I. AMI DES E.XFANS
J 'attends la journée de demain avec la plus vive impatience, et je suis toujours la bonne mère.
Cécile Lafoket.
Orléans.
Monsieur et cher cousin ,
C'est à vous seul que je m'adresse; c'est près de vous que j'espère trouver des secours dans des malheurs trop accablans pour une femme. Dieu m'a ravi ce que j'avais de plus cher sur la terre , mon digne époux. Vous savez comme il était tout pour moi. Il y a huit jours qu'il me ht rappeler notre fils du collège. Lorsque Maurice arriva près de son lit , il lui lendit la main , et a peine lui entil donné sa bénédiction, qu'il mourut. Avec lui sont passés les jours de mon repos et de mon bonheur. Me voilà plongée dans l'état le plus désolant pour une femme et pour une mère. Encore si je souffrais toute seule! mais auprès de moi soupire mon pauvre 01s. II ne sait pas encore combien est malheureux un jeune orphelin ! Il me brise le cœur , lorsqu'il presse mes mains, qu'il prononce le nom de son père , en versant des larmes et en me regardant. Il n'y a qu'une mère qui puisse se former une idée de ces supplices. Je crois lire alors sur son visage ces tristes paroles : Maintenant, ma mère, c'est a toi seule de me nourrir. En quelque endroit que j'aille, il est auprès de moi, et il essuie ses yeux pleins de larmes a mes habits. Lorsque je veux chercher a le consoler, ma tristesse m'en empêche; car c'est lui qui fait ma plus grande douleur. Comment le nourrirai -je? Mon pauvre mari ne m'a rien laissé , et mes mains sont trop faibles pour le travail. auprès de qui chercherai- je donc des secours, si ce n'est auprès de vous? C'est sur vous seul que repose mon espérance.
Dieu , saas doute, disposera votre cœur à secourir une pauvre et malheureuse veuve. Montrez que les nœuds du sang qui nous lient vous soutsacrés. Je vous remets mon fils. Tout ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour moi, et pour la mémoire d'un homme qui vous aimait.
Ce que Dieu m'a laissé de forces et de courage, je l'emploierai a gagner ma vie par mon travail: mais pour élever convenablement mou fils , je n'en suis pas en état. Je vous i'abao donne entièrement.
11 me sera cruel de le voir sortir de mes mains; mais je sais obéir a la nécessité. Cependant une pensée me console , c'est que je le confie a la graced'un Dieu bienfaisant, et aux bontés d'un parent généreux. Soyez pour lui ce qu'était son père, et mettez-le en état d'adoucir un jour mou malheur. Je ne puis en dire davantage. Mes larmes , qui mouillent celle feuille, vous témoignent assez ce que mon cœur ressent. Vous tenez dans vos mains mon repos et le bonheur de mon fils.
Dieu vous bénira à jamais pour votre générosité. Il vous récompensera , même en ce monde, de ce que vous aurez fait en faveur de deux malheureux de votre sang. Je suis, avec la plus profonde douleur d'une mère infortunée, etc.
Cécile Lafoui.t.
Madame et chère cousine,
Paris.
Votre lettre du 7 courant, dans laquelle vous m'annoncez la mort de votre mari , m'a extrêmement affligé. Vous pouvez être sûre que je partage votre douleur , et que je suis encore plus sensiblea votre perte qu'a la mienne. Cependant je ne puis m'empêcher d'êlre fort surpris que vous veuillez chercher voire recours auprès de moi seul. Est-il donc absolument nécessaire que voire Bis continue ses
L AMI DES EAFÀNS.
éludes, et qu'il donne au monde un demisavant de plus? N'est-il pas beaucoup d'autres professions , où il puisse rendre d'aussi grands services à la société , et travailler plus utilement à sa fortune?
