M. DE VALCOURT , MARIANNE , DOROTHÉE , PÉTREL
dorothée. — Mon cher oncle, voici
Pétrel.
pétrel. — Je vous demande pardon, monsieur ; mais je ne puis croire que vous soyez toujours en colère contre moi. Ne trouvez pas mauvais que j'aie pris la liberté de paraître devant vous en traversant le village , pour vous prier de me donner un bon certificat.
m. de valcourt. — Est-ce que je ne t'en ai pas donné?
pétrel. — Je n'en ai pas eu d autre que « Tiens , voila ton argent; sors à » l'instant du château , et ne te présente » jamais à mes yeuï. » Vous ne me lais-
sâtes pas le temps de vous demander une attestation en forme plus gracieuse.
m. de valcourt. — C'est que tu ne méritais pas qu'on fît plus de cérémonie ; car il m'en a coûté ma plus belle voiture. Plût à Dieu que Frédéric s'y fût aussi tordu le cou 1
pétrel. — Que voulez-vous, monsieur?
Un cocher n'a de tête qu'avec son fouet , et le mien m'était échappé. Je serai plus prudent a l'avenir.
m. devalcourt. — Allons, tout est oublié. Comment fais-tu pour vivre ?
pétrel. — Ah! mon cher maître , depuis que je suis hors de chez vous , je n'ai pas eu un bon moment. Vous savez qu'en sortant d'ici , j'entrai chez M. le major de Braffort. Oh, que) homme ! il ne savait parler que la canne levée. Que Dieu lui fasse paix !
m. de valcourt. — Il est donc mort?
pétrel. — Oui, au grand contentement de ses soldats. Il ne me donnait jamais ses ordres qu'en jurant comme un Turc. Pleine mesure d'avoine à ses chevaux et force coups de bâton , mais peu de pain à ses gens.
Marianne. — Ah! mon pauvre Pétrel , pourquoi demeurais-tu à son service ?
pétrel. — Où serais-je allé? Ce qui me retenait encore , c'estvque ma femme trouvait de l'emploi dans la maison , a blanchir et à raccommoder le linge. Elle gagnait au moins a demi de quoi nourrir nos enfans. Tout le monde tremblait devant M. le major : il n'y eut que la mort qui le fit trembler , et qui le terrassa. Maintenant je n'ai plus de condition , et je ne sais où donner de la tête.
m. de valcourt.— Mais tu sais que je ne laisse mourir personne de faim , et encore moins un ancien domestique.
pétrel. — Ah ! je le pensais toujours ! mais vos terribles paroles ; « Ne te pré- » sente jamais a mes yeux » , elles résonnaient sans cesse comme un tonnerre a
iG
L AMI DES ENfA.NS.
mon oreille. Dix des plus gros juremens de M. le major ne m'auraient pas fait tant de peur.
Marianne — Et tu n'as pas trouvé de maître depuis ce lemps?
pétrel. — Oh! ma chère demoiselle!
ce n'est pas ici comme à Paris. Dans ce village et tous les environs , les gens sont si pauvres, qu'ils ont plus besoin de leur avoine pour eux-mêmes que pour leurs chevaux. Je me louais a la journée pour les travaux des champs , ma femme tourmentait sa quenouille, et mes eiifans allaient demandant l'aumône. .Mais nous gagnions tous ensemble si peu à cela, que nous étions hors d'état île payer , à la un de la semaine , le loyer d'un grabat «luis un recoin de grenier. Bientôt nous n'eûmes plus que la terre sous nous , et le ciel par-dessus. Ma pauvre femme en est morte de mal et de chagrin. (Il s'essuie les yeux. )
m. de valcourt.— Tu l'as mérité. Que ne venais-tu chercher du secours auprès de moi ?
marianxe , à Dorothée. — Voilà mon papa qui se remontre. Bon augure pour.
Frédéric !
pétrel. — Ah! monsieur, quelle femme c'était ! jamais on n'a su tenir un ménage comme elle. Lorsque je rentrais le soir sans avoir un sou. et que je croyais être obligé de me coucher avec la fjim , je trouvais qu'elle n'avait mangé que la moitié de son pain pour me garder l'autre. Quand j'écumais de rage comme un possédé , et que je voulais tout briser autour de moi , elle savait me rendre au bon Dieu , et me refaire honnête homme. A présent elle est morte, et je ne peux la ressusciter. C'est de là que mon véritable malheur commence, et Dieu sait quand il finira.
Dorothée. — Ah! mon pauvre Pétrel I
pétrel. — Il n'y avait plus à espérer
do trouver condition dans le pays. Je par-
lis un beau soir. Je chargeai un fille sur mes épaules , et je pris mon garçon par la main. Nous marchâmes une grande partie de la nuit, et nous passâmes le reste a dormir dans la forêt. Le iendemâin au malin , à la pointe du jour, nous étions à la porte d'un village. Par bonheur la foire s'y ternit ce jour-là. Je gagnai quelqae argent à porterdes paquets. Mais écoulez bien , monsieur, un ange, un ange du ciel , M. Frédéric...
