LES BOUQUETS
Le petit Gaspard sortit un jour avec Eugène son voisin , pour aller cueillir les premières fleurs du printemps. Ils avaient tous deux à la main leur déjeuner.
Il se présenta sur la route une pauvre femme, tenant dans ses bras un petit garçon qui paraissait mourir de faim.
Ah ! mon cher monsieur, dit-elle à Gaspard, qui marchait le premier, donnez de grâce à mon pauvre enfant un morceau de votre pain. Il n'a rien mangé depuis hier midi. Oh ! j'ai bien faim moimême, répondit Gaspard, et il continua sa route en croquant son déjeuner.
Que fit Eugène ! Il avait aussi bon appétit que son camarade ; mais en voyant pleurer le petit malheureux , il lui donna son pain, et il reçut en échange de la mère mille et mille bénédictions , que le bon Dieu entendit du haut des cieux.
Ce n'est pas tout : le petit garçon, fortifié par la nourriture qu'il venait de prendre, se mit à courir devant son bienfaiteur, le mena dans une prairie, et lui aida à cueillir des fleurs dont l'odeur suave le délassait de sa fatigue.
Eugène rentra au logis avec un énorme bouquet, derrière lequel toute sa tête pouvait se cacher. Gaspard, au contraire, n'en avait qu'un si petit, qu'il eut honte de le produire , et qu'il le jeta au pied d'une borne , après avoir perdu toute sa matinée à le cueillir.
Ils sortirent le lendemain dans le même projet. Cette fois-là un autre enfant fut de la partie. C'était le pelit Valeniin. Aprèsavoir fait quelques pas dans
la prairie, Valentin s'aperçut qu'il avait perdu une boucle de ses souliers, et il pria ses amis de l'aider à la chercher. Gaspard répondit : Je n'ai pas le temps, et il continua de courir. Eugène, au contraire, s'arrêta aussitôt, pour obliger son ami. Il marchait ça et là courbé sur la terre, et tâtonnant dans l'épaisseur de l'herbe : il eut enfin le bonheur de trouver ce qu'il cherchait , et ils commencèrent à l'envi à cueillir des fleurs.
Les plus belles que Valentin ramassa , il en fit présent à celui qui l'avait aidé dans sa peine , et il n'en donna aucune a celui qui avait refusé durement de le secourir. Eugène eut encore ce jour-là un bouquet bien plus beau que celui de Gaspard. Aussi s'en retourna-t-il chez lui fort satisfait, et Gaspard très-mécontent.
Gaspard croyait être plus heureux le troisième jour. Il marchait d'un air insolent, défiant Eugène. Mais àpeine étaientils entrés dans la prairie, que voici le petit garçon à qui Eugène avait donné son pain , qui vient à sa rencontre , et lui présente une corbeille remplie des plus belles fleurs qu'il avait cueillies, toutes fraîches encore de rosée.
Gaspard voulut en ramasser quelquesunes ; mais le moyen d'en trouver 1 le petit garçon s'était levé plus matin que lui. Il eut encore moins de fleurs ce jourlà que les deux précédens.
> Comme ils s'en retournaient chez eux, ils rencontrèrent le pelit Valentin : Mon cher ami, dit-il à Eugène, je n'ai pas oublié que lu me rendis hier un service, et j'en ai pris tant d'amitié pour toi , que je voudrais cire toujours à ton côté. Mon
L AMI DES EiNFANS.
papa t'aime beaucoup aussi. 11 in'aditde l'aller chercher, qu'il uous dirait de jolis contes, et qu'il jouerait lui -même avec nous. Viens, suis-moi dans notre jardin. Il y a d'autres enfans qui nous attendent, et nous chercherons tous ensemble à te bien divertir.
Eugène , transporte de joie , prit la main de son ami , et le suivit dans son jardin. Et Gaspard? il fallut qu'il s'en
retournât tristement chez lui. Ou ne s'avait pas invité.
11 apprit par-Fa ce qu'on gagne à être officieux et secourable envers les autres. 11 ne tarda guère à se corriger ; et il serait devenu aussi aimable qu'Eugène , si celui-ci n'avait toujours mis plus de grâce dans sa manière d'obliger, par l'habitude qu'il eu avait prise dès sa plus tendre enfance.