Considérez vous-même comment il pourrait s'avancer sans biens et sans appui. Vous connaissez trop bien le monde, pour qu'il me soit nécessaire de vous en démontrer l'impossibilité. D'un autre côté, il vous serait insupportable à vous-même de le voir à charge à des personnes étrangères. Vous me parlez des nœuds du sang ; mais ma propre famille , qui est très-nombreuse, me les rappelle plus fortement encore, et je vous prie de croire que j'ai beaucoup de peine à l'entretenir d'une manière convenable. Me charger encore d'un nouveau fardeau, cela m'est absolument impossible, et je suis sûr qu'après une plus mûre réflexion, vous me le pardonnerez. Tout ce que je puis faire, c'est de placer votre fils chez un marchand d'étoffes de Rouen, nommé M. Dupré, avec qui je suis en liaison d'affaires. Je vous donne ma parole qu'il sera fort bien traité chez lui. Réfléchissez mûrement à ce que je vous propose, et mandez-moi votre résolution et celle de votre fils. S'il persiste à vouloir continuer ses études, je me vois absolument hors d'état de contribuer à son entretien. Recevez, je vous prie, la lettre de change de quatre louis d'or ci-incluse, comme une preuve de l'intérêt que je prends à votre malheureuse situation. Je vous prie de me croire toujours, madame et chère cousine , etc.
Monsieur le principal ,
Orléans.
J'aurais bien des choses à vous écrire, si j'en avais la force. Je commence d'abord en pleurant; et maman, qui est as-
sise auprès de moi. me regarde , et elle pleure aussi. Je ne sais trop ce que sera cette lettre. J'ai toujours un peu de consolation à vous l'écrire. Vous devez déjà savoir que mou papa est mort. Vous voyez que ce que vousm'aviez préditn'est pas arrivé. Vous me disiez de ne pas être inquiet, que je trouverais peut-être en arrivant ici mon papa hors de tout danger. Hélas ! il est pourtant mort • maman n'est plus qu'une pauvre veuvee, et moi, je ne suis qu'un pauvre orph lin. Ah ! j'en avais une frayeur terrible, lorsque j'arrivai près de la maison. Je m'étais endormi dans la voiture : je rêvai que mon papa était dans le ciel , et que j'étais auprès de lui. II me prit par la main , me conduisit devant Dieu , et lui dit : « Voilà mon fils Maurice. » Dieu me regarda d'un air d'amitié, et me dit:
« Console-toi, mon fils; c'est moi qui serai ton père sur la terre. » Comme il disait cela, je m'éveillai, et en m'éveillant, j'entendis des cloches qui sonnaient comme pour un enterrement. Cependant nous n'étions pas encore près de la maison, et nous avions au moins plus d'une lieue à faire. Eufin, quandj'y arrivai, maman était sur la porte, qui pleurait, à m'attendre, et sanglotait de tout son cœur. Elle m'embrassa, et me conduisit à mon papa, qui était dans son lit, et qui ne pouvait plus parler. Lorsquejelui sautai au cou , Dieu sait comme je pleurais, et comme je sanglotais. Cela lui fit rouvrir les yeux, et il lui échappa quelques mots que je n'entendis guère. Il mit sa main sur ma tête, et me donna sa bénédiction; ensuite il se souleva un peu , tourna ses yeux vers le ciel , poussa un grand soupir, et mourut. Ali! vous ne sauriez imaginer combien nous avons pleuré, ma mère et moi. Tous les gens du village ont pleuré aussi à ses funérailles; mais maman et moi plus que personne. Je commence à boire et h manger
L AMI DES ENFANS
quelque chose; mais maman n'a absolument rien pris. Aussi elle est pâle comme la morl; et il faut que je la prie sans cesse de ne pas mourir, parce qu'autrement je ne saurais plus que devenir dans ce monde. Hélas ! monsieur le Principal, vous saurez queje ne peux plus continuer mes éludes. Ah ! c'est un grand chagrin pour maman et pour moi. Mais cela ne peut pas être autrement, et j'ai déjà pris mon parti. Maman a écrit a son cousin de Paris, qui est un banquier fort riche, pour l'engager a me soutenir au collège; mais il ne le veut pas, et il dit que je ne serais bon qu'à être un demi-savant.
