L ORPHELINE BIENFAISANTE
Madame de Fonbonne, après avoir perdu son mari , venait encore de perdre un procès , au sort duquel était attachée la plus grande partie de ses biens. Elle fut obligée do vendre ce qui lui restait de meubles et de bijoux ; et en ayant placé le produit chez un banquier, elle se retira dans un village , pour y vivre, avec économie, de son modique revenu.
A peine avait-elle passé quelques mois dans son obscure retraite , qu'elle apprit la fuite du dépositaire infidèle des derniers débris de sa fortune. Qu'on se représenta l'horreur de sa situation. Les chagrins et les maladies l'avaient rendue incapable de toute espèce de travail ; et après avoir passé ses plus belles années au sein de l'aisance et des plaisirs . il ne
lui restait d'autre ressource , dans un âge avancé , que d'entrer dans un hôpital ou d'aller demander l'aumône.
Elle ne voyait, en effet, autour d'elle, personne qui daignât s'intéresser à son sort. Amenée par son époux d'un pays étranger, où elle avait reçu la naissance, elle ne pouvait solliciter des secours que d'un parent assez proche qu'elle avait attiré dans sa nouvelle patrie , et dont elle avait élevé la fortune par le crédit de son mari. Mais cet homme, d'une avarice sordide , ne fut pas , comme on l'imagine, extrêmement sensible aux plaintes d'un autre , lorsqu'il se refusait a lui-même jusqu'aux premières nécessités de la vie.
Dans celte extrémité cruelle, une jeune orpheline qu'elle avait adoptée pendant
L AMI DES EXFANS.
le cours de ses prospérités , et qu'elle n'avait jamais pu se résoudre à abandonner après ses premiers revers, devint son ange tutélaire. Les bontés dont Clotilde avait été comblée par madame de Fonbonne, firent naître dans son cœur le désir généreux de lui en témoigner sa reconnaissance.
Non , s'écria-t-elle , lorsque madame de Fonbonne lui proposa de chercher un autre asyle , non , je ne vous abandonne point tant que vous vivrez. Vous m'avez toujours traitée comme votre fille ; et si j'ai désiré de l'être dans votre bonheur , je le désire encore plus dans vos peines. Grâces à vos largesses, je me vois abondamment pourvue de tout ce qui est nécessaire à mon entretien. Vous m'avez donné des talens , je ferai ma gloire de les employer pour vous. Je sais coudre et broder : avec de la santé et du courage , je puis gagner assez de pain pour nous deux.
Madame de Fonbonne fut extrêmement touchée de cette déclaration. Elle embrassa Clotilde , et consentit à profiter de ses offres.
Voilà donc Clotilde devenue à son tour la mère par adoption de son ancienne protectrice. Elle ne se bornait pas à la nourrir du fruit d'un travail opiniâtre/ elle la consolait dans sa tristesse , la soulageait dans ses infirmités, et s'efforçait, par les caresses les plus tendres , de lui faire oublier les injustices du sort. \
La constance et l'ardeur de ses soins
ne se refroidirent pas un momeut dans le cours de deux années que madame de Fonbonne jouit encore de ses bienfaits ; et lorsque la mort vint la ravir à sa tendresse, elle donna les regrets les plus vifs à cette perte.
Quelques jours avantee malheur venait aussi de mourir ce riche avare , dont le cœur s'était montré si insensible à la voix du sang et de la reconnaissance. Comme il ne pouvait emporter avec lui ses trésors, il avait cru réparer son ingratitude envers sa parente, en les lui laissant par ses dernières dispositions. Mais ces secours étaient venus trop tard. Madame de Fonbonne n'était plus en état d'en profiter. Elle n'avait pas eu même la consolation , en mourant, d'apprendre cette révolution dans sa fortune, pour la faire tourner a l'avantage de la tendre Clotilde.
Cet héritage se trouvait ainsi dévolu au domaine du Prince. Heureusement les recherches ordinaires en pareille occasion firent parvenir à ses oreilles la noble conduite de la généreuse orpheline. Ah! s'écria-t-il dans le premier mouvement de son cœur, elle est bien plus digne que moi decethéritage. Je renonce à mes droits en faveur des siens , et je me déclare son protecteur et son père.
Toute la nation applaudit à ce jugement. Clotilde en recevant cette récompense pour sa générosité, l'employa à élever de jeunes orphelines commeelle , a qui elle se plaisait surtout dinspircr lessentimensqui la lui avaient méritée.