‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 165 sur 264 · LA PHYSIONOMIE · texte numérisé non relu

LA PHYSIONOMIE

Monsieur d'ûrville ayant un jour surpris sa fille Agathe fort occupée devant son miroir , ils eurent à ce sujet l'entretien suivant.

m. d'orville. — Te voila bien parée, Agathe ; tu as sans doute des visites à recevoir ou à rendre?

agathe. — Oui, mon papa, je dois aller passer la soirée chez les demoiselles Saint-Aubin.

M. d'orville. — J'ai cru que tu allais figurer dans quelque cercle de duchesses. K quoi bon toute cette parure pour des amies que tu vois tous les jours ?

agathe. — C'est que , mon papa ,

c'est que lorsqu'on va chez les autres, on ne doit pas être en désordre, comme on l'est chez soi.

m. d'orville. — Tu es donc ordinairement en désordre chez toi?

agathe. — Oh 1 non ; mais vous sentez que cela doit faire une différence.

m. d'orville. — J'entends : tu veux dire qu'on doit être un peu mieux arrangée. Mais il m'a semblé , en entrant, que tu t'occupais aussi du soin de ta mine et de ton maintien. Ton miroir te dit-il que tes études t'aient réussi? {Agathe baisse les yeux et rougit. ) Quel est donc ton dessein ?

L AMI DES ENFANS

agathe. — Mon papa, c'est qu'on n'est pas fâchée de plaire, et.... surtout qu'on ne veut pas se montrer d'une manière à faire peur.

m. d'orville. — Ha! ha! il dépend donc de nous de plaire, ou de faire peur ?

agathe. — Non, pas tout-à-fait. J entendais par là ... ce qu'on entend ordinairement par faire peur.

m. d'orville. — Je serais bien aise de l'apprendre. Cela peut me servir aussi, à moi.

agathe. — Mais, par exemple, lorsqu'on est criblé de petite vérole , qu'on a le nez épaté , la bouche trop fendue , et les yeux chassieux....

m. d'orville. — Grâces à Dieu, tu n'as aucune de ces difformités , et tu as même une physionomie assez drôle. Que te faut-il de plus pour ne pas être à faire peur , et pour plaire généralement ?

agathe. — Ah ! mon cher papa , je ne sais comment cela se fait; mais il y a dans le nombre de mes amies des mines fort jolies qui ne me plaisent guère. Il y en a d'autres, au contraire , qui me plaisent beaucoup, quoiqu'on ne les trouve pas jolies.

m. d'orville. — Peux-tu me faire confidence de tes sentimens ? Fais-moi d'abord connaître celles qui sont d'une jolie figure, et qui cependant n'ont pas le bonheur de te plaire.

agathe. — Cela est aisé. Je vous nommerai d'abord mademoiselle Blondel. Elle a une peau fine et blanche comme la peau d'un œuf , des yeux bleus , une bouche vermeille ; mais elle a des airs penchésqui la font paraître plus petite qu'elle ne l'est en effet. Elle tourne la tête sur son épaule , de manière à se «monter le visage ; elle traîne ses syllabes si lentement , que ses paroles semblent ne pas tenir ensemble, el elle vous regarde en parlant, comme si elle at-

tendait votre admiration pour ses sentences. Je vous nommerai ensuite mïdemoiselle Armand , l'aînée , oui passe pour la plus belle de la ville; mais elle a une mine si fière et si railleuse , que lorsque nous sommes rassemblées, nous ne pouvons nous ôter de l'esprit qu'elle nous méprise ou qu'elle se moque de nous. Pour mademoiselle Durand , la jolie brune , elle a un maintien si décidé et un ton si tranchant , qu'un garçon rougirait....

m. d'orville. — Doucement. De ce tram-là , nous irions bientôt à la médisance. Nomme-moi plutôt celles qui sans être jolies, ont su trouver grâce a tes yeux.

, agathe. — Vous connaissez bien Emilie Jansin? La petite vérole l'a cruellement maltraitée; il lui en est resté même une tache sur l'œil gauche. Malgré cela , elle a une figure si agréable , qu'on croit y voir la bonté, la douceur et la complaisance. La cadette Armand louche tant soit peu , parce que , dans son enfance , on lui a mis une espèce de paravent sur les yeux , qu'elle a eus rouges pendant plus d'un an. Elle regarde à droite pour voir ce qui est à gauthe. Eh bien! on s'y accoutume, et nous l'aimons toutes à la folie ; elle a tant de vivacité tant de gaîté !

m. d'orville. — Tu le vois • les avantages extérieurs , et, pour m'exprimer avec plus d'étendue, une peau blanche et douce , de belles dents , un nez bien tourné , une bouche vermeille, une taille fine et dégagée : en un mot , toutes les beautés de la figure ou de la personne ne suffisent donc pas uniquement pour plaire. II faut encore une physionomie heureuse , et des manières engageantes.

agathe. — Très-certainement , mon cher papa ; car autrement je ne saurais expliquer comment des personnes me plaisent qui ne sont ni jolies , ni d'une

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