si modérés, que jamais un seul n'avait eu la pensée de lui désobéir. La concorde régnait entre eux comme parmi des frères : ils ne disputaient que de zèle pour le service de leur maître , et d'attachement a ses intérêts. Un ancien camarade de M. de Flore, qu'on nommait M. de Furcy , retiré , comme lui, sur ses terres , mais dans une province assez éloignée , vint un jour lui rendre visite , en passant près de son château, pour se rendre à la capitale.
Après divers propos , la conversation tomba sur les désagrémens attachés aux soins d'un ménage. M. de Furcy soutenait que la vigilance sur ses domestiques était l'occupation la plus fatigante pour lui ; qu'il n'en avait jamais trouvé que d insolens , de paresseux , d'inattentifs aux besoins de leur maître. Oh! pour cela , dit M. de Flore , je n'ai pas a me