‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 166 sur 264 · I. AMI DES EXFA>*S · texte numérisé non relu

I. AMI DES EXFA>*S

belle taille, et comment d'autres me déplaisent avec tous ces avantages.

m. d'orvili.e. — Mais pourrais-tu me dire pourquoi les premières ont quelque cîiose dans la physionomie qui nous flatte plus agréablement que les traits réguliers des secondes?

Agathe. — Parce que apparemment on y découvre quelques marques du caractère, et que l'on est porté a croire que ceux qui ont un air de bonté dans les traits de la figure, doivent avoir un bon cœur.

m. d'orville. — Lorsque tu étais devant ton miroir, tu cherchais sans doute h donner a ton visage un air de bonté , pour qu'on imaginât que tu as aussi de la bouté dans le caractère?

agatue. — Ne vous moquez pas de moi, mon papa, je vous prie.

m. d'orville. — Ce n'est pas mon dessein. Mais lu me disais toi-même tout h l'heure que lu voulais plaire , et tu convenais que ce moyen est le plus sûr pour y parvenir?

agathe. — Certainement, oui-

M. d'orville. — Mais crois-tu qu'une pareille mine ne puisse pas être trompeuse, ou qu'on puisse se donner le talent de plaire, et de le déposer ensuite à sa volonté ?

agathe. — Je le crois, mon papa ; car je vous ai entendu dire cent fois à vous et à d'autres personnes : Je n'aurais jamais cru de cette petite fille qu'elle eût une physionomie si menteuse. Cet homme a l'air de la probité même , et il nous a trompés. Celui-ci, ou celui-là sait si bien composer son visage, qu'on jurerait qu'il possède toutes les vertus.

m. d'orville. — Mais était-il alors question de personnes que nous eussions vues long-temps , souvent , ou de bien près?

agathe. — Ah ! je ne sais pas.

m. d'orville. — Ce faux jugement ne pourrait-il pas aussi provenir d'un man-

que de sagacité, ou de ce qu'on n'a pas assez remarqué si ces personnes ont toujours eu la même physionomie, ou si elles ne l'ont prise seulement que dans telle ou telle occasion; ou enfin si tout, en elles, parle et agit d'après le même système.

agathe. — Que voulez- vous dire parlà , mon papa ?

m. d'orville. — Si tout s'accorde bien, la figure , les yeux , le son de la voix , tous les traits du visage , que rien ne se démente et ne se contredise.

agathe. — Oh ! voilà bien des choses pour faire attention à tout cela ! Je croirais cependant que si je voyais quelqu'un long-temps et souvent, et que j'apportasse bien de l'attention à cet examen , je ne pourrais pas m'y tromper.

m. d'orville. — Pauvre enfant ! ne t'y fie pas.

agathe. — Mais au moins , je pense que je puis bien voir dans mes amis ce qui est affecté ou ce qui est naturel.

m. d'orville. — Ainsi , tu crois être assez instruite dans Fart de se contrefaire, et avoir assez de pénétration et de jugement pour distinguer, sur un visage, la vérité de l'hypocrisie? En vérité, je n'en aurais jamais tant attendu d'une tête si légère.

agathe. — Oh ! j'ai bien remarqué dans mademoiselle Blondel, que sa petite bouche, ses grands yeux , ses tours de tête et sa voix traînante, ne sont pas naturels; et, au contraire, que la mine fière et moqueuse de mademoiselle Armand l'aînée , et les manières libres et hardies de mademoiselle Durand , n'ont rien d'affecté, parce que l'une est réellement vaine et dédaigneuse , et l'autre impudente.

m. d'orville. — Peut-être ne sontelles pas encore assez avancées dans l'art de prendre une physionomie étrangère ?

Quoiqu'il en soit, tu penses que nos aver-

I, AMI DES EX FANS

sions cl nos pcncbaus, nos vertus et nos défauts se peignent sur notre visage, et qu'on peut lire sur les traits d'une per sonne, comme dans un livre, ce qu'elle est au fond de son cœur?

agathe. — Pourquoi pas? Je n'ai encore vu aucune personne colère, avec une physionomie douce ; aucune personne envieuse, avec une physionomie riante ; aucune personne d'un caractère dur, avec une physionomie tendre. Voyez seulement notre voisine, madame de Gcrnon, de quel œil elle regarde les gens, comme si elle voulait les dévorer , et comme elle parle d'une voix grondeuse. Toutes les fois que la vieille demoiselle d'Angcnnes vient chez nous, et que maman a compagnie , regardez bien comme ses yeux tournent autour d'elle, pour voir si quelque femme a quelque clwse de nouveau ou de brillant dans sa parure, et de quel air de jalousie elle la parcourt toute entière , de la tète aux pieds , comme si elle souffrait de son bonheur.

