‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 2 sur 264 · LE PETIT FRERE · texte numérisé non relu

LE PETIT FRERE

Fanchette s'était un jour levée de grand matin pour aller cueillir des fleurs, et en porter un bouquet a sa mère dans son lit. Comme elle se disposait à descendre , son père entra dans sa chambre en souriant , la prit dans ses bras , et lui dit : Bonjour , ma chère Fanchette , viens vite avec moi , je veux te montrer quelque chose qui te fera sûrement plaisir.

Et quoi donc, mon papa? lui demandai-elle avec empressement.

Dieu t'a fait présent cette nuit d'un petit frère , lui répondit-il.

Un petit frère? ah ! où est-il? Voyons ! menez-moi à lui , je vous prie.

Son père ouvrit la porte de la chambre où sa mère était couchée. Il y avait a côté du lit une femme étrangère que Fanchette n'avait pas encore vue dans la maison , et qui enveloppait le nouveau-né dans ses langes.

Ce furent alors mille et mille questions de la part de la petite fille. Son père y répondit de son mieux; et il croyait avoir satisfait h tout, lorsque Fanchette lui dit : Mon papa, qui est cette vieille

L AMI 1)KS LNrA.NS.

femme? eomme elle ballotte mon petit frère 1 ne craignez-vous pas qu'elle lui fasse mal?

m. de gensac. — Oh ! non , sois tranquille. C'est une bonne femme que j'ai envoyé chercher pour avoir soin de lui.

fanchette. — Mais il appartient à maman. L'a-t-elle déjà vu?

Mme de gensac , cntr' ouvrant lerideau de son lit. — Oui, Fanchette , je l'ai vu. Et toi , es-tu bien aise de le voir?

fanchette. — Oh ! fort aise, maman.

C'est un très-joli petit camarade que vous me donnez. Quelle drôle de mine il a! il est tout rouge , comme s'il venait de courir. Mon papa , voulez-vous le laisser jouer avec moi?

m. de gensac. — Cela n'est pas possible; il ne peut pas se tenir sur ses pieds. Vois-tu comme ils sont faibles?

fanchette. — Ah, mon Dieu! les petits pieds ! Je vois que nous ne pourrons pas courir de long-temps eusemble.

m. de gensac. — Patience. 11 faut qu'il apprenne d'abord à marcher ; et ensuite vous pourrez gambader tous les deux dans le jardin.

fanchette. — Est-il vrai? 0 mon pauvre petit ! il faut que je te donne quelque chose pour t'accoulumeràm'aimer. Tiens, j'ai dans ma poche une image , prends-la. Mon papa , qu'est-ce donc? ce marmot ne veut pas la prendre; il tient ses petites mains fermées.

M. de gensac. — Il ne sait pas encore l'usage qu'il en peut faire. Il faut attendre quelques mois.

fanchette. — A la bonne heure. 0 mon petit homme! je te donnerai tous mes joujoux. Efa bien ! cela te fait-il plaisir? réponds-moi donc. 11 me semble qu'il sourit. Appelle-moi Fanchette, Fanchette. Est-ce que tu ne veux pas parler?

m. de bbhsac — Il ne parlera que

d'étovrdir ta mèro do ton caquet.

fanchette. — Ah , mon papa ! roiih son visage tout bouleversé ; il pleure ; apparemment qu'il a faim. Doucement, Monsieur , je vais vous chercher quelques friandises.

m. de gensac. — Ne te mets pas en peine de sa nourriture. Il n'a pas de dents ; comment pourrait-il manger?

fanchette. — 11 ne peut pas manger !

De quoi vivra-t-il donc? Est-ce qu'il va mourir ?

Mmc de gensac. — Non . ma ûlle.

Dieu a mis du lait dans mon sein pour en nourrir ton petit frère. Il est encore bien faible; mais dans quelques mois, tu verras , il se roulera a terre comme un petit agneau.

fanchette. — Qu'il me larde de le voir comme cela! Mais voyez donc, mon papa, la miguonne tète. Je n'ose pas y toucher.

m. de gensac. — Tu peux y toucher , mais bien doucement.

fanchette. — Oh ! bien doucement.

Mon Dieu , qu'elle est molle ! c'est comme du coton.

M. de gensac. — La tête de tous les petits enfans est comme celle de Ion frère.

fanchette. — S'il venait à tomber, il se la romprait en mille pièces.

Mmc de gensac. — Sûrement. Mais nous aurons bien soin de le tenir , pour qu'il ne tombe pas.

m. de gensac. — Sais-tu bien , Fanchette, qu'il y a cinq ans tu étais aussi petite?

i anciiette. — Moi , j'ai été comme cela? Vous \oiis moquez , mon papa.

M. de gensac. — xNon , non ; rien de plus vrai.

fanchette. — Je ne m'en souviens pas , pourtant.

m. M GENSAC. — Je le crois. Te souviens-tu du temps où j'ai fait tapisser cette chambre?

