‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 5 sur 264 · LA NEIGE · texte numérisé non relu

LA NEIGE

Après plusieurs annonces trompeuses de son retour , le printemps était enfin arrivé. Il soufflait un vent doux qui réchauffait les airs. On voyait la neige se fondre , les gazons reverdir , et les fleurs percer la terre : on n'entendait que le chant des oiseaux. La petite Louise était déjà allée à la campagne avec son père. Elle avait entendu les premières chansons des pinsons et des merles , et elle avait cueilli les premières violettes. Mais le temps changea encore une fois. Il s'éleva tout à coup un vent de nord violent, qui sifflait dans la forêt , et couvrait les chemins de neige. La petite Louise entra toute tremblottante dans son lit, en remerciant Dieu de lui avoir donné un gîte si doux, à l'abri des injures de l'air.

Le lendemain matin , lorsqu'elle se leva, ah! tout, tout était blanchi. Il était tombé pendant la nuit une si grande quantité de neige , que les passans en avaient jusques aux genoux. Louise en fut attristée. Les petits oiseaux le paraissaient bien davantage. Comme toute la terre était couverte à une grande épaisseur, ils ne pouvaient trouver aucun grain, aucun vermisseau pour apaiser leur faim.

Tous les habitans emplumés des forêts se réfugiaient dans les villes et dans les villages , pour chercher des secours auprès des hommes . Des troupes nombreuses de moineaux, de linotes, de pinsons etd'aîouettes , s'abattaient dans les chemins et dans les cours des maisons , et furetaient des pattes et du bec dans» les amas de dé-

L AMI DES H* FANS.

bris, afin d'y trouver quelque nourriture.

11 vint près d'une cinquantaine de ces hôtes dans la cour de la maison de Louise. Louise les vit, et elle entra tout affligée dans la chambre de son père. Qu'as-tu donc , ma fille? lui dit-il. Ah ! mon papa, lui répondit-elle , ils sont tous là dans la cour, ces pauvres oiseaux, qui chantaient si joyeusement il n'y a que deux jours. Ils' semblent transis de froid , et ils demandent de quoi manger. Voulez- vous me permettre de leur donner un peu de grain ?

Bien volontiers, lui dit son père. Louise n'en attendait pas davantage. La grange était de l'autre côté du chemin: elle y courut avec sa bonne chercher des poignées de millet et de chenevis , qu'elle vint ensuite répandre dans la cour. Les oiseaux voltigeaient par troupes autour d'elle, et cherchaient le moindre petit grain. Louise s'occupait a les regarder , et elle en était toute réjouie. Elle alla chercher son père et sa mère pour venir aussi les regarder, et se réjouir avec elle.

Mais ces poignées de grain furent bientôt dévorées. Les oiseaux s'envolèrent sur les bords des toits , et ils regardaient Louise d'un air triste, comme s'ils avaient voulu lui dire : N'as-tu rien de plus a nous donner?

Louise comprit leur langage. Elle part aussitôt comme un trait, et court chercher de nouveau grai n . En traversant le chem in, elle rencontra un petit garçon qui n'avait pas, à beaucoup près, un cœur aussi compatissant que le sien. Il portait à la main une cage pleine d'oiseaux ; et il la secouait si rudement, que les pauvres petites bêtes allaient a tout moment donner de la tête contre le» barreaux.

Cela fit de la peine à Louise. Que veuxtu faire de ces oiseaux? demanda-t-elle au petit garçon. Je n'en sais rien encore. iépondil-il. Je vais chercher à les vendre ; et si personne ne veut les acheter , j'en régalerai mon eli.it.

Ton chat? répliqua Lcuise ; ton chat?

ah ! le méchant enfant !

Oh! ce ne seraient pas les premiers qu'il aurait croqués tout vifs ; et en balançant sa cage comme une escarpolette . il allait s'éloigner à grands pas.

Louise l'arrêta , et lui demanda combien il voulait de ses oise .ux. Je les donnerai tous a un liard la pièce : il y en a dix-huit.

Hé bien ! je les prends , dit Louise. Elle se fit suivre du petit garçon, et courut demander à son père la permission d'acheter ces oiseaux. Son père y consentit avec plaisir ; il céda même à sa fille une chambre vide . pour y léger ses hôtes.

Jacquot ( ainsi s'appelait le méchant garçon ) se retira fort content de son marché ; et il alla dire à tous ses camarades qu'il connaissait une petite demoiselle qui achetait les oiseaux.

