LE PETIT PRISONNIER
Première lettre de Dorothée de Joigny à Honorine de Casiel.
Ma chère Honorine ,
Tu ne devinerais jamais ce qui vient d'arriver à mon frère , ce brave Daniel , dont le bon cœur et la sage conduite lui faisaient des amis de tous ceux qui le connaissaient. Tu sais cette bourse de deux louis d'or, dont maman lui fit dernièrement cadeau en ta présence, le jour de sa fête? Eh bien! ces deux louis s'en sont allés; et le pauvre garçon ne peut, ou ne veut pas dire ce qu'ils sont deve-
nus. Comme l'on pense que c'est par obstination qu'il en fait un mystère , on l'a renfermé ce matin dans une petite chambre, où il ne voit personne, et dont il oe sortira qu'en disant son secret. Que je le plains de celte punition I L'opiniâtreté n'a jamais été son défaut. On lui a toujours reconnu un caractère docile, et un cœur plein de franchise. J'ai voulu le défendre , on ne m'a pas écoutée. Je suis pourtant bien sûre qu'il n'a rien de condamnable à se reprocher. Viens me voir cette après-midi, si tu es libre, pour me consoler de ma peine. Le malheur de mon frèro me rend aussi triste que s'il
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mêlait personnellement arrivé. Adieu.
J'attends la \isileou ta réponse.
Ta bouue amie , Dorothée.
Réponse d'Honorine de Caslel à Dorothée de Joigny.
Ma chère Dorothée ,
Je plains ton brave Daniel; mais j'avoue franchement que c'est si peu, si peu, que ma pitié ne doit guère embarrasser sa reconnaissance. Je ne pourrai jamais lui pardonner de trouver toujours en moi quelque chose à redire. Ce n'est pas qu'il se soit avisé de m'en exposer tout haut son sentiment , je l'aurais rabroué d'une belle manière : mais je vois fort bien à sa mine que je lui parais étourdie , brouillonne, orgueilleuse, que sais- je? Lorsqu'il m'arrive de parler des défauts des autres en leur absence, pour l'instructiou de mes amis , a la manière dont il les défeud . ou croirait que je ne débile que des calomnies. Voila maintenant mon petit juge lui-même condamné. Il faut qu'il soit bien coupable, puisque ses païens ont oublié la folle tendresse qu'ils avaient pour lui. Je suis charmée qu'ils apprennent enfin à le connaître. Je parierais qu'il mérite un traitement plus rigoureux. L'obstination est un vice épouvantable. De plus, c'est un dissipateur maladroit. Tout l'argent qui lui vient de son père, il le prodigue vilainement à de la canaille , sans avoir l'esprit de s'en faire honneur pour lui-même. Si encore il avait dépensé ses deux louis en bas de soie, en boucles à la mode, ou en d'autres choses essentielles, on pourrait l'excuser; que dis-je? faire même son éloge. Cependant, je ne laisse pas, comme je te l'ai dit , que de le plaindre un peu , parce qu'il est ton frère. C'est toi que je plains tendrement d'être sa sœur. Il ne m'est pas possible aujourd'hui de t'aller voir. Le temps est beau pour la promenade ;
et j'essaie une robe d'un goùl ravissant Adieu, crois-moi toujours ta plus sincère amie,
Honorine.
Seconde lettre de Dorothée de Joigny à Honorine de Caslel
Mademoiselle ,
Je suis pénétrée aussi vivement que je dois l'être des protestations que vous me faites d'une sincère amitié. J'aurais souhaité seulement qu'elle vous eût engagée à parler de la tendresse de mes parens pour mon frère avec un peu plus de respect, et à le traiter lui-même avec plus d'égards, surtout lorsqu'il est malheureux Je ne reçois point vos condoléances sur le malheur que vous supposez pour moi de lui appartenir de si près. J'en fais mon plaisir et ma gloire. Je me flatte que vous en jugerez de même en lisant la lettre qu'il vient de m' écrire , et que j'ai l'honneur de vous envoyer. Quoiqu'elle n'éclaircisse point l'affaire, il me semble que ce n'est pas la le ton d'un criminel. Je vous félicite du bon goût de votre parure , et vous souhaite beaucoup de plaisir dans votre promenade, Dorothée.