Pour moi, je pense que je pourrais être un savant tout-à-fait, si ma mère avait la dixième partie de son argent. Mais non; il faut que je devienne apprenti de commerce, ctquej'ailleàRouen, chez M. Dupré. Je ne peux pas vous dire combien cela me fait de peine. Maman cherche toujours à me consoler, et me dit que les marchands sont aussi d'honnêtes gens, et des gens utiles, et que lorsqu'ils ont appris quelque chose, ils n'en font que mieux leurs affaires. Mais à quoi cela vous sert-il , quand vous n'avez pas de goût pour le métier ? Vous savez, monsieur le Principal , combien j'aimais à m'instruire. J'aurais voulu être un aussi grand médecin que mon papa. J'avais toujours des livres à la main, et je n'y aurai plus qu'une aune , puisque cela ne peut pas être autrement. Portez-vous bien , monsieur le Principal ; je penserai toujours à vous. J'espère aussi que vous ne m'oublierez pas. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi. On dit que M. Dupré me mènera dans ses voyages. S'il va du côté de Paris , j'irai vous voir ; et si je deviens jamais gros marchand , vous pourrez prendre dans mon magasin tout ce quil vous plaira, sans qu'il vous en coûte jamais un sou. Vous verrez, vous verrez ! Adieu, mon-
sieur le Principal, je suis et serai toujours comme vous m'appeliez, votre petit amv Maurice.
Orléans.
MAURICE , madanic LAFORET.
malrice. — Ah ! ma chère maman 1 voilà déjà la voiture.
Mme laforet , les yeux baignés de larmes. — Mon cher fils, tu vas donc me quitter?
maurice. — Oh ! ne pleurez pas tant, je vous prie; autrement je serais triste dans toute la route. Où sont mes gants ? Ah! je les ai aux mains. Je ne sais plus ce que je fais.
Mmc laforet. — Qu'il m'en coûte de me séparer de toi ! Je veux au moins l'accompagner jusqu'à la dernière barrière.
maurice. — Mais, ma chère maman, vous êtes déjà si malade et si faible !
Mrae laforet. — Ce n'est qu'une demilieue, et je saurai bien m'en retourner à pied.
maurice. — Je le voudrais aussi ; mais vous savez que le médecin a dit qu'il fallait vous ménager. Si vous reveniez encore plus malade à la maison, que vous fussiez obligée , comme mon papa , de vous coucher et de mourir, c'est moi qui en serais la cause. Non ; je ne veux pa* que vous sortiez, ou je reste.
Mme laforet. — Eh bien ! mon cher fils, c'est moi qui resterai.
maurice. — Oui, oui , demeurez ici :
et quand je serai au détour de la me . allez vous coucher, et tâchez de bien dormir.
Mme laforet. — Oui, si je pouvais.
maurice. — Adieu , adieu , ma chère maman.
Mmc laforet. — Porte-loi bien, mou cher Gis ! Que le bon Dieu soit toujours
L AMI DES ENFANS
avec toi. Sois pieux , honnête, appliqué ; fais la joie de ta mère.
Maurice. — Vous verrez, vous verrez , je ferai votre joie.
Mme laforet. — Ecris-moi régulièrement, au moins tous les quinze jours.
maurice. — Toutes les semaines, maman : vous m'écrirez aussi ?
Mme laforet. — Peux- tu me le demander? Je n'aurai plus d'autre plaisir sur la terre. Mais nous reverrons-nous encore en ce monde ?
maurice. — Oh ! sûrement, nous nous reverrons. Je remplirai si bien mon devoir, que j'obtiendrai la permission de venir vous voir dans six mois.
Mme laforet. — Oui , mon enfant; et lu resteras ici quinze jours. Oh ! si ce temps était déjà venu !
macrice. — Maman, voyez le cocher qui s'impatiente. 11 faut que je vous quitte.
Mme laforet. — Encore un baiser, mon cher fils. Adieu, Maurice, adieu.
( Ils se font signe de la main jusqu'à ce qu'ils se perdent de vue. )
Rouen.
