UN PETIT PLAISIR CHANGÉ CONTRE UN PLUS GRAND
louise. — Bonjour, ma petite maman. Voyez-vous , nous sommes déjà prêtes. Oh ! si le bateau pouvait arriver lotit de suite!
Mme delorme. Patience, il n'est que six heures. Venez, nous pourrons, en attendant , faire quelques tours dans le jardin.
Henriette. — Oui , oui , allons nous promener dans l'allée qui conduit à la rivière. Quand le bateau viendra , nous pourrons y entrer, sans perdre une minute. ( Elles courent dans le jardin, et entraînent leur mère vers l'allée. )
charlotte. — Ah ! ma chère maman, comme le temps est beau ! On ne découvre pas un nuage dans tout l'horizon. Et voyez-vous comme le soleil brille dans la rivière ! On dirait qu'il y jette des millions de diamans. Ce sera un plaisir ! un plaisir ! n'est-il pas vrai ? Quelle joie de revoir la bonne Marthe qui a servi si long-temps chez nous !
Mme delorme. — Oui, mes enfans, elle sera bien aise de vous voir , j'en suis sûre.
Henriette. — Combien y a-t-il d'ici chez elle?
Mmp delorme. — Nous serons à peu près une heure sur l'eau : ensuite il y aura bien trois quarts-d'heure de marche ; car sa maison n'est pas sur le bord de la rivière.
Henriette. — Tant mieux , tant mieux , nous en trouverons plus de goût a notre déjeûner. Et après cela dites-nous encore, ma chère maman, que feronsnous pour nous divertir?
m",c deloiîme. — Nous irons nous promener dans un petit bosquet qui est dans le voisinage. L'a , vous pourrez gam-
bader , courir , cueillir des fleurs , et attraper des papillons.
charlotte. — Laissez-moi vous conduire ; j'ai déjà fait le voyage avec maman. Je vous mènerai au bord d'un petit ruisseau si clair, qu'on peut voir au fond les cailloux.
Mme delorme. — Tu as raison, je me veux mal de l'avoir oublié. Nous pourrons nous asseoir à l'ombre sur la rive . et je vous lirai quelque chose d'un petit livre que j'ai apporté.
Henriette. — Ah ! c'est bon cela. Y a-t-il de drôles dhistoires?
Mme delorme. — Tu verras.
charlotte. — Ah ça , maman, il ne faut pas revenir h la maison que la lune ne soit levée : et alors vous nous chanterez cette jolie romance qui fait tant pleurer. Revenir par eau au clair de la lune, et entendre votre douce voix , cela doit être au-dessus de tous les plaisirs.
Henriette qui, dans l'intervalle , est allée sur le bord de la rivière. — Le bateau ! le bateau ! Le voici qui vient ! Où est Louise? n'cst-elle pas tout au bout du jardin , quand le bateau nous attend?
Louise ! ( Elle court vers elle. ) Louise ! le bateau ! le bateau !
lolise accourt en sautant. — Le bateau, ma sœur! Oh! c'est bon. Faitesmoi d'abord à vous deux une pièce de vingt-quatre sous. Il y a la bas une femme et un vieillard avec quatre enfans a, qui je les porterai. Je serai bientôt de retour.
Mn,c delorme. — Où as-tu donc vu ces pauvres gens?
louise. — Le jardinier a ouvert la porte qui donne sur le grand chemin pour y jeter de mauvaises herbes. J'ai voulu
I, AMI DES ENFANS
voir s'il passait du monde. Deux pauvres enfaus sont venus à moi. Oh I maman, comme ils sont déguenillés , et comme ils ont l'air d'avoir faim! Il y en a deux autres tout petits , petits comme mon frère Paulin.
Mme delorme. — Venez , mes amies , il faut les aller voir.
i.ouise. — Oui , oui , je leur ai dit d'attendre, que je leur apporterais quelque chose. (Elles vont toutes ensemble à la petite porte du jardin, oh elles trouvent la pauvre famille. Le vieillard est assis sur une borne. La femme est appuyée sur la muraille, tenant un enfant contre son sein. Une jeune fille d'environ dix ans en porte un autre dans ses bras. Un petit garçon joue sur le chemin avec des cailloux.)
