‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 4 sur 264 · LES JARRETIERES ET LES MANCHETTES · texte numérisé non relu

LES JARRETIERES ET LES MANCHETTES

louise. — Le joli jour que celui des étrennes ! Ah ! ma sœur, il me tarde bien qu'il arrive.

sophie. — Tiens , ne m'en parle pas.

Ce mois crotté de décembre me parait plus long à lui seul que tout le reste de l'année. Que de belles cboses nous allons avoir ! J'y rêve la nuit , ou je m'éveille pour y penser.

Louise. — Te souviens-tu, l'année dernière, comme tous les amis de papa et de maman nous apportaient des bonbons et des joujoux? Sous en avions tant, que nous ne savions où les fourrer.

sophie. — Et la veille , comme le salon fut éclairé de bougies ! Je crois y être encore. 11 y avait une grande table couverte de jolis présens. Maman nous appela d'une voix douce. Venez, mes chères filles , recevez ces cadeaux d'aussi bon cœur que je vous les donne. Elle nous embrassait, et pleurait de joie. Je ne l'ai jamais vue si contente que ce jour-là, en nous voyant frapper dans nos mains , et danser , comme des folles , autour de la chambre.

louise. — Elle était , je crois , encore plus heureuse que nous.

sophie. — 11 semblait que c'était elle qui recevait ses étrennes.

louise. — 11 faut donc qu'il y ait un grand plaisir a donner ! Sais-tu ce que nous devrions Faire, Sophie? Nous sommes bien petites , et nous ne possédons pas grand' choie j mais nous pouvons encore nous procurer ce plaisir.

sophie. — Comment cela , ma sœur?

louise. — C'est dans quinze jours le premier jour de l'an , et nous avons de l'argent dans notre bourse.

sophie. — Oui , j'ai près de six francs, moi. Qu'en ferons-nous?

louise. — Tu sais bien que c'est aprèsdemain Saint Thomas, fête de la paroisse? 11 y a une foire le long de la rue. Il faudra nous lever de bonne heure, bien travailler, et apprendre avec soin toutes nos leçons , pour qu'on nous permette d'aller a la foire l'après-midi. J'ai douze francs en pièces de douze sols. Nous prendrons chacune la moitié de notre argent, et nous en achèterons les plus jolies choses que nous pourrons trouver. Nous les porterons ici bien enveloppées ; et la veille du premier de l'an , nous irons donner les étrennes aux enfans de la portière.

sophie. — Mais il faudrait que les enfans de notre pauvre frotteur en eussent aussi quelque chose.

louise. — Tu as raison ; je n'y songeais pas. Oh ! comme ils vont sauter de joie ! Cette aubaine ne leur est sûrement pas encore arrivée.

sophie. — Nous serons donc les premières qui leur aurons causé ce plaisir ! 0 ma sœur! il faut que je t'embrasse pour cette pensée.

louise. — Oui; mais un moment , il m'en vient une autre. Cet argent que nous voulons dépenser....

sophie. — Eh bien ! il est a nous , et nous pouvons en disposer comme il nous plaît.

louise. — Je le sais aussi. Mais....

sophie. — Mais quoi donc?

louise. — C'est de nos parens que nous l'avons reçu. Si nous en faisons des cadeaux , ce n'est pas nous qui les ferons, ce seront nos parens

SOPHIE. — Oui , cela est vrai. Nous

L AMI DES ENFA.1S.

n'en avons pourtant pas d'autre que celui-là.

louise. — Ecoute , nous pouvons trouver un autre moyen. Je sais broder assez joliment, et toi, lu ne commences pas mal à tricoter.

sophie . — A quoi cela nous servira- t-il ?

locise. — Tu peux bientôt tricoter une paire de jarretières pour mon papa. Moi , depuis quinze jours , je lui brode des manchettes. 11 faut faire en sorte , et nous le pouvons , que notre besogne soit achevée deux ou trois jours avant le premier de l'an.

sophie. — Pourquoi donc , ma sœur ?

louise. — Nous les porterons à notre papa , qui se fera un plaisir de nous les acheter, et qui nous les paiera trois fois plus qu'elles ne valent , oh ! j'en suis bien sûre

sophie. — Mais la foire tient aprèsdemain ; et nous ne pouvons pas achever

d'ici là, toi tes manchettes, et moi mes jarretières.

louise. — Cela n'est pas nécessaire non plus. L'argent dont nous avons besoin après-demain pour nos emplettes , nous pouvons l'emprunter de notre bourse , et. nous serons en état de nous le rendre avant de donner nos étrennes.

Ainsi nous pourrons dire, en toute vérité, que c'est nous-mêmes qui aurons fait ces cadeaux aux pauvres enfans.

sophie. — Voilà qui est fort bien imaginé. C'est toujours toi qui as le plus d'esprit. 11 est vrai que tu es l'aînée.

louise. — Que nous serons contentes d'avoir su gagner de quoi donner tant de joie à de petits malheureux !

sophie. — Oh ! si c'était demain , ce grand jour !

louise. — Il viendra bientôt à présent ; et nous aurons toujours du plaisir à l'attendre.

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