LES BUISSONS
Dans une riante soirée de mai , M. d'Ogères était assis , avec Armand son fils , sur le penchant d'une colline , d'où il lui faisait admirer la beauté de la nature que le soleil couchant semblait revêtir , dans ses adieux , d'une robe de pourpre. Us furent distraits de leur douce rêverie par les ch3nts joyeux d'un berger qui ramenait son troupeau bêlant de la prairie voisine. Des deux côtés du chemin qu'il suivait s'élevaient des buissons d'épines , et aucune brebis ne s'en approchait sans y laisser quelque dépouille de sa toison.
Le jeune Armand entra en colère contre ces ravisseurs. Voyez-vous , mon papa, s'écria-t-il, ces buissons qui dérobent leur laine aux brebis? Pourquoi Dieu at-il fait naître ces méchans arbustes ? ou pourquoi les hommes ne s'accordent-ils pas pour les exterminer ? Si les pauvres brebis repassent encore dans le même endroit , elles vont y laisser le reste de leurs habits. Mais non , je me lèverai demain à la pointe du jour . je viendrai avec ma serpette , et ritz , ratz ! je jetterai à bas toutes ces broussailles. Vous viendrez aussi avec moi , mon papa ; vous porterez votre grand couteau de chasse , et l'ex-
pédition sera faite avant l'heure du déjeuner. Nous songerons à ton projet ; lui répondit M. d'Ogères. En attendant, ne sois pas si injuste envers ces buissons , et rappelle- toi ce que nous faisons vers la Saint-Jean.
armand. — Et quoi donc , mon papa ?
m. d'ogères. — N'as-tu pas vu les bergers s'armer de grands ciseaux, et dérober aux brebis tremblantes , non pas des flocons légers de leur laine , mais toute leur toison ?
Armand. — 11 est vrai, mon papa, parce qu'ils en ont besoin pour se faire des habits. Mais les buissons, qui les dépouillent par pure malice , et sans en avoir aucun besoin !
m. d'ogères. — Tu ignores à quoi ces dépouilles peuvent leur servir ; mais supposons qu'elles leur soient inutiles, le seul besoin d'une chose est-il un droit pour se l'approprier ?
armand. — Mon papa , je vous ai entendu dire que les brebis perdent naturellement leur toison vers ce temps de l'année; ainsi, il vaut bien mieux la prendre pour notre usage que de la laisser tomber inutilement.
si;
L AMI DES EXFANS.
m. i/ogères. — la réflexion est juste.
La nature a donné a toutes les bêtes leur vêlement , et nous sommes obligés de leur emprunter le nôtre , si nous ne voulons pas aller tout nus , et rester exposés aux injures cruelles de l'hiver.
ARMAND, — Mais le buisson n'a pas be soin de vêtemens. Ainsi . mon papa , il n'est plus question de reculer. Il faut . dès demain , jeter a bas toutes ces épines. Vous viendrez avec moi, n'est-ce pas?
m. d'ogèkes. — Je ne demande pas mieux. Allons 1 a demaiuau matin, dès la pointe du jour.
Armand , qui se croyait déjà un héros, de la seule idée de détruire de son petit bras cette légion de voleurs , eut de la peine à s'endormir , occupé comme il l'était de ses victoires du lendemain. A peine les chants joyeux des oiseaux perchés sur les arbres voisins de ses fenêtres eurentils annoncé le retour de l'aurore, qu'il se bâta d'éveiller son père. M. d'Ogères, de son côté , peu occupé de la destruction des buissons , mais charmé de trouver l'occasion de montrer à son fils les beautés ravissantes du jour naissant , ne fut pas moins empressé a sauter de son lit. Ils s'habillèrent a la hâte, prirent leurs armes , et se mirent en chemin pour leur expédition. Armand allait le premier d'un air de triomphe, et M. d'Ogères avait bien de la peine à suivre ses pas. En approchant des buissons , ils virent de tous fes rôles de petits oiseaux qui allaient et venaient en voltigeant sur leurs bran-
ches. Doucement, dit M. d'Ogères à son fils , suspendons un moment notre vengeance , de peur de troubler ces innocentes créatures. Remontons a l'endroit de la colline où nous étions assis hier au soir, pour examiner ce que les oiseaux cherchent sur ces buissons d'un air si affairé. Ils remontèrent la colline , s'assirent et regardèrent. Ils virent que les oiseaux - emportaient dans leur bec les flocons de laine que les buissons avaient accrochés la veille aux brebis. 11 venait des troupes de fauvettes , de pinsons , de linottes et de rossignols , qui s'enrichissaient de ce bulin.
Que veut dire cela? s'écria Armand tout étonné. Cela veut dire , lui répondit son père , que la Providence prend soin des moindres créatures, et leur fournit toutes sortes de moyens pour leur bonheur et leur conservation. Tu le vois, les pauvres oiseaux trouvent ici de quoi tapisser l'habitation qu'ils forment d'avance pour leurs petits. Ils se préparent un lit bien doux pour eux et pour leur jeune famille. Ainsi, cet honnête buisson, contre lequel tu t'emportais hier si légèrement , allie les habilans de l'air avec ceux de la terre. Il demande au riche son superflu , pour donner au pauvre ses besoins. Veux-tu venir à présent le détruire ? Que le ciel nous eu préserve ! s'écria Armand. Tu as raison, mon lils, reprit M. d'Ogères , qu'il fleurisse en paix, puisqu'il fait de ses conquêtes un usage si généreux !