Mme delorme. — (Bas.) 0 Dieu , quelle misère! (Haut.) Pauvre femme, vous avez peiue à vous soutenir. Asseyez-vous sur celte pierre. D'où venezvous donc ?
la pauvre femme. — Du bord de la mer , ma bonne dame. Mon mari était pécheur; on est venu l'enlever de son canot pour faire une campagne sur un vaisseau du roi. Il est revenu rongé de scorbut et de misère. Il avait perdu ses forces , et ne pouvait plus jeter ses filets. Il m'a fallu les vendre pour le faire guérir. Mais sa maladie traînait trop longtemps. Nos créanciers ont pris ce qui nous restait; et comme nous ne pouvions pas payer notre loyer , on nous a mis à la porte. Un de nos voisins , aussi pauvre que nous , peu s'en faut , nous a recueillis. Il ôtait le pain de sa bouche et de celle de ses enfans , pour nous en donner, bientôt je suis tombée malade de chagrin; et quelques jours après , mon pauvre homme est mort. Aussitôt que je me suis un peu rétablie, je n'ai pas voulu être plus long-temps à charge a notre bon voisin. Je me suis mise en route pour aller
trouver une dame que j'ai servie autrefois à Abbeville ; mais il y a bien loin encore , et je ne sais comment y arriver. Il nous est impossible d'aller plus avant.
Mme delorme. — Et quel est ce vieillard?
la pauvre femme. — C'est mon père, ma bonne dame. Il a toujours vécu avec nous, et je me faisais une joie de pouvoir le soulager dans sa vieillesse. Hélas ! c'est sa misère qui me rend la mienne plus dure. Comme il n'a pas de souliers, hier, en marchant, il s'est enfoncé dans le pied une épine. Je l'ai ôtée; mais la fatigue a enflammé la plaie. Sa jambe est tout enflée , et il ne peut l'appuyer à terre sans de grandes douleurs. Si vous vouliez me faire donner un chiffon de vieux linge pour le panser , et un morceau de pain pour mes pauvres enfans.
Mme delorme. — Vous aurez tout ce qu'il vous faut. Je vais y pourvoir. Entrez dans le jardin pour nous atteudre, et asseyez-vous sur ces sièges. (Elle s'éloigne avec ses filles qui ont attentivement écouté le récit de la pauvre femme. Charlotte a témoigné son attendrissement par des larmes. Louise a partagé entre les enfans de petits gâteaux qu'elle avait dans sa poche pour le voyage. Henriette, après avoir donné la main au vieillard pour le soutenir, est allée prendre le plus petit enfant des bras de la jeune fille, qui les laisse tomber à ses côtés de fatigue et d'épuisement.)
Mme delorme , à ses filles, en marchant vers la maison. — Eh bien ! que dites-vous de ces malheureux? Charlotte, cours avec tes sœurs leur faire préparer uu petit repas. Je vais dans la garde^robe de votre père chercher du linge , des bas et des souliers pour le pauvre vieillard. Je suis fâchée de n'avoir que ces légers secours a leur donner.
charlotte. — Vraiment oui , c'est bien peu de chose pour leur misère. Vou*
L AMI DES ENFANS
avez entendu qu'ils avaient encore à faire beaucoup de chemin. Ils ne peuvent aller à grandes journées à cause du vieux estropié. S'ils allaient tomber malades sur la route ! Maman , vous êtes si bonne envers les pauvres ! Si vous leur donniez de l'argent pour se faire conduire en charrette, et qu'il leur en restât un peu en arrivant, jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé cette dame qu'ils vont chercher?
Mmc delobme. — Me connais-tu assez peu , ma chère Allé , pour croire que je n'aurais pas eu cette idée de moi-même , si je le pouvais? Mais , hélas ! ce n'est pas en mon pouvoir. Tu sais que nous ne sommes pas riches? Je suis hors d'état de faire la dépense qu'il faudrait pour cela.
charlotte. — S'il ne fallait que ce que nous avons ?
Henriette. — Ah 1 ce serait de bon cœur.
Mme delorme. — Et combien avezvous?
charlotte. — J'ai six francs, moi.
Henriette. — Moi , trois livres.
Btme delorme. — Et toi , Louise?
locise. — Je n'ai plus rien , maman.
J'ai glissé six sous que j'avais, dans la poche du pauvre vieillard.
Mme delorme. — Vous n'avez donc que neuf francs à vous deux ? Cela ne suffirait pas de moitié. Je ne vois qu'un moyen de compléter la somme.
charlotte. — Et lequel , s'il vous plaît ?
Mmc delorme. — Je n'ose vous le dire.
Henriette. — Pourquoi donc?
locise. — Dites, dites toujours, maman.