M. dupeé, marchand d'étoffes de soie, MAURICE.
m. dupré. — Que m'apportez- vous là, mon joli monsieur?
maurice. — Une lettre qui nous regarde, vous et moi. Je suis le petit Laforet ; vous devez savoir de quoi il est question.
m. dupré. — Ah I tu es le petit Laforet ! Je suis bien aise de te voir. Ta physionomie me revient assez. As-tu du goût pour le commerce ?
maurice, en soupirant. — Hélas ! oui , monsieur.
m. dupré.— Tu as été quelque temps au collège, 3ais-lu lire?
maurice. — Je le savais déjà que j<»
n'avais que cinq ans; et j'en ai dix.
m. dupré. — Il faut que ton père l'ait fait instruire de bonne heure. Sais - tu aussi écrire et compter ? Combien font 6 fois 8?
Maurice. — 4S; et 6 fois 48 , font 288 ; et 6 fois 288, font.... attendez un peu.... font H 728; et ajoutez-y 34, cela fait 4782, tout juste le compte de l'année où nous sommes.
m. dupré. — Comment donc? lu comptes déjà comme un banquier. Je suis enchanté d'avoir un petit garçon aussi instruit dans mon comptoir.
maurice. — Vous verrez comme je vais travailler pour devenir bientôt votre premier commis ; j'espère aussi que vous me traiterez avec douceur.
m. dupré. — C'est selon la manière dont tu le comporteras.
maurice. — Je ne demande pas mieux.
Mais , monsieur, vous trouverez bon que je mange à votre table. Maman n'entend pas que je mange avec les domestiques.
m. dupré. — Je ne peux pas te répondre de cet article. C'est l'usage parmr les apprentis.
maurice. — Je vous en prie de grâce, monsieur. Je ferai d'ailleurs tout ce qui dépendra de moi pour vous contenter.
Mais ne m'envoyez pas manger à la cuisine. J'aime mieux faire mes repas tout seul. Un morceau de pain dans ma chambre, c'est tout ce qu'il me faut.
m. dupré. — J'en parlerai àma femme, et nous verrons à te satisfaire.
maurice. — Oh I quand vous me présenterez à elle, je veux lui baiser la main, et la prier si instamment
m. dupré. — Ha ! ha ! est-ce que tu as aussi du talent poui la cajolerie !
maurice. — Avez -vous des enfans, monsieur ?
m. dupré. — Oui, un fils et une fille.
L AMI DUS ENFANS
maurice. — Taut mieux. Sont-ils plus grands ou p'us petits que moi ?
m. dupré. — Ils sont à peu près de ton âge.
Maurice. — Vous voudrez bien me laisser jouer avec eux, lorsque j'aurai uni ma besogne. Je sais une foule de petites drôleries. Et puis, je chiffre assez joliment ; je peux leur montrer ce que je sais.
m. dupré. — Tu vas devenir le précepteur de toute la maison. Je vois que nous serons bons amis, si tu te comportes comme il convient.
Maurice. — Oh ! vous n'aurez pas de reproche a me faire. J'aime trop maman pour m'exposcr à l'affliger.
m. dupré. — Allons , viens avec moi ; je veux te présenter à ma femme. Nous verrons comment tu t'y prendras pour la cajoler.
maurice — Je ne veux que lui parler de maman , pour m'en faire aimer à la folie , puisqu'elle est mère aussi , et qu'elle est sans doute aimée de ses enfans.
Madame DE SAINT-AULAIRE , jeune et riche -veuve , MAURICE.
maurice, portant un rouleau de sat'm sous son bras. — Votre serviteur, madame. M. Dupré vous présente ses trèsliumbles respects, et vous envoie douze aunes de satin , sur l'échantillon que vous lui avez donné. Vous savez le prix ?
Mme de saint-aulaire. — Il m'a demandé treize francs au premier mot. C'est un peu cher.
Maurice. — N'auriez - vous pas une aune chez vous , madame ?
Mme DE SAINT-AULAIRE. — M.Dliprécst
un honnête homme, je ne mesure jamais après lui. Combien cela fait-il ?
MAumcE. — Cent cinquante-six livres, madame.
Mrac de saint-aulaire. — C'est beaucoup d'argent. Mais c'est aujourd'hui ma fête;et je nesuis pas d'humeur de marchander.T'a-t-il dit de te charger du montant?
maurice. — Oui , madame, si vous me le donnez.
MraeDESAIN'T-AULAlRE. — Voilà sixloilis
et demi. Prends garde de u'en rien perdre.
maurice. Oh ! sûrement.... Mais vous ne voulez donc pas marchander, madame?