Au bout de quelques heures , il se présenta tant de petits paysans à la porte de Louise, qu'on eût dit que c'était l'entrée du marché. Ils se pressaient tous autour d'elle, sautant l'un au-dessus de l'autre , et soulevant des deux mains leurs cages , pour lui demander la préférence , chacun en faveur de ses oiseaux.

Louise acheta tous ceux qui lui étaient présentés , et les porta dans la chambre où étaient les premiers.

La nuit vint. 11 y avait bien long-temps que Louise ne s'était mise au lit avec un cœur aussi satisfait. Ne suis-je pas bien heureuse, se disait-elle, d'avoir pu sauver la vie à tant d'innocentes créatures , et de pouvoir les nourrir? Lorsque l'été viendra, j'irai dans les champs et dans les forêts , tous mes petits hôtes chanteront leurs plus jolies chansons, pour me remercier des soins que j'aurai eus |>our eux. Elle s'endormit sur celte réflexion , et elle rêva qu'elle était dans une forêt de la plus belle verdure. Tous les arbres étaient couverts d'oiseau] qui voltigeaient

I/AMI DES E.XFANS.

sur les branches en gazouillant , ou qui nourrissaient leurs petits : et Louise souriait dans son sommeil.

Elle se leva de fort bonne heure, pour aller donner à manger a ses petits hôtes dans la volière et dans la cour; mais elle ne fut pas aussi contente ce jour-là qu'elle l'avait été la veille. Elle savait le compte de l'argent qu'elle avait mis dans sa bourse , et il ne devait pas lui en rester beaucoup. Si ce temps de neige dure encore quelques jours , dit-elle , que vont devenir les autres oiseaux? Lesméchans petits garçons vont les donner tout vifs à leur chat; et faute d'un peu d'argent, je ne pourrai pas les sauver.

Dans ces tristes pensées, eîic tire lentement sa bourse , pour compter encore son petit trésor. Mais quel est son étonnementde la trouver si lourde ! Elle l'ouvre, et la voit pleine de pièces de monnaie de toute valeur, mêlées et confondues ensemble : il yen avait jusqu'aux cordons. Elle court vite a son père, et lui raconte, avec des transports de surprise et de joie, ce qui vient de lui arriver.

Son père la prit contre son sein, l'embrassa, et laissa couler ses larmes sur les joues de Louise. Ma chère fille, lui dit-il, lu ne m'as jamais donné tant de satisfaction que dans ce moment. Continue de soulager les créatures qui souffrent ; a mesure que ta bourse s'épuisera , tu la verras se remplir.

Quelle joie pour Louise ! Elle courut dans la volière, ayant son tablier plein de chenevis et de millet. Tous les oiseaux voltigeaient autour d'elle , en regardant leur déjeuner d'un œil d'appétit. Elle descendit ensuite dans la cour , et offrit un ample repas aux.oiseaux affamés.

Elle se voyait alors près de cent pensionnaires qu'elle nourrissait. C'était un plaisir , un plaisir ! jamais ses poupées ni ses joujoux ne lui en avaient tant donné.

L'après-midi , eu mettant la main dans le sac de chenevis , elle trouva ces paroles écrites dans un billet : « Les habitans de » l'air volent vers toi, Seigneur, et tu » leur donnes la nourriture ; tu étends la » main , et tu rassasies de tes bienfaits » tout ce qui respire. » Son père l'avait suivie. Elle se tourne vers lui , et lui dit : Je suis donc à présent comme Dieu : les habitans de l'air volent vers moi ; et lorsque j'étends la main , je les rassasie de mes bienfaits ?

Oui , ma fille, lui dit son père; toutes les fois que tu fais du bien à quelque créature , tu es comme Dieu. Quand tu seras plus grande , tu pourras secourir tes semblables , comme tu secours aujourd'hui les oiseaux ; et tu ressembleras alors à Dieu bien davantage. Ah ! quel bonheur pour l'homme , lorsqu'il peut agir comme Dieu !

Pendant huit jours, Louise étendit sa main, et rassasia tout ce qui avait faim autour d'elle. Enfin la neige se fondit, les champs reprirent leur verdure ; et les oiseaux qui n'avaient pas osé s'écarter de la maison , tournèrent leurs ailes vers la forêt.