Lettre de Daniel de Joigny à Dorothée sa sœar.
Je sens, ma chère sœur, combien tu dois être touchée de mon sort ; et je t'écris cette lettre pour le prier en grâce de ne point l'affliger. Ne pense pas que je sois coupable. Au moins je crois ne pas l'être. Les deux louis sont en de bonnes mains, et beaucoup mieux placés que dans les miennes. Pourquoi donc en faire un secret, me diras- tu? Pourquoi le cacher à tes parens, qui auront sujet de le regarder comme un enfant opiniâtre ou dissimulé, puisque lu leur refuses la
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confiance quo lu leur dois? Voilà ce qui fait mon embarras, ma chère sœur, et je «osais que repoudre. J'ai besoin d'y réfléchir encore. Dans ma solitude, j'ai tout le temps qu'il me faut pour cela. Si je trouve que j'ai eu tort, je le dirai , je découvrirai toute l'aventure. Je suis sûr que mes chers parens , qui m'ont déjà pardonné tant de fautes, me pardonneront encore celle-ci. Je souffre de leur inquiétude bien plus que de ma prison.
Adieu, ma chère sœur. Conserve ton amitié au pauvre reclus
Daniel.
Troisième lettre de Dorothée de Joignij à Honorine de Castel.
Je t'ai écrit peut-être un peu trop durement, ma chère Honorine, en t' envoyant , il y a une demi-heure , la lettre que je venais de recevoir du pauvre Daniel. Je te prie de me le pardonner , et de n'attribuer mon dépit qu'au chagrin de te voir soupçonner mon frère avec tant de légèreté. Comme il doit être actuellement bien rétabli dans ton opinion, j'espère que tu me feras grâce en sa faveur. Je ne puis cependant te cacher que ses affaires , au moins en apparence , prennent une mauvaise tournure. Un de nos domestiques a vu la bourse dans la boutique du confiseur voisin. II n'a fait semblant de rien, et il l'est venu dire à mon papa , qui doit s'habiller celte après-midi pour aller prendre des éclaircissemeus. 11 n'est pas croyable que mon irèrc ait dépensé deux louis d'or en friandises , lui qui se prive de tout pour satisfaire son cœur généreux. Mes parens eux-mêmes ne peuvent le croire : mais comment la bourse se trouve-t-elle dans celte boutique ? Il ne l'a pas perdue , puisqu'il sait où elle est, et qu'il assure que c'est en de bonnes mains. Pourquoi donc en faire un mystère? En vérité, je
n'y conçois rieu. Quoi qu'il en soit, je suis
tranquille sur son compte; et j'espère que tout ceci ne se terminera qu'à son avantage.Adieu; je l'embrasse pour notre raccommodement, et suis toujours
Ta bonne amie Dorothée.
Réponse d'Honorine de Castel à la lettre précédente.
Me voilà, ma chère Dorothée, tout aussi tranquille que toi sur le sort de Daniel, et aussi bien persuadée que celte affaire va se terminer à son avantage. 11 apprend déjà dans sa retraite qu'il n'est pas lui-même exempt des défauts qu'il me reproche; et la correction sévère qu'il va recevoir me donnera beau jeu. Yoilà ce qui me tranquillise, et la manière dont je conçois que tout ceci doit se débrouiller heureusement pour lui. Il est essentiel , pour sa perfection naissante , qu'il soit puni avec la dernière rigueur. Comment donc ! monsieur l'hypocrite ! vous faites accroire à vos parens que vous donnez votre argent à des malheureux, pour leur en escroquer sous ce prétexte , et vous le mangez tout seul en confitures ! Vraiment , je ne m'étonne plus s'il s'obstine à garder son secret. Il lui ferait honneur ! Opiniâtre , fourbe et gourmand , voilà trois belles qualités que je lui découvre à la fois. Il appelle les mains d'un confiseur de bonnes mains, apparemment parce qu'elles font des bonbons. C'est assez bien raisonné. Adieu , ma pauvre amie.
Je plains ton aveuglement pour ce vaurien. Je brûle d'impatience de savoir comment ton héros se tirera de cette grande aventure. J'y prends assez d'intérêt pour te prier de m'en donner la première nouvelle. J'espère que lu ne refuseras pas celte marque d'attention à la meilleure de tes amies ,
HONOJtINE.