Mmc DE SAI.NT-AULAIRE. — A quoi bon
celte question?
maurice. — Arien. Mais marchandez toujours, croyez-moi !
Mme DE SAINT-AULAIRE. — Et pourquoi
donc ?
maurice. — C'est qu'alors j'aurais vingt sous par aune à rabattre : M. Dupré me l'a dit. Vous ne devez pas payer cette étoffe plus cher, puisqu'il peut vous la donner à meilleur marché.
MmeDE saint-aulaire. — Voilà un trait de délicatesse de ta part qui me ravit. En ce cas- là, mon enfant , je marchande.
maurice. — Eh bien ! c:est douze francs à vous rendre.
Mme DE SAIXT-AULAIRE. — Us SOIlt pOUT
toi, mon ami. Je veux que tu t'en divertisses le jour de ma fête.
maurice. — Madame, je ne les prendrai pas.
MmeDESAiNT-AULAiRE. — Tu les prendras ; je te les donne.
maurice. — Et si M. Dupré ne le trouvait pas bon?
MmcDE SAINT-AULAIRE. — Cela me regarde. Je le prends sur moi.
maurice. — Oh ! que je suis aise ! Je vous remercie mille et mille fois, madame. Cet argent ne restera pas long-temps dans ma poche. Je vais tout de suite l'envoyer à ma chère maman , et je lui parlerai de vous dans ma lettre. Je coins lui écrire aussitôt.
L AMI DES ENFANS
Mme de saint-aulaire. — Non, non, je ne te laisse pas aller si vite. Je vois que nous avons bien des choses à nous dire. Apprends-moi d'abord qui est ta maman, et où elle demeure.
Maurice. — Ah ! maman est la pauvre veuve d'un médecin d'Orléans. Mon papa est mort il y a deux mois. Il n'a rien laissé après lui, parce qu'il aimait mieux soigner les pauvres que les riches. Et puis il est resté deux ans malade, c'est ce qui l'a ruiné. Il avait cependant gagné assez dans le commencement pour me tenir en pension à Paris , au collège d'Harcourt. On m'en a rappelé, parce que mon papa voulait m' embrasser avant de mourir. Maman s'est trouvée hors d'état de me soutenir dans mes éludes.
Un de mes cousins m'a fait entrer chez M. Dupré, où je suis apprenti de commerce. Simon cousin, lui qui est si riche, avait voulu, je serais retourné au collège, et j'aurais été médecin. Ah ! j'aurais eu bien du plaisir à étudier, pour être un jour le médecin de maman. J'ai toujours été des premiers dans mes classes, et mes régens étaient bien contens de moi. La première fois que vous aurez besoin d'étoffes , je vous apporterai une lettre du Principal , que j'ai reçue il y a huit jours. Vous verrez s'il m'aimait. Oh ! il m'aimera toute sa vie , a ce qu'il me dit.
Mme de saint-aulaire. — Je n'ai pas de peine à le croire, mon cher enfant. Tu m'as déjà inspiré beaucoup d'amitié , quoique je te voie aujourd'hui pour la première fois. Mais, dis-moi , serais-tu bien aise de quitter le comptoir et de retourner à ta pension ?
Maurice. — Ah ! si Dieu le voulait !
Mais maman ne le peut-pas; elle n'a pas d'argent, et pour étudier, il en faut beaucoup, beaucoup.
MmeDE saint-aulaire. — Cela estvrai; mais il y a tant de geus dans le monde qui en regorgent ! Que dirais-tu , si je
t'adressais à quelqu'un qui t'examiuât , pour voir si tu as bien profité du temps que lu as passé au collège, et si tu es en état d'y faire de nouveaux progrès?
Maurice. — 0 madame! avec quelle joie je subirais cet examen 1 Envoyez-moi tout de suite , je vous prie, à cette personne. Vous verrez ce qu'elle vous mandera .sur mon compte Et puis , ce que je ne sais pas encore, je puis l'apprendre.
Mmc de saint-aulaire. — Sais-tu où est le collège royal de cette ville?
Maurice. — Hélas ! oui. J'ai passé bien souvent devant la porte en soupirant.