M. de valcourt. Un ange , Frédéric?
ce garnement ! ( Marianne et Dorothée se prennent par la main, et s'approchent de Pétrel d'un air de curiosité et de joie , en s' écriant ensemble . ) Frédéric? Frédéric?
pétrel. — Oui ; mon cher maître ; maltraitez-moisi vous voulez, mais non, ce brave et généreux enfant. J'aimerais mieux me voir foulé sous vos pieds.
dorot.'iée. — Oh! coûte-nous, conte dous, Pé rell
pétrel. — Ma petite Louison alla demander l'aumône à la porte d'une auberge. M. Rodolphe et M. Frédéric y étaient assis à une table , avec une boute.Ile de bière à leur côié.
m. de valcourt. — Ah! voilà de jolies inclina' ions! dans un cabaret!
Dorothée. — Mon oncle, c'est qu'il avait besoin de se rafraîchir,
if. de valcourt. Qu'avait-il à fatra dans ce village?
M.YRr.vN.NE. — Il était allé voir la foire. Votre Rodolphe y était bien aussi.
pétrel. — Il reconnut aussitôt ma fille, cl se leva de table, malgré tout ce que sou compagnon put lui dire. Il lit avaler un verre de bière à la pauvre Louison , la prit parla main, la conduisit dehors, et se fit raconter, en peu de mots, notre misère. Alors il lui ordonna do la mener où j'étais. Il me trouva dans la rue voisine, puisant de l'eau dans mon chapeau à une. fontaine, pour me rafraîchir
l'ami dls entans.
de la grande chaleur. Je crus que je deviendrais fou de joie quand je le vis.
Tout sale et tout déguenillé que j éta s , je le pris dans mes bras devant tout le monde, et on craignait que je ne l'étouffasse , tant je le pressais contre mon cœur. Ah ! je sentis qu'il me serrait bien aussi de son côté. Enfiu , comme nous étions environnés d'une grande foule , il me dit de le conduire dans un endroit DÛ nous fussions seuls , et je le menai dons une grange où j'avais déjà reienu mon coucher.
Marianne. — Ah! mon papa, je parierais...
m. de valcourt. — Silence. Eh bien !
Tétrel?
pétrel. — Je lui racontai tout ce que je vous ai dit. Le brave enfant se mit à pleurer et à se désoler. Ce serait à moi , s'écriait-il , de mendier pour vous : je suis la cause de votre malheur. Mais je ne dormirai pas sans vous avoir secouru. Prends, prends, mon Pétrel , tout ce que j'ai sur moi , dit-il en fouillant dans ses poches. Je ne voulais pas le recevoir , il se fâcha. Je lui dis que c'était apparemment de l'argent qu'on lui avait donné pour s'amuser, que j'étais accoutumé à souffrir. 11 serra les dents , trépigna des pieds , et je pense qu'il m'aurait battu, si je n'avais pris sa bourse.
m. de valcourt. — Et combien y avait-il!
pétrel. — Près ne six francs. 11 ne voulut garder qu'une pièce de six sous. 11 ne sera pas dit, continua-t-il , qu'un brave domestique de mon oncle, qui n'a ni volé, ni assassiné, soit obligé, dans ses vieux jours, d'aller mendier avec ses enfans, et qu'il n'ait pas un gîte assuré. Mettez -vous dans ma petite chambre.
Avant qu'il soit trois jours , je reviens à vous , et je vous porterai des secours , jusqu'à ce que j'aie écrit a mon oncle, nous l'avons tous deux mis eu colère
contre nous , mais il est trop bi>n et trop généreux pour vous abandonner à voire misère.
m. de valcourt. — Est-il bien vrai , qu'il ait dit cela!
pétrel. — "Voulez- vous que j'en jure, mon maître?
Marianne. — Va, va, nous t'en croyons assez. Achève ton récit.
pétrel. — Que fais-tu de tes enfans, me dit-il, en caressant Guillot? Ce que j'en fais, lui répondis-je? ils courent les chemins, portant des fleurs et des balais de plume à vendre, et quand personne n'en veut acheter, demandant l'aumône.
Cela n'est pas bien , reprit-il. Ils ne deviendraient , a ce métier, que des libertins et des paresseux. 11 faut que tu fasses apprendre un métier au petit garçon , et que tu places ta fille chez d'honnêtes gens.
Marianne. — Frédéric avait bien raison , mon papa.
pétrel.— Oui , lui dis-je ; mais comment aller présenter des enfans avec ces haillons ? Si j'avais seulement une vingtaine d'écus , je trouverais bien à m'en débarrasser. 11 y a ici un tisserand qui occupe de petites mains, et qui prendrait mon Guillot en apprentissage , si je pouvais lui donner dix écus d'avance. Une jardinière se chargerait aussi de Louison , pour aller vendre des fleurs , si j'avais de quoi lui donner un cotillon. Je pourrais alors me présenter chez des gens riches pour avoir du service, et je ne serais pas réduit a rôder comme un fainéant.
m. de valcourt.— Et que te répondit
Frédéric?
pétrel. — Rien , monsieur. II s'en alla; mais deux jours après, il était déjà de retour. Où est le tisserand qui veut prendre ton fils en apprentissage ? mènemoi chez lui. Je l'y conduisis, et il lui parla en secret. Et la jardinière qui se charge de Louison ? mène-moi chez elle.
