LE SECRET DU PLAISIR
Je voudrais bien pouvoir jouer tout aujourd'hui , disait la petite Lauretle a madame Durval , sa mère.
Mme durval. — Quoi ! pendant la journée entière?
laurette. — Mais oui , maman.
Mme durval. — Je ne demande pas mieux que de te satisfaire, ma tille. Je crains cependant que cela ne t'ennuie.
laurette. — De jouer , maman ! Oh !
que non , vous verrez.
Laurette courut en sautant chercher tous ses joujoux. Elle les apporta. .Mais elle était seule , car ses sœurs devaient être occupées avec leurs maîtres jusqu'à l'heure du dîner.
Elle jouit d'abord de sa liberté dans toute sa franchise , et elle se trouva fort heureuse durant une heure entière. Peu à peu le plaisir qu'elle goûtait commença à perdre quelque chose de sa vivacité.
Elle avait déjà manié cent fois tour à tour chacun de ses joujoux, et ne savait plus quel parti en tirer. Sa poupée favorite lui parut bientôt ennuyeuse et maussade.
Elle courut vers sa mère, et la pria dé lui apprendre de nouveaux amusemens, et de jouer avec elle. Malheureusement madame Durval avait alors des affaires pressantes à terminer, el elle fut obligée de refuser à Laurette sa demande , quelque peine qu'elle en ressentît. La petite fille alla s'asseoir tristement dans un coin, et elle attendit, en baillant, l'heure où ses sa urs suspendraient leurs exercices pour prendre quelque récréation.
Enfin , ce moment arriva. Laurette courut au-devant d'elles, et leur dit d'une voix plaintive combien le temps lui avait paru long , et avec quelle impatience elle les avait désirées.
Elles commencèrent aussitôt leurs jeux des grandes fêtes , pour rendre la joie a leur petite sœur qu'elles aimaient fort tendrement. Hélas ! toutes ces complaisances furent inutiles. Laurette se plaignit de ce que tous ces amusemens étaient usés pour elle , et de ce qu'ils ne lui causaient plus le moindre plaisir. Elle ajouta qu'elles avaient sûrement comploté ensemble de ne faire ce jour-la aucun jeu qui pût l'amuser.
Alors Adélaïde , sa sœur aîuée , jeune demoiselle de dix ans, très-sensée et trèsraisonnable , lui prit la main, et lui dit avec amitié:
Regarde-nous bien l'une après l'autre, toutes tant que nous sommes, et je te dirai laquelle de nous est la cause de ton mécontentement.
laurette. — Et qui est-ce donc, ma sœur? Je ne devine pas.
Adélaïde. — C'est que tu n'as pas porté les yeux sur toi-même. Oui , Laurette. c'est toi : car, tu le vois bien, ces jeux nous amusent encore, quoique nous les ayons joués, même a vaal que tu fusses née. Mais nous venons de travailler, et ils nous paraissent tout nouveaux. Si tu avais gagné par le travail l'appétit du plaisir , il te serait certainement aussi doux qu'a nous-mêmes de le satisfaire.
l'ami des enfans.
Laurette, qui, tout enfant qu'elle était, ne manquait pas de raison , fut frappée du discours de sa sœur. Elle comprit que pour être heureuse, il fallait mélanger adroitement les exercices utiles et les dé-
lassemens agréables. Et je ne sais si, depuis cette aventure , une journée toute de plaisir ne l'aurait pas encore plus effrayée qu'un jour entier des légères occupations de son âge.