Mme de saint-aulaire. — Eh bien ! attends un peu. (Elle s'assied devant son secrétaire, écrit une lettre , et la remettant à Maurice:) Tiens, cours au collège, et demande le Principal. 11 faut lui parler à lui-même. Tu lui feras bien mes complimens, et tu le prieras de faire un mot de réponse à mon billet.
maurice. — Mais c'est que je suis bien pressé d'envoyer les douze francs à maman.
MmeDE saint-aulaire. — Tu peux attendre jusqu'à demain. Peut-être aurastu de pius heureuses nouvelles encore à lui donner.
maurice — Je vais d'abord porter votre letire, et puis je courrai chez M. Dupré qui m'attend.
Mme de saint-aulaire. — Prends bien garde de t'égarer.
maurice. — Oh ! jesauraibien trouver mon chemin. Adieu, ma noble et généreuse dame. En moins d'une heure, M. le Principal aura votre billet. J'y vole comme un oiseau.
Rouen.
LE PRINCIPAL du collège , MAURICE.
maurice. — M. le Principal, c'est un billet que je vous apporte de la part de
su
L AMI DES E\FANS.
madame Ali! j'ai perdu son nom. Je
vais courir chez elle pour le rattraper.
le principal. — Cela u'est pas nécessaire, mon cher enfant. Elle se nomme sans doute dans le billet. (// l'ouvre et regarde la signature.) de saint- aulaire! Oh ! c'est d'une main bien connue. (Il lit.)
« Monsieur,
» L'enfant que je vous envoie est un » pauvre orphelin. Son père vient de )> mourir, et sa mère s'est vue dans la né- » cessilé de le retirer du collège, pour le » placer en apprentissage. Il paraît ce- » pendant qu'il a un goût très -vif pour » l'étude. Je vous prie en grâce de vou- » loir bien l'examiner; et s'il vous donne » quelques espérances , je m'engage a » pourvoir à son éducation. Ma fête, que » je célèbre aujourd'hui, m'impose le » devoir de faire une œuvre utile , et le » ciel semble m'avoir adressé cet enfant » pour en être l'objet. Je vous prie, mon- » sieur, de me mander ce que vous pen- » sez sur son compte.
» J'ai l'honneur d'être, etc.»
le principal. — Prends un siège , mon petit ami. Je suis à toi dans la minute. J'ai une lettre pressée a finir. maurice. — Ah ! monsieur, que vous avez la de beaux livres! 11 y a bien longtemps que je n'en ai feuilleté. Me permettez-vous d'en ouvrir un pendant que vous écrirez?
le principal. — Je le veux bien , mon enfant.
maurice, prenanlun livre. — Oh ! c'est Homère ! Mais il est en grec ; c'est trop fort pour moi. Je ne l'ai jamais lu qu'en français.
le principal. — Comment ! tu as lu Homère? Et qu'en penses-tu?
Maurice. — 11 est plein de belles choies : il a surtout do superbes comparai-
sons. Je voudrais seulement qu'Achille ne fût pas si violent et si opiniâtre.
le principal. — Et quels traits de violence et d'obstination as-tu à lui reprocher ?
maurice. — Est-ce bien fait a lui de laisser les Grecs dans l'embarras? Est-ce leur faute , s'il avait une querelle avec Agamemnon? Ils ne lui avaient fait aucun tort a lui-même. N'aurait-il pas dû se laisser fléchir, lorsque les députés vinrent lui faire des soumissions dans sa tente? Mais non ; il reste inébranlable comme un rocher. Ils n'auraient pas eu besoin de me prier si long-temps. Je les aurais suivis au premier mot.
le principal. — Tu es donc bien indulgent?
maurice. — Ne faut-il pas l'être pour tous les hemmes, et encore plus pour nos compatriotes? Oh! vous avez aussi un Sophocle ! C'est de lui, je pense, qu'est la tragédie de Philoctète. Notre régent nous l'a fait expliquer trois fois. C'est une pièce bien touchante ; mais savez-vous ce qui m'y a fait le plus de plaisir ?
le principal. — Je suis curieux de le savoir.
maurice. — C'est ce jeune Grec
Comment s'appelle-t-il maintenant ?
le principal. — Néoptolême.
maurice. — Oui , oui , Néoptolême C'est lorsqu'il revient , et qu'il rapporte a Philoctète son arc et ses flèches. Je sens que j'aurais fait comme lui. Mais je vous demande pardon , monsieur, je vous trouble peut-être par mon babil.
le principal. — Point du tout. Je l'écoute avec plaisir. Aussi bien , voilà ma lettre finie.
maurice. — Tant mieux; je vous prierai de me dire ce que c'est que ce beau livre d'estampes qui est ouvert sur votre pupttre.
