‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 85 sur 264 · LE MENTEUR CORRIGE PAR LUI-MEME · texte numérisé non relu

LE MENTEUR CORRIGE PAR LUI-MEME

Le petit Gaspard était parvenu a l'âge de six ans sans qu'il lui fût jamais échappe un mensonge. 1! ne faisait rien de mal , ainsi il n'avait aucune raison de cacher la vérité. Lorsqu'il lui arrivait quelque malheur, comme de casser une vitre, ou de faire une tache a sou habil . il allait tout de suite l'avouera son papa. Celui-ci avait la bonté de lui pardonner , et il se contentait do l'avertir d'être dorénavant plus attentif.

Un jour, son petit cousin Robert vint

l<- trouver. Celui-ci était un forl méchant

•a. Gaspard . qui voulait amuser son

ami , lui proposa de jouer au domino.

Robert le voulut bien . m is à condition que chaque partie serait d'une pièce de deux sous. Gaspard refusa d'abord, parce que son père lui avait défendu de jouer de l'argent. Enfin , il se laissa séduire par les prières de Robert ; cl il perdit en on quart d'heure tout l'argent qu'il axait économisé depuis quelques semaines sur ses plaisirs. Gaspard fut désolé de celle perte ; il se retira dans un coin . et ce mil lâchement a pleurer. Robert se moqua de lui . et s'en retourna triomphant avec son butin.

Le père de Gaspard ne larda pas à revenir. Comme il aimait beaucoup son

L AMI DES EXFANS.

fils , il le fit appeler pour l'embrasser. Que t'est-il donc arrivé dans mon absence? lui dit-il en le voyant accablé de tristesse.

Gaspard. — C'est le petit Robert, mon voisin, qui est venu me forcer de jouer avec lui au domino.

m. Gaspard. — Il n'y a pas de mal à cela, mon enfant, c'est un-amusement que je t'ai permis. Mais est-ce que vous avez joué de l'argent ?

Gaspard. — Non , mon papa.

m. Gaspard. — Pourquoi donc as-tu les yeux rouges ?

Gaspard. — C'est que je voulais faire voir a Robert l'argent que j'avais épargné pour m'acheter un livre. Je l'avais mis , par précaution , derrière la grosse pierre qui esta notre porte. Quand j'ai voulu le chercher , je ne l'ai pas trouvé. Quelque passant me l'aura pris.

Son père soupçonna dans ce récit un peu de mensonge, mais il cacha son mécontentement , et il alla aussitôt chez sou voisin. Lorsqu'il aperçut le petit Robert, il affecta de sourire, et lui dit : Eh bien ! mon enfant , tu as donc été bien heureux aujourd'hui au domino? Oui , monsieur, lui répondit Robert, j'ai joué fort heureusement.

Et combien as-tu gagné a mon fils ? — Vingt-quatre sous. — Et t'a-t-il payé ? — Eh, mais, sans doute. Oh! oui, je ne lui demande plus rien.

Quoique Gaspard eût mérité d'être puni sévèrement , son père voulut bien lui pardonner pour cette première fois.

Il se contenta de lui dire d'un air de mépris : Je sais maintenant que j'ai un menteur dans ma maison , et je vais avertir tout le monde de se défier de ses paroles.

Quelques jours après , Gaspard alla voir Robert , et lui fit voir un très-beau porte-crayon dont sou oncle lui avait fait présent. Robert en eut envie, et chercha tous les moyens de l'avoir. Il proposa en

échange ses balles, sa toupie et ses raquettes ; mais comme il vit que Gaspard ne voulait s'en défaire à aucun prix , il enfonça son chapeau sur ses yeux, et dit effrontément: Le porte-crayon m'appartient. C'est chez toi que je l'ai perdu, et peut-être même me l'as-tu dérobé. Gaspard eut beau protester que c'était un cadeau de son oncle , Robert se mit en devoir de le lui arracher ; et comme Gaspard le tenait fortement dans ses mains , il lui sauta aux cheveux , le terrassa , lui mit les genoux sur la poitrine, et lui donna des coups de poing dans le visage, jusqu'à ce que Gaspard lui eût remis le porte-crayon.

Gaspard rentra chez lui, le nez tout sanglant , et les cheveux a moitié arrachés. Ah! mon papa, s'écria-t-il d'aussi loin qu'il l'aperçut, venez me venger.

Le méchant petit Robert m'a pris mon porte-crayon , et m'a accommodé cornm^ vous voyez.

Mais au lieu de le plaindre , son père lui répondit: Va, menteur, tu l'as joué sans doute au domino. C'est toi qui t'es barbouillé le nez de jus de mûres, et qui as mis ta chevelure en désordre, pour m'en imposer. En vain Gaspard affirma la vérité de son récit. Je ne crois plus , lui dit son père , celui qui m'a trompé une fois.

Gaspard, confondu, se retira dans sa chambre , et déplora amèrement son premier mensonge. Le lendemain , il alla trouver son père, et lui demanda pardon. Je reconnais, lui dit-il, combien j'ai eu tort d'avoir cherché une fois à vous en faire accroire. Cela ne m'arrivera plus de ma vie ; mais ne me faites pas davantage l'affront de vous défier de mes paroles.

Son père m'assurait l'autre jour que depuis ce moment il n'était pas échappé à son fils le mensonge le plus léger, et que de son côté , il l'en récompensait par la confiance la plus aveugle. Il n'exigeait

L AMI DES EN FANS

plus de lui ni assurance, ni protestation. C'était assez que Gaspard lui eût dit une chose pour qu'il s'en tint aussi sûr que s'il l'avait vue de ses propres yeux.

Quelle douce satisfaction pour un père honnête , et pour un fils digne de son amitié!

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