m. n'oRviLLE. — Franchement, on ne risque pas beaucoup a juger sur leurs visages, quel'unc est envieuse, et l'autre colère. Cependant, ne pourrait-il pas arriver quelquefois que la nature eût donné , avec des inclinations perverses, une figure prévenante, ou , au contraire, des traits ignobles, avec un cœur généreux ? agathe. — Je n'en sais rien. Mais j'aurais de la peine à le croire.

m. D'onviLLE. —Et pourquoi donc?

agathe. — C'est que l'on voit à la figure d'une personne si elle est faible ou robuste, saine ou maladive , et qu'il doit en être de même du caractère.

m. D'onviLLE. — Je vais cependant te citer deux traits historiques , qui semblent contrarier tes idées.

« tn homme, nommé Zopirc , trèshabile physionomiste, se piquait, d'après l'examen de la conformation et de la figure d'une personne, de distinguer ses

mœurs cl ses passions dominantes. Ayant un jour considéré Socratc , il jugea que ce ne pouvait être qu'un homme d'un mauvais esprit, et livré à des penchans vicieux , dont il nomma quelques-uns.

Aleibiadc, l'ami et le disciple de Socrale, qui connaissait tout le mérite de son maître, ne put s'empêcher de rire du jugement du physionomiste , et de le taxer . dune profonde ignorance. Mais Socrate avoua qu'il avait réellement reçu de la nature des dispositions a tous les vices qu'on venait de lui reprocher, et qu'il ne s'en était préservé que par les efforts continuels de sa raison.

Esope, cet esclave doué de tant d'esprit, était si hideux et si contrefait, que lorsqu'on l'exposa en vente , aucun de ceux qui l'eurent envisagé, ne céda à la prière qu'il leur faisait de l'acheter , jusqu'à ce que ses réponses spirituelles l'eus sent fait connaître. Voilà deux exemples qui semblent établir le contraire de ce que lu soutenais. »

agathe. — En vérité, cela m'étonne par rapport à Socrate , dont je vous ai souvent entendu pailer avecadmiralior, et par rapport à Esope , dont j'ai lu les fables avec tant de plaisir. Je les aurais cru l'un et l'autre de la plus belle ligure du monde. Mais j'en reviens encore a ce que je vous ai dit, qu'on peut être laid, et avoir cependant un je ne sais quoi de sagesse, d'esprit ou de bonté dans la physionomie.

m. d'orville. — Tu as raison : le?

chagrins et les maladies peuvent déformer les traits; mais ce n'était pas le cas de Socrale. Il convenait même qu'il avait eu d'abord des inclinations vicieuses, et les traits de sa figure s'y rapportaient à merveille.

agathe. — Il me semble que sa réponse peut expliquer la difficulté. 11 était ne avec de mauvais penebans; mais i comme il avait en même temps beaucoup

L AMI DES ENFÀiNS.

de raison, et qu'il vit bien que la colère, l'orgueil et l'envie étaient des vices affreux, il les combattit , et vint à bout de les vaincre. Son cœur se purgea de ses défauts, mais sa physionomie en garda encore la trace.

m. d'orville. — Tu me parais bien preste à la réplique. II y a même quelque chose de vrai dans ton raisonnement.

J'aurai cependant une petite question a te faire. Supposé que mademoiselle Armand, cette petite fille orgueilleuse dont tous les traits expriment la hauteur , l'amour-propre et le dédain , instruite par les sages représentations de ses parens , se fût bien convaincue de la folie de sa vanité , ou que des revers et des maladies lui fissent une loi de chercher à se rendre agréable aux autres , par l'affabi- Iiié, la douceur et la complaisance, en sorte qu'elle devînt tout l'opposé de ce qu'elle est aujourd'hui ; supposé qu'il en fût de même de tes autres amies, par rapport aux défauts que tu leur reproches , ces traits d'orgueil , d'affectation et d'impudence se conserveraient-ils sur leurs figures? Et lorsque, par des efforts redoublés et soutenus, elles seraient parvenues à changer leurs vices dans les vertus contraires, le même changement ne s'opérerait-il pas dans leur physionomie?

agathe. — Certainement oui , mon papa.

