‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 215 sur 264 · LE CEP DE VIGNE · texte numérisé non relu

LE CEP DE VIGNE

M. de Surgy était allé se promener à sa maison de campagne , avec Julien , son fils, dans l'un des premiers jours du printemps. Déjà fleurissaient la violette et la primevère ; et plusieurs arbres s'étaient déjà parés d'une verdure naissante et de fleurs blanches ct incarnat, lis allèrent par hasard sous une treille, du pied de laquelle s'élevait un cep de vigne rude et tortu, qui étendait tristement et sans ordre ses bras dépouillés.

Mon papa! s'écria Julien, voyez ce vilain arbre qui me fait les cornes ! Pourquoi ne pas l'arracher et en chauffer le four de Malburin? Et aussitôt il se mita le tirailler pour l'enlever de terre , mais ses racines l'y tenaient trop fortement attaché. Ne le tourmente pas , dit à son fils M. de Surgy , je veux qu'il reste sur pied ; quand il en sera temps, je te dirai mes raisons.

julien. — Mais , mon papa, voyez à côté ces fleurs brillantes des amandiers et des pêchers. Pourquoi ne s'est-il pas aussi bien paré, s'il veut qu'on le garde? 11 gâte et il attriste tout le jardin. Voulez-vous que j'aille dire à Mathurin de venir l'arracher?

m. de surgy. — Non , te dis-je , mon fils, je veux qu'il resle sur pied, au moins quelque temps encore.

Julien persistait à le condamner : son père tâcha de détourner son attention sur d'autres objets; et le malheureux cep de vigne fut oublié.

Les affaires de M. de Surgy l'appelaient dans une ville éloignée : il partit le lendemain , ct ne revint qu'au commencement de l'automne.

Son premier soin fut d'aller visiter sa maison de campagne; il y mena encore son fils. Le soleil était fort chaud; ils allèrent se mettre a l'abri sous la treille.

Ah! mon papa, dit Julien, quelle belle verdure! Je vous remercie d'avoir fait arracher ce vilain bois desséché, qui me faisait tant de peine h voir ce printemps, et d'avoir mis à la place ce charmant arbrisseau , pour me causer une agréable surprise. Quels fruits ravissans! Voyez ces belles grappes; les unes violettes, les autres toutes noires. Il n'y a pas un seul arbre dans mut le jardin qui fasse une aussi belle figure. Ils ont tous perdu leur fruit : mais lui, voyez comme il en est couvert; vovezees grandes feuilles vertes sous lesquelles se cache le raisin: je voudrais bien savoir s'il est aussi bon qu'il me paraît beau. M. de Surgy lui en donna une grappe à goûter; c'était du muscat. Ses transports recommencèrent, et combien ils furent plus vifs, lorsque son père lui apprit que c'était de ces graines qu'on exprimait la liqueur délicieuse dont il goûtait quelquefois au dessert!

Te voilà tout étonné, mon fils, lui dit M. de Surgy; je le surprendrais bien davantage si je le disais que c'est là cet arbre rude et tortu qui te faisait les cor-

L AMI DES ENPANS.

nés au printemps. Je vais, si tu veui, appeler Mathurin, et lui dire de l'arracher pour en chauffer son four.

julien. — Oh ! gardez-vous-en bien , mon papa ; qu'il prenne tous les autres plutôt que celui-ci : j'aime tant le muscat !

m. de surgy. — Tu vois donc, Julien, que j'ai bien fait de n'avoir pas suivi ton conseil. Ce qui t'est arrivé, arrive souvent dans la vie. On voit un enfant mal

vêtu et d'un extérieur peu agréable ; on le méprise , on s'enorgueillit en se comparant à lui, on pousse même la cruauté jusqu'à lui tenir des discours insultans. Garde-toi, mon fils, de cesjugemens précipités. Daus ce corps peu favorisé de la nature , réside peut-être une ame élevée qui étonnera un jour le monde par ses grandes vertus, ou qui l'éclairera par ses lumières. C'est une tige grossière, mais qui porte les plus beaux fruits.

CAROLINE

L'aimable petite Caroline , dont je vous ai déjà parlé dans ce volume , était allée a la campagne avec sa mère , à deux petites lieues de Paris. Elle y avait apporté quelques paires de souliers neufs; mais a force de courir dans le jardin , ils se trouvaient tous percés a grand ou a petit jour au bout de son pied. On lui en fit acheter pour le moment dans le village. Comme sa mère en avait aussi besoin elle-même , elle envoya dire au cordonnier de la ville de lui en faire de nouveaux, et de les lui apporter. Le cordonnier vint au bout de quelques jours.

Lorsque la mère eut essayé les siens , on chercha partout la petite fille pour lui faire prendre mesure. On va l'appeler dans la cour, dans le jardin, dans tous les appartemens. Point de Caroline. Le

cordonnier, après l'avoir long-temps attendue, se retire. Il n'était pas au bout de l'allée , que Caroline reparaît tout u coup.

Où étiez-vous donc , ma fille? lui dit sa mère.

La , maman , répondit elle, en soulevant le rideau de son lit.

Pourquoi donc n'en êtes-vous pas sortie, lorsque le cordonnier était ici?

Maman , c'est qu'il y était.

Eh bien ! est-ce que votre cordonnier vous fait peur !

Non, maman ; mais il aurait bien vu a mes souliers que ce n'était pas lui qui les avait faits. J'aurais eu beau dire, il aurait cru que je lui avais ôté ma pratique. Le pauvre M . David ! il aurait été tout fâche !

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