LE PRINCIPAL. — Ces) un recueil des
L AMI DES ENFANS
meilleures gravures de la galerie de Florence.
maurice. — Voilà Jupiter ; je le reconnais.
le principal. — Comment le trouvestu?
maurice. — J'aime l'estampe; mais je n'aime pas monsieur Jupiter.
le principal. — Pourquoi donc cela?
maurice. — C'est que c'était un vilain personnage. Je ne sais comment les Grecs et les Romains ont eu la bêtise de l'adorer. C'est un franc libertin, et il se querelle toujours avec Junon. Est-ce que c'est être Dieu , cela ?
le principal. — Tu as raison. C'est une indigne et méprisable divinité. Au reste, on ne nous a transmis , sur son compte, que des imaginations populaires.
Et tu sais que le peuple a toujours été aveugle et superstitieux.
maurice. — 01) ! nos paysans sont aujourd'bui bien plus avisés. Figurez-vous un curé de village qui montât en chaire, et qui dît que le bon Dieu a une femme qu'il trompe, et qu'il se chamaille tous les jours avec elle. Ses paroissiens n'en croiraient rien du tout.
le principal. — Et d'où vient donc que la plus grossière populaceest aujourd'hui plus sensée que dans les temps de l'antiquité ?
maurice. — De la lumière de l'Évangile. C'est là que tout est d'un Dieu juste et bon. Si j'eusse vécu dans la Grèce avec un livre pareil, jamais on n'y aurait adoré que le Dieu que j'adore.
le principal. — Embrasse-moi, mon cher enfant. Comment t'appelles-tu?
maurice. — Maurice Laforet.
le principal. — En vérité/ mon cher Maurice, il serait dommage que tu passasses ta vie derrière un comptoir. Il faut absolument que tu reprennes tes études.
maurice. — Ah ! je le voudrais bien , si cela dépendait de moi.
le principal. — Je vais le donner ma réponse à madame de Saint-Aulaire.
maurice. — Je m'en chargerai avec joie. Mais, monsieur, elle vous prie, je crois, d'avoir la complaisance de m'examiner.
le principal. — Tu viens de faire cet examen toi-même. Je connais ta tête et ton cœur. Peut-être aurai-je le plaisir de contribuer à te procurer un destin plus heureux. Amuse-toi à parcourir ces eslampes; je vais écrire ma réponse.
maurice. — Donnez-moi plutôt une feuille de papier et une plume, je veux écrire aussi.
le principal. — Est-ce à ta bienfaitrice?
maurice. — Non , c'est à une autre personne.
le principal. — Et ne puis-je savoir à qui?
maurice. — Quand ma lettre sera écrite , pas plus tôt.
le principal. — Il me tarde de la voir. [Ils assied et se met à écrire. Maurice écrit aussi la lettre suivante.)
« Monsieur le Principal,
« Je vous remercie mille et mille fois » de la bonté que vous avez de vous oc- » cuper de moi, et d'écrire en ma faveur » à madame de Saint-Aulaire. J'aurais » eu beaucoup de plaisir à retourner f dans ma première pension , où tout le » monde m'aime encore ; mais puisque » vous aurez fait mon bonheur, c'est près » de vous que je veux le goûter. Ah ! si » je pouvais être admis dans votre col- » lége ! je vous aimerais de tout mon » cœur; je serais bien studieux et bien » sage, et j'apprendrais tout ce que vous » auriez la complaisance de ra'enseigner. » Je n'ose espérer que cela s'arrange » ainsi. C'est à la volonté de Dieu, et à