Mais ceux qui étaient dans la volière, y restaient renfermés. Ils voyaient le soleil, volaient contre la fenêtre , béquetaient les vitrages. C'était en vain ; leur prison était trop forte pour eux : Louise n'imaginait pas encore leur peine.

Un jour qu'elle leur apportait leur provision , son père entra quelques momens après elle. Elle fut bien aise de voir qu'il voulait être témoin de ses plaisirs. Ma chère Louise, lui dit-il , pourquoi ces oiseaux ont-ils l'air si inquiet? il semble qu'ils désirent quelque chose. N'aaraientils pas laissé dans les champs des compagnons qu'ils seraient bien aises de revoir ?

Vous avez raison , mon papa ; ils me semblent tristes depuis que les beaux

i. ami des EN FANS.

jours sont revenus. Je vais ouvrir la fenêtre , et les laisser envoler.

Je pense que tu ne ferais pas mal , lui répondit son père; tu répandrais la joie dans tout le pays. Ces petits prisonniers iraient retrouver leurs amis ; et ils voleraient au-devant deux , comme tu cours au-devant de moi lorsque j'ai été quelque temps absent de la maison.

Il n'avait pas fini de parler , que déjà toutes les fenêtres étaient ouvertes. Les oiseaux s'en aperçurent, et en deux minutes il n'en resta pas un seul dans la chambre. On voyait les uns raser la terre du bout de l'aile , les autres s'élever dans les airs , quelques-uns s'aller percher sur

les arbres voisins . et ceux-là passer et repasser devant la fenêtre avec des chants de joie.

Louise allait tous les jours se promener dans la campagne; de tous côtés elle voyait ou elle entendait des oiseaux.

Tantôt une alouette partait a ses pieds , et chantait sa joyeuse chanson eu s'élevant dans les nuages ; tantôt c'était une fauvette qui fredonnait la sienne , en se balançant sur la plus haute branche d'un buissou : et lorsqu'elle en entendait quelqu'un se distinguer par son ramage, Louise disait : Voila un de mes pensionnaires; on connaît a sa voix qu'il a été bien nourri cet hiver.

AMANO.

Un pauvre manœuvre, nommé Bertrand, avait six eul'aus en Las âge, et il se trouvait fort embarrassé pour les nourrir. Par surcroît de malheur , l'année fut stérile ; et le pain se vendait une fois plus cher que Tan passé. Bertrand travaillait jour et nuit : malgré ses sueurs , il lui était impossible de gagner assez d'argent pour rassasier du plus mauvais pain ses enfans affamés. Il était dans une extrême désolation. 11 appelle uu jour sa petite famille , et, les yeux pleins de larmes, il lui dit : Mes chers enfans , le pain est devenu si cher, qu'avec tout mon travail je ne peux gagner assez pour vous substanter.

Vous le voyez : il faut que je paie le morceau de pain que voici, du produit de

toute ma journée. Il faut donc vous contenter de partager avec moi le peu que je m'en serai procuré; il n'y en aura certainement pas assez pour vous rassasier; mais du moins il y aura de quoi vous empêcher de mourir de faim. Le pauvre homme ne put en dire davantage : il leva les yeux vers le ciel , et se mit a pleurer. Ses enfans pleuraient aussi ; et chacun disait en lui-même : Mon Dieu , venez a notre secours, pauvres petits malheureux que nous sommes ! assistez notre père, et ne nous laissez pas mourir de faim.

Bertrand partagea son pain en sept portions égales : il en garda une pour lui, et distribua les autres à chacun de ses enfans. Mais un d'entre eux , qui s'appelait

L AMI DES ENFANS

Arnaod , refusa de recevoir la sieimc , et dit : Je ne peux rien prendre, mou père; je me sens malade - mangez ma portion, ou partagez-la entre les autres. Mon pauvre enfant, qu'as-tu donc? lui dit Bertrand en le prenant dans ses bras. Je suis malade , répondit Amand , très-malade : je veux aller me coucher. Bertrand le porta dans sou lit; et, le lendemain au matin , accable' de tristesse , il alla chez un médecin , et le pria de venir, par charité, voir son fils malade, et de le secourir.