Mme delorme.— Cette partie de plaisir que nous devons faire aujourd'hui , il y a long-temps que je vous l'ai promise : elle est la récompense de votre bonne conduite. Je me suis déjà refusé bien des
choses pour en faire les frais. Car il ne faut pas seulement payer le bateau, il faudra , dans le premier village , acheter de quoi offrir un petit présent a Marthe, pour la dédommager des dépenses qu'elle fera pour nous recevoir. Cet argent est dans ma bourse ; mais il vous appartient, et vous êtes libres d'en faire tel usage qu'il vous plaira. En le joignant à celui que vous avez de vos épargnes , il serait possible d'avoir un charriotpour les pauvres gens , et de les défrayer sur la route jusqu'à Abbeville. Mais le sacrifice est trop grand ; je n'ose vous le proposer. ISotre voyage ne pourrait plus avoir lieu cette année.
lodise. — Oh I ce serait bien fâcheux.
Mrae delorme. — J'en aurais moimême quelque regret. Louise, va dire au batelier de préparer sa voile.
louise. — Tout-à-l'heure , maman.
(Elle reste, et regarde ses sœurs.)
Henriette. — Nous n'avons encore rien décidé.
charlotte. — Je sais bien ce que j'aurais à faire, pour moi.
Henriette. — Et moi aussi , sans la pauvre Louise.
louise. — Moi , mes sœurs ? Il n'y a que Marthe qui me fâche ; mais je luj écrirai.
charlotte , avec joie. — Eh bien !
maman, nous voilà toutes les trois d'ac cord. Prenez, prenez notre argent pour ces pauvres malheureux.
Mme delorme. — Vous n'avez peutêtre pas bien fait encore toutes vos réflexions. Voyez comme le temps est beau, et quel plaisir nous aurions dans notre promenade !
charlotte. — Ah I je n'en aurais plus, dès qu'il me viendrait celte pensée: Tu te fais voiturer bien à ton aise , et toute une honnête famille meurt de lassitude par ta dureté !
L AMI DES ENFANS
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Henriette. — Ne sont-ils pas de la même espèce que nous? Ils auront bien assez à souffrir dans leur vie, pour avoir une petite joie en passant.
Mme delorme. — Tu ne dis rien , Louise ?
lodise. — Maman , je pensais que tout notre plaisir n'est pas perdu. Nous accompagnerons la charrette un petit bout de chemin. Ce sera toujours une promenade.
Mme delorme , en les embrassant. — 0 mes chères fdles ! quelle félieité pour moi de vous voir des cœurs si compatissans et si généreux I Vous ne manquerez jamais de plaisir sur la terre, puisque vous savez vous en faire de vos privations et de vos sacrifices. Venez , ne perdons pas un moment pour cette douce jouissance. (Madame Delorme rentre dans sa maison, d'où elle envoie congédier le batelier, en lui payant sa journée. Les trois petites demoiselles vont et viennent de la cuisine au jardin, pour donner des so'ms à la pauvre famille. Charlotte aide la femme à panser le pied du vieillard. Henriette et Louise font manger les enfans. Elles retournent ensuite auprès de leur mère.)
Henriette. — Ah, ma chère maman !
il aurait fallu voir comme ses enfans ouvraient de grands yeux , quand nous leur avons porté, moi, une grande écuelle de lait, et Louise, du pain. Ils se pressaient autour de leur mère , en frappant dans leurs mains de surprise et de joie.
louise. » Je craignais qu'ils ne voulussent me manger moi-même, tant ils par raissaient affamés.
charlotte. — Il faut que l'aînée soit une bien bonne enfant. Elle n'a pas voulu prendre un morceau , jusqu'à ce qu'elle ait eu donné à manger à son petit frère , qui ne sait pas encore se nourrir tout seul 1
ume delorme. — La pauvre fille est
bien à plaindre ! Si elle demeure toujours chargée du soin des plus petits , elle n'aura pas le temps de s'instruire ; et la voilà pour toute sa vie une femme trèsmisérable : au lieu que si elle avait le moyen d'apprendre un métier, elle pourrait un jour être fort utile à sa mère , et l'aider à nourrir les autres enfans.
louise. — Eh bien ! maman , faites une chose. Mettez-la auprès de nous. Je me charge de lui montrer tout ce que vous m'avez fait apprendre. Elle pourra bientôt coudre et tricoter, ensuite vendre son ouvrage et en envoyer l'argent à sa famille.
Henriette. — Ce n'est pas une mauvaise tournure , au moins , dont Louise s'est avisée.
charlotte. — Oui, maman , faitesnous ce plaisir. Pensez-vous , si cette bonne fille allait devenir fainéante comme la vieille femme que nous vîmes l'autre jour, il faudrait qu'elle en revînt à mendier , et nous ne l'aurions servie en rien du tout.