L AMI UES ENFANS

>a>chette. — Elle a toujours été comme elle est.

y. de gensac. — Point du tout; je l'ai fait fapisser dans un temps où tu étais aussi petite que ton frère.

fanchette. — Eh bien ! je ne m'en suis pas aperçue.

m. de gensac. — Les petits enfans ne voient rien de ce qui se passe autour d'eux. Lorsque ton frère sera à ton âge , demande-lui s'il se souvient que tu aies voulu lui apprendre aujourd'hui à prononcer son nom. Tu verras s'il se le rappelle.

fanchette. — J'ai donc pris aussi du lait de maman?

m. de gensac. — Sans doute. Si tu savais toutes les peines qu'elle s'est données pour toi ! tu étais si faible que tu ne pouvais rien prendre ; nous craignions à tout moment de te voir mourir. Ta mère disait : Ma pauvre enfant , si elle allait tomber en faiblesse! et elle eut une peine infinie a te faire sucer quelques gouttes de lait.

faxchette. — Ah ! ma chère maman, c'est donc vous qui m'avez appris à me nourrir?

m. de ge.vsac. — Oui, ma fille. Après que ta mère eut réussi a te faire prendre de toi-même la première nourriture , tu devins grasse et réjouie. Pendant près de deux ans, ce furent tous les jours et a toutes les heures du jour , les mêmes soins. Quelquefois , lorsque ta mère s'était endormie de fatigue , tu troublais son sommeil par tes cris. Il fallait quelle se levât pour courir a ton berceau. Ma chère Fanchette, s'écriait-elle en te caressant, sans doute que tu as soif; et elle te présentait son sein.

fanchette. — J'ai donc eu la tête aussi faible que celle de mon frère?

m. de gensac. — Aussi faible, ma fiile.

fanchette. — Moi qui l'ai si dure à présent ! Mon Dieu , j'aurais dû me la casser mille fois.

m. de gensac. — Nous avons eu pour toi tant d'attentions ! Ta mère a renoncé pour un temps à tous les plaisirs ; elle a négligé toutes ses sociétés , pour ne pas te perdre un seul instant de vue. Lorsqu'elle était obligée de sortir pour des devoirs ou des affaires indispensables, elle était toujours dans les transes. Ma chère Gothon , disait-elle à ta gouvernante , je vous recommande Fanchette comme votre propre enfant ; et elle lui faisait continuellement des cadeaux, pour l'engager a te soigner avec plus de vigilance.

fanchette. — Ah, ma bonne maman ! Mais , mon papa , est-ce qu'il y a eu un temps où je ne savais pas courir? je cours si bien à présent ! Voyez , en trois pas je suis au bout de la chambre. Qui est-ce donc qui me l'a appris ?

m. de gensac. — Ta mère et moi, nous t'avions mis autour de la tête un bandeau de velours bien rembourré, afin que si tu venais à tomber, tu ne te fisses pas de mal ; nous te tenions par des lisières pour aider tes premiers pas; nous allions tous les jours dans le jardin sur la pièce de gazon , et là, nous plaçant visà-vis l'un de l'autre, à une petite distance, nous te posions toute seule debout au milieu , et nous te tendions les bras , pour t'inviler à venir tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Le plus léger faux pas que tu faisais, nous tournait le sang. C'est à force de répéter ces exercices , que nous t'avons appris à marcher.

fanchette. — Je n'aurais jamais cru vous avoir donné tant de peines. Est-ce vous aussi qui m'avez enseigné à parler?

M. DE GENSAC. — C'est QOUS encore.

Je te prenais sur mes genoux . et je le répétais les mots de papa et de maman . jusqu'à ce que tu fusses en état de me les

LA.MI DES ENFANS

bégayer. Tous les mots que tu sais aujourd'hui , c'est nous qui te les avons appris de la même manière ; tu dois te souvenir que c'est nous aussi qui t'avons montré à lire.

i anchette. — Oh! je me le rappelle à merveille. Vous me faisiez mettre à table entre vous deux. On nous apportait au dessert une assiette pleine de raisins secs , et de petits carrés où il y avait des lettres moulées. Lorsque j'avais bien réussi à les nommer , vous me donniez quelques grains de raisin. Oh! c'était un jeu bien joli !

.m. de gensac. — Si nous n'avions pas pris tous ces soins de toi ; si nous t'avions abandonnée à toi-même, que serais-tu devenue?

fanchette. — Ilva bien long-temps que je serais morte. Oh I le bon papa, la benne maman que vous êtes !

M. de gensac. — Et cependant tu donnes quelquefois du chagrin à ton papa, tu es désobéissante envers ta maman !

fanchette. — Je ne le serai plus de

ma vie : je ne savais pas tout ce que tous aviez fait pour moi.

m. de gensac. — Remarque bieu les soins que nous allons avoir pour top frère . et dis en toi-même : lit moi aussi, j'ai donné autant de peine à mes parens.

Cet entretien fit une vive impression sur Fanchette ; et lorsqu'elle voyait toute la tendresse que sa mère montrait a son petit frère, toutes les inquiétudes qui l'agitaient sur sa santé , toute la patience qu'il lui fallait pour lui faire prendre sa nourriture, combien elle était affligée lorsqu'elle entendait ses cris, avec quel empressement son père la soulageai t d'une partie de ses soins, comme l'un et l'autre se fatiguaient pour apprendre à l'enfant a marcher et h parler . elle se disait dans son cœur : Mes chers parens ont pris les mêmes peines pour moi. Ces réflexions lui inspirèrent tant de tendresse et de reconnaissance pour eux, qu'elle observa fidèlement la promesse qu'elle leur avait faite . de ne leur causer jamais volontairement aucun chagrin.

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