Lemédecin, qui était un homme pieux, se rendit chez Bertrand, quoiqu'il fût bien sûr de n'être pas payé de ses visites. Il s'approche du lit d' Amand , lui tàtc le pouls ; mais il ne peut y trouver aucun symptôme de maladie : il lui trouva cependant une grande faiblesse ; et pour le ranimer , il voulut lui prescrire une potion. Ne m'ordonnez rien, monsieur, lui dit Amand ; je ne prendrais pas ce que vous m'ordonneriez.

le médecin. — Tu ne le prendrais pas ! et pourquoi donc, s'il te plaît?

amand. — Ne me le demandez pas , monsieur , je ne peux pas vous le dire.

le médecin. — Et qui l'en empêche , mou enfant? Tu me parais être un petit garçon bien obstiné.

amand. — Monsieur le médecin , ce n'est point par obstination , je vous assure.

le médecin. — A la bonne heure, je ne veux pas te contraindre ; mais je vais le demander à ton père , qui ne sera peut-être pas si mystérieux.

amand. — Ah I je vous en prie , monsieur, qu«- mon père n'en sache rien.

le médkcin. — Tu es un enfant bien incompréhensible ! Mais il faut absolument que j'en instruise ton père , puisque tu ne veux pas me l'avouer.

amand. — Mon Dieu, monsieur, gardez-vous-en bien : je vais plutôt vous le

dire; mais auparavant, faites sortir, je vous prie , mes frères et mes sœurs.

Le médecin ordonna aux enfaus de se retirer ; et alors Amand lui dit : Hélas ! monsieur, dans un temps si dur, mon père ne gagne qu'avec bien de la peine de quoi acheter un mauvais pain : il le partage entre nous ; chacun n'en peut avoir qu'un petit morceau, et il n'eu veut presque rien garder pour lui-même.

Cela me fait de la peine de voir mes petits frères et mes petites sœurs endurer la faim. Je suis l'aîné; j'ai plus de force qu'eux ; j'aime mieux ne pas manger , pour qu'ils puissent partager ma portion. C'est pour cela que j'ai fait semblant d'être malade , et de ne pouvoir pas manger ; mais que mon père n'en sache rien , je vous en prie.

Le médecin essuya ses yeux, et lui dit : Mais toi , n'as-tu pas faim, mon cher ami?

amand. — Pardonnez-moi , j'ai bien faim ; mais cela ne me fait pas tant de mal que de les voir souffrir.

le médecin. — Mais tu mourras bientôt , si tu ne te nourris pas.

amand. — Je le sens bien , monsieur , mais je mourrai de bon cœur : mon père aura une bouche de moins à remplir ; et lorsque je serai auprès du bon Dieu , je le prierai de donner à manger à mes petits frères et à mes petites sœurs.

L'honnête médecin était hors de luimême d'attendrissement et d'admiration, en entendant ainsi parler ce généreux enfant. Il le prit dans ses bras, le serra contre son cœur , et lui dit : Non , mon cher ami , tu ne mourras pas. Dieu , notre père à tous , aura soin de toi et de ta famille : rends-lui grâces de ce qu'il m'a conduit ici ; je reviendrai bientôt. Il courut a sa maison , chargea un de ses domestiques de toutes sortes de provisions, et revint aussitôt avec lui vers Amand et ses frères affamés. Il les fit tous mettre à table , et leur donna à manger jusqu'à ce

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qu'ils fussent rassasiés. C'était uu spectacle ravissant pour le bon médecin , de voir la joie de ces innocentes créatures. En sortant, il dit à Amand de ne pas se mettre en peine, et qu'il pourvoirait à leurs nécessités. Il observa fidèlement sa promesse : il leur faisait passer tous les jours abondamment de quoi se nourrir.

D'autres personnes charitables , à qui il raconta cette aventure, imitèrent sa bienfaisance. Les uns envoyaient des provisions, les autres de l'argent, ceux-là des habits et du linge ; en sorte que , peu de jours après, la petite famille eut au-delà de tous ses besoins.

Aussitôt que le prince fut instruit de ce

que le brave petit Amand avait fait pour son père et pour ses frères , plein d'admiration de tant de générosité , il envoya chercher Bertrand , et lui dit : Vous avez un enfant admirable ; je veux être aussi son père ; j'ai ordonné qu'on vous donnât tous les ans , en mon nom , une pension de cent écus. Amand et tous vos autres enfans seront élevés à mes frais dans le métier qu'ils voudront choisir ; et s'ils savent en profiter, j'aurai soin de leur fortune.

Bertrand s'en retourna chez lui enivré de joie , et s'élant jeté à genoux , il remercia Dieu de lui avoir donné un si digue enfant.

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