AMI DES ENFA.NS
l'autre jour un domestique occupé à nettoyer les souliers de son père. Fi ! lui ditil en passant, le vilain métier! Je ne voudrais pour rien au monde être décrotteur. Vous avez raison , monsieur, lui répondit Picard ; aussi j'espère bien n'être jamais le vôtre.
Le temps avait été fort mauvais pendant toute la semaine, mais vers midi le ciel s;éclaircit . et Constantin obtint de son papa la permission d'aller se promener à cheval ; ce qui lui fit d'autant plus de plaisir, que sa cavalcade avait été interrompue la veille par une pluie affreuse, en sorte que ses bottes n'avaient pas encore eu le temps de sécher.
Transporté de joie , il descendit précipitamment à la cuisine , en criant d'un ton impérieux : Picard, je vais monter à cheval ; cours nettoyer mes bottes. Eh bien ! m'obéis-tu ? Picard ne fil pas semblant de l'entendre, et continua tranquillement son déjeuner. Constantin eut beau s'emporter contre lui , et l'accabler des injures les plus grossières, Picard se contenta de lui répondre d'un grand sangfroid : Je vous ai déjà dit, monsieur, que j'espérais bien n'être jamais votre décrotteur.
M. Constantin, voyant qu'il n'eu pouvoit rien obtenir, malgré ses menaces , retourna plein de rage vers son papa, lui porter des plaintes decettedésobéissance.
M. de Marsan qui ne pouvait comprendre pourquoi son domestique refusait de remplir des fonctions comprises dans son emploi , et dont il s'acquittait tous les
jours sans attendre de nouveaux ordres, fit appeler Picard , qui lui raconta ce qui s'était passé entre Constantin et lui. Sa conduite fut approuvée de M. de Marsan; et après avoir blâmé celle de son fils , il lui dit qu'il n'avait qu'a nettoyer ses bottes de ses propres mains, ou prendre le parti de rester à l'hôtel. Il défendit eu même temps h tous les domestiques de l'aider dans cette opération. Cela vous apprendra, monsieur, ajouta-t-il, combien il est cruel de ravaler des services utiles à notre bien-être, dont vous devriez adoucir la rigueur par un ton honnête, el des égards généreux. Si cet état vous paraît vil , vous l'anoblirez en l'exerçant aujourd'hui pour vous-même.
Celte sentence convertit en un chagrin amer toute la joie que Constantin venait d'éprouver. Il aurait bien voulu monter à cheval ; le temps était devenu si serein ! Mais décrotter lui même ses bottes? il ne pouvait s'y résoudre. D'un autre côté, son orgueil ne lui permettait pas de sortir avec des bottes crottées, pour être un objet de ridicule à tous les cavaliers qu'il trouverait sur son chemin. 11 s'adressa successivement à tous les domestiques, dont il voulut corrompre, a prix d'argent, la fidélité; mais aucun n'osait enfreindre les ordres de son maître. Ainsi Constantin fut obligé de rester a la maison, jusqu'à ce que sa fierté se fût enfin abais* sée à remplir les conditions qu'on avait exigées. Picard reprit de lui- même le lendemain ses fonctions ordinaires ; et Constantin, après les avoir exercées, ne s'avisa plus de chercher aies avilir.