m. d'orville. — Ainsi la vérité pourrait bien se trouver entre nos deux raisonnemens. Socrate s'était livré, pendant toute sa jeunesse, à la folie de ses passions. Il avait même gardé long-temps son humeur colère , puisqu'il priait ses amis de l'avertir toutes les fois qu'ils le verraient prêt à s'y livrer. Lorsque, daos un âge plus mûr, il se fut instruit à l'école de la sagesse, il commença sans doute à combattre ses vices, à s'en corriger de jour en jour, et à s'élever peu a peu au plus haut degré de perfection dans tou-

tes les vertus morales ; mais il était trop tard pour corriger aussi sa physionomie. Ses fibres et ses nerfs s'étaient raidis; la beauté de son ame ne pouvait plus percer sur sa figure. Elle était comme le soleil dans un ciel chargé de nuages et de brouillards. Dans l'enfance, au contraire, où les traits ont plus de souplesse et de flexibilité, les diverses affections de l'ame viennent tour-à-tour s'y peindre dans toute leur énergie. Ainsi l'expression des vertus y remplacera celle des vices, si les vertus ont remplacé les vices dans le fond du cœur. C'est comme un voile léger qui, placé tour-à-tour sur la tête d'une belle Circassienne , ou d'une Négresse hideuse , laisse facilement entrevoir la beauté de l'une et la laideur de l'autre. Je ne sais si je m'explique assez clairement pour toi.

agathe. — Oh! je vous ai compris à merveille, grâces à vos comparaisons ; et pour vous prouver que j'en ai bien saisi l'esprit, je veux vous en faire une à mon tour. J'ai souvent gravé, sans peine, sur un jeune arbrisseau , les lettres de mon nom, ou les chiffres de l'année; mais je n'aurais pu en venir à bout sur un vieux arbre, l'écorce eût été trop dure et trop raboteuse.

m. d'orville. — Comment donc? Tu m'étonnes. Mais quand ta comparaison ne serait pas tout-à-fait exacte, il est toujours vrai que si nous ne prenons que dans un âge avancé l'habitude des vertus, nous en paraîtrons moins aimables aux yeux des autres , parce que nos traits , long-temps accoutumés à peindre uos penchans vicieux , ne se prêteront qu'avec peine à l'expression de nos sentimens actuels. El que devons-nous en conclure?

agathe. — Qu'il faut.... qu'il faut....

m. d'orville. — Réfléchis bien à ton idée, avant de t'exprimer.

agathe. — Qu'il faut travailler de

L AMI DES E.NFANS.

donne lieurc à se donner une physionomie de vertu.

m. d'orville. — Mais si nous n'étions pas dans notre cœur ce que notre physionomie annonce, ce contraste ne se ferait-il pas remarquer? Tu disais tout-'arheurc de mademoiselle Blondcl, qu'elle n'était pas cequ'ellc voulait qu'on la crût. Ainsi tu vois....

Agathe. — Je vois qu'il faut s'efforcer d'être réellement ce que Ton veut paraître. Ainsi, par exemple, veut-on avoir l'air d'être doux, modeste, réservé, bienfaisant? il faut combattre toutes les inclinations qui nous empêcheraient de l'être en effet : autrement notre physionomie serait bientôt démasquée. Est-On, dans la vérité, doux , modeste , réservé , bienfaisant? les traits de notre visage le peindront aussi.

m. d'orville. — Ttès-bien, ma chère Agathe. Et n'est-ce pas la une excellente recette pour se procurer la véritable beauté, le vrai don de plaire? Combien seraient malheureux ceux à qui la nature a refusé ses charmes , si l'espérance de se donner une physionomie aimable et engageante ne pouvait leur faire acquérir la bonté du cœur , et les vertus les plus agréables aux yeux de Dieu et des hommes ! Crois-moi, ma chère tille, ne va pas chercher dans ton miroir l'art de paraître meilleure que lu ne le serais en ef-

fet. Mais lorsque lu te sentiras agitée de quelque passion , cours aussitôt le consulter. Tu verras la laideur de la colère, ou de la jalousie, ou de la vanité, demande-toi alors a toi-même, si celte image peut être agréable aux regards des hommes ou de Dieu.

agatue. — Oui, mon papa, votre conseil est très-sage, et je le suivrai. Mais je tirerai encore un autre avantage de vos leçons.

m. d'orville. — Et lequel?

agatue. — Je regarderai attentivement ceux à qui j'aurai affaire, cl je cltcrcherai a découvrir sur leur physionomie ce que je dois penser sur leur compte.

m. d'orville. — Garde-t'en bien , ma lille. Le premier moyen répugne a la civilité , et ne convient guère à la modeslie de ton sexe : le second serait trèsdangereux avec ta candeur et tou inexpérience. Pour démêler , dans les traits dune personne , sou caractère et sa pensée , il faut une longue étude , des observations répétées; et un regard très-perçant. Tu te verrais sans cesse trompée dans ta confiance ou dans les antipathies. L'usage du monde t'instruira par degrés. Ne tourne maintenant tes éludes que sur loi-même , et emploie toutes les forces de ton amc a acquérir des. vertus , pour en devenir plus aimable et plus belle.

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