Mme delorme. — Mais savez-vous bien , mes enfans , à quoi vous vous engagez ? Prenez-y garde.
charlotte. — A quoi donc , maman ?
Mme delorme. — Je vais vous le dire.
Si nous prenons cette petite fille à la maison , il faudra lui donner des habits , et je n'eu ai guère le moyen. Je me trouverais obligée de retrancher sur les vôtres ce que les siens pourraient coûter. Au lieu de fourreau de taffetas dont je voulais vous faire présent , vous ne pourriez en avoir que de toile : au lieu de plumes et de fleurs d'Italie , vous n'auriez qu'un ruban tout simple sur votre chapeau ; et je ne vois plus que la serge et Fétamine pour faire vos déshabillés.
charlotte. — J'avais pourtant dit à Rosalie que j'aurais bientôt un hab't de soie tout comme elle.
L'AMI DES EXFANS.
Henriette. — La toile ue pare jamais si bien, n'est-il pas vrai?
delorme. — Non , sans doute.
Henriette , après avoir fait quelques réflexions. — Mais si je n'ai pas si bonne mine qu'en taffetas , la pauvre petite tille ferait encore bien plus triste figure avec ses haillons.
charlotte. — Et puis , si elle les portait plus long-temps, ne courrait-elle p3s le risque de devenir malade? Vous m*avez dit souvent que rien u'était si mal sain que la malpropreté.
mme delorme. — Cela est vrai aussi , ma fille. Et toi , Louise , que dis-tu de ma proposition ? Serais-tu contente de porter un habit de laine ?
Louise. — Oh! très contente, maman : on n'en saute que mieux. Je me souviens de l'histoire de Marthonie.
Mmc delorme. — Voilà qui s'arrange à merveille; cependant ce n'est pas tout. Louise , c'est toi qui l'es offerte la première pour donner à la petite fille des leçons de couture. Naturellement je te devrais la préférence ; mais tu es un peu trop évaporée pour remplir cet emploi. D'ailleurs lu n'en es pas encore assez capable. Charlotte , ni moi , nous ne pouvons nous en charger ; les soins du ménage ne nous donnent que trop d'occupations. C'est à toi que je le destine, Henriette.
Henriette. — Ah ! grand merci , maman.
m"10 delorme. — Attends quelques jours pour m'en remercier. Tu ne sais peut-être pas combien il faut de patience pour l'état que tu prends. Je te connais , lu es vive et emportée. La petite fille ne pourra pas d'abord retenir tes leçons. Tu voudras la reprendre. Si tu la maltraitais, je serais forcée, malgré moi, de le punir. Eh bien! oserais-tu me promettre de ne La laisser jamais emporter par ta pétulance?
Henriette. — Oh ! maman , je ne puis vous en donner ma parole. Vous savez l'autre jour , lorsque vous me reprîtes, j'aurais parié, sur ma vie, que cela ne me serait plus arrivé. Bon ! à peine fûtes-vous sortie , que Louise , en se chaussant , laissa échapper une maille tout du long de son bas. J'eus tant de peine à la reprendre, que je me mis en colère contre ma sœur, et que je la battis. J'en eus ensuite une grande honte, mais c'était fait.
Mme delorme. — Il est siogulier que les enfans qui ont besoin de tant d'indulgence pour eux mêmes , n'en aient presque jamais pour les autres. Vraiment tu jouerais un joli personnage dans la société , si tu laissais invétérer en toi ce défaut !
Henriette. — Je ne demande pas mieux que de m'en guérir.
charlotte. — Tenez , maman , je crois que c'est un fort bon moyen pour cela , de lui donner la petite fille à gouverner.
Henriette. — Oui , je peux quereller ma sœur, parce qu'elle me le pardonne aisément, et qu'elle ne me doit rien.
Mais je serai plus patiente et plus douce envers une élève. Elle pourrait imaginer que j'aurais du regret de l'avoir obligée.
M,ne delorme. — Avec de pareils sentimensje ne suis plus inquiète de ta résolution, lia ça , Louise, il te faudra tous les jours travailler une heure de plus , afin que la petite fille ait bientôt ses chemises et ses bas.
louise. — Oh ! je m'en charge de tout mon cœur ; je craignais qu'Henriette ne prit pour elle toute la besogne.
Mme DELORME. — Charlotte, il faudra, je te prie , avoir un peu l'œil sur leurs ravaux.
charlotte. — Oui , maman , je serai l'inspectenr-général.
Mme DELORME. — Allons, mes filles,
L AMI DES EXFANS.
bâtons-nous de porter tant de bonnes nouvelles à nos pauvres gens. J'espère
que leur joie vous servira d'encouragement et de récompense.