L AMI DES EXFANS
Je l'y conduisis aussi. 11 me laissa à la porte , alla parler à cette femme , dans son jardin , me reprit ensuite sans dire mot, et nous sortîmes. A cent pas de là, il s'arrête , et me dit , en me sautant au cou : Bon vieillard , sois tranquille pour tes enfans. Il m'ordonna ensuite d'aller chez un fripier, dont il me montra de loin la boutique. II lui avait déjà payé ce surtout et cette redingote que vous me voyez.... N'ai-je pas l'air d'un prince , làdessous ?
Marianne. — 0 mon brave cousin ! le bon Frédéric I
m. oe VALCOtiRT , s'essuyanl tantôt un œil, tantôt l'autre. — Je vois maintenant où la montre s'en est allée.
pétrel. — Ce n'est pas tout , monsieur.
Ne le surpris-je pas à me glisser de l'argent dans la poche? Je voulus absolument le lui rendre, en lui disant qu'il n'avait déjà fait que trop de choses pour moi. Mais si jamais je l'ai vu se mettre en colère , c'est dans ce moment. Il m'assura que c'était vous, monsieur, qui le lui aviez envoyé pour me le donner.
Comme je voulais courir ici pour me jeter à vos pieds, il me dit que vous vouliez faire semblant de n'en rien savoir. Ah ! dis-je en moi-niênr.e , ce M. de Valcourt est si bon maître ! peut-être qu'il me reprendrait! Cependant je n'osais pas venir, puisque M. Frédéric me l'avait défendu.
M. de valcourt. —0 mon Frédéric !
mon cher Frédéric ! tu as donc toujours ce cœur noble et généreux que je t'ai vu des l'enfance !
Marianne. — Et qui t'a enfin décidé à repnraî're devant mon oncle?
PETREL. — Le voici. On n'a pas voulu recevoir mon Guillot sans son extrait de baptême. Il fallait venir le demander au curé. Kn entrant dans le village . comme si M. Frédéric m'avait porté bonheur, j'appris que M. le comte de Vienne avait
besoin d'un cocher. J'allai me présenter à lui , et il me promit de me prendre à son service, si je lui apportais un bon certificat de mon dernier maître. Je ne pouvais pas aller dans l'autre monde en demander un à M. le major, je me suis hasardé, en tremblant, à m' adresser à vous. Peut-être refuserez-vous de me le donner ; mais j'aurai toujours gagné de vous faire mes remercîmens pour les secours que vous avez bien voulu me faire passer par les mains de M. Frédéric.
m. de valcourt. — Non , mon honnête Pétrel , lu ne les dois qu'à lui seul. C'est lui qui s'est dépouillé pour te couvrir. Mais il te doit aussi le retour de mon amitié. De quel malheur tu le sauves!
Oui , sans toi , sans toi , j'étais si en colère contre lui , que je l'aurais banni pour jamais de ma présence.
pétrel. — Que dites-vous, monsieur ?
Ah ! je serais l'homme de la terre le plus heureux ! il m'aurait tiré de peine et je l'en aurais tiré a mon tour ! nous nous aurions cette obligation l'un à l'autre !
m. de valcourt. — Ce uiaudit coquin de Rodolphe l'avait presque chassé de mon cœur. Comment pouvais-je m'en rapporter à ce fripon , qui m'en a si souvent imposé? Mais le préfet ! le préfet I
marian.ne. — Eh , mou papa! c'est qu'il l'aura trompé comme vous
m. de valcourt. — Mais, mon Dieu !
on m'écrit que Frédéric s'est échappé.
Si le désespoir allait le prendre ! s'il lui arrivait quelque malheur !
pétrel. — Un cheval! un cheval! Je vous le ramènerai quand il serait au bout du monde. (// veut courir.)
Dorothée , le retenant. — Est-il bien vrai , mon cher oncle , que vous lui pardonneriez? que vous le presseriez encore contre votre cœur?
m. de valcourt. — Ah ! quand il aurait vendu tous ses habits! quand il reviendrait nu comme la main ! [Dorolhét
l'ami des enfans.
fait un signe à Marianne, et part comme un éclair. )
maria.\>'e. — Et s'il était ici , mon papa ?
m. de valcourt. — Ici quelqu'un l'at-il vu? Où est-il? où est-il?
pétrel. — Ah! s'il était icil s'il était ici ! j'irais donner de la tête la-haut contre le plancher.
MARiANWE. — Eh ! mon papa , le voyezvous ?