‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 244 sur 264 · L AMI DES ENFANS · texte numérisé non relu

L AMI DES ENFANS

Quatrième lettre de Dorothée de Joigny

à Honorine île Caslcl.

Mademoiselle ,

Je m'empresse de satisfaire votre généreuse curiosité. La grande aventure de mon héros s'est terminée d'une manière dont tout le monde sera satisfait, excepté les médians ; ce qui redouble le plaisir que je goûte à vous l'apprendre.

En voici l'histoire , ayee tous ses détails.

Mon frère était hier au soir devant la porte de la maison, lorsqu'il vint à passer un vieillard , suivi de trois petits enfans qui pleuraient. Il les arrêta pour leur demander ce qui les rendait si tristes. Le vieillard honteux n'osait répondre. L'aîné des trois enfans lui dit, à travers ses sanglots , qu'ils n'avaient rien mangé de la journée. Ah ! mon petit monsieur, ajoula-t-il, nous sommes bien à plaindre.

Nous avions autrefois, comme vous, de beaux babils et une belle maison; nous ne les avons plus. Notre papa et notre maman sont morts de chagrin. 11 ue nous reste plus que notre grand-papa , qui n'a plus de forces pour nous gagner de quoi vivre. Le vieillard, à ces mots, cacha sa tête dans ses mains, et poussa des gémissemens pitoyables, sans pouvoir proférer une parole. Daniel, trop vivement ému par cespectacle, n'eut pas le temps dépenser avenir consulter mon papa. Il courut chercher la bourse où étaient ses deux louis , et présenta le tout ensemble au vieillard Celui-ci versait des larmes d'at-

tendrissement et de joie, mais ne voulait pas prendre l'argent. Daniel se mit en colère , et ne s'apaisa que lorsque le vieillard parut céder à ses instances. Il peçal en effet la bourse ; mais comme il jugeait ce présent trop considérable de la part d'un enfant tel que mon frère, il résolut de la rapporter le lendemain à mes parens. Il alla, pour cet effet, la déposer aussitôt chez le confiseur, en se faisant seulement donner une pièce devingtquatre sous, pour en acheter du pain a sa petite famille. Je ne sais commeut il s'est procuré le moyen de compléter les deux louis ; mais il y a un quart d'heure qu'il est veuu les rapporter avec la bourse à mon papa. J'aurais voulu, mademoiselle, que vous eussiez été témoin de celte scène , vous auriez appris a concevoir de plus justes idées du cœur généreux de mon frère. Son noble sacrifice et la délicatesse de l'honnête vieillard, ont touché mes parens jusqu'aux larmes. La pauvre famille a reçu deux fois la valeur de la bourse : et mon frère en a été payé par mille bénédictions. Le secret qu'il a cru devoir garder par modestie sur cet acte de bienfaisance, y ajoute un plus grand prix aux yeux de mes parens , et m'inspire pour lui une plus vive tendresse.

Comme c'est ici la dernière lettre que vous recevrez jamais de moi, j'ai l'honneur d'être avec tous les sentimens de cérémonie ,

Mademoiselle ,

Votre très-humble et très-obéissante servante,

Dorothée de Joigny.

L'AMI DES EN FANS

Page 1