‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 10 sur 197 · I.K L1\HE DK FAMILLE · texte numérisé non relu

I.K L1\HE DK FAMILLE

avec mon râteau. Je l'avais bêchée à plus (l'un pied de profondeur ; j'avais njis du furaier dans la terre ; j'y avais tracé des sillons ; j'y avais ensuite transplanté des laitues que j'allais arroser le soir et le matin : vous savez avec quel soin j'arrachais les mauvaises herbes qui poussaient; et lorsque mes laitues grossissaient a vue d'œil , lorsque j'cjpérais vous en présenter bientôt une salade , voilà ma sœur qni vient les arracher toutes, les unes après les autres, pour mettre à la place du réséda, sous prétexte qu'il a une meilleure odtur. Que dites-vous de sa belle entreprise?

M. nE VERTECiL. — Je dis que c'était fort mal de sa part , puisque c'était ton jardin , que tu avais pris tant de peine à dérrichcr.

A&r.iEN. — Devait-elle me faire perdre ainsi , pour une légère fantaisie , tout le fruit de mes travaux?

M. DE VERTEUIL. — Non , sans doute ; mais sais-tu bien , mon fils , que le tort que t'a causé ta sœur , en arrachant tes laitues, n'est rien en comparaison de celui que tu causerais au jardinier , si tu allais arracher ses fleurs ?

ADRIEN. — Commentdonc, mon papa, je vous prie ?

M. DE vERTEriL. — C'cst que le jardinier a pris encore plus de peine pour entretenir son jardin , que tu n'en avais pris pour défricher le lien.

ADRIEN. — Quelle peine avait-il donc prise, mon papa?

M. DE VERTEUIL. — Je vais te le dire.

L'automne dernier, il a nettoyé toutes ses couches ; il y a répandu du terreau bien gras , et y a planté autant d'ognons que tu vois maintenant de gerbes de fleurs. Tu sais bien ces ognons que ta mère a mis dans des carafes sur sa cheminée ?

ADRIEN. — Effectivement, mon papa ; ces fleurs sont précisément les mêmes que celles de maman.

M. DE VERTEUIL. — Oui ; mais il en a coûté bien plus de soins au pauvre jardinier pour les faire venir ; et je ne t'ai dit encore que la moitié de son travail. Après avoir mis ces ognons dans la terre, il a fallu les recouvrir de fumier pour les garantir du froid , et y établir encore des paillassons qui les défendissentdelagelée: c'est ainsi qu'il a tenu ses couches pendant tout l'hiver. Ensuite , aux approches du printemps, lorsque les grands froids ont cessé, il lui a fallu découvrir par degrés ces fleurs , et les arroser avec soin quand le temps n'a pas été assez humide. Combien de nouvelles peines elles lui ont coûté, jusqu'à ce qu'elles soient devenues aussi grandes que tu les vois ! Maintenant , si tu allais en arracher une, et moi une autre; si tons ceux qui eu ont envie allaient den)êmeetfarracher, toutes les peines de ce brave homme ne seraient-elles pas perdues ? et n'aurait-il pas un aussi juste sujet de se plaindre de nous , que tu en avais l'autre jour de le plaindre de ta sœur ?

Aor.iEN. — Oui , mon papa , cela est vrai ; mais que fait cet homme de toutes ces fleurs ? il en a tant et tant ! il ne peut pas les manger, comme nous aurions mangé nos laitues.

M. DE vERTEciL. — NoB , mou ami ; mais il les cueille pour les aller vendre à la ville. Par ce moyen , il se procure de l'argent; et tu saisquilen faut avoir pour se loger et pour se nourrir. Plus il sort de fleurs de son jardin , plus il entre d'argent dans sa bourse. Tu comprends cela de loi-même ?

ADRIEN. — Oui , mon papa, je l'entends à merveille. Mais Louis , notre jardinier , ne se plaint pas lorsque vous allez cueillir pour nous des fleurs dans le jardin : cependant j'ai vu qu'il prenait bien de la peine à les cultiver. Hier encore il vint avec sa femme et tous ses enfans pour enlever les mauvaises herbes, parce

LE LIVRE DS FAMILLE

que, disait-il , les fleurs en deviendraienl plus hautes et plus beHes.

M. DE VERTELIL. — Cela est vrai aussi ; mais veux-tu que je t'en fasse sentir la différence?

ADRIEN. — Je vous en serais bien obligé, mon papa.

M. DE VERTECIL. — Si oies affaires mêle permettaient, je planterais et je cultiverais moi-même les arbres et les fleurs de mon jardin. C'est une occupation agréable, et qui procure un exercice fort salutaire, lorsqu'on y est accoutumé.

Mais le plus souvent je suis occupé d'affaires beaucoup plus importantes. C'est pourquoi j'ai fait venir le jardinier Louis, et je lui ai dit: Mon ami, je n'ai pas le temps de faire tout ce qu'il faudrait dans mon jardin pour le tenir en bon rcpport; si vous voulez vous en charger à ma place, et venir faire tous les travaux qui seront nécessaires , je vous donnerai cent écus par an. Moyennant celte somme, que vous aurez pour vos peines , toutes les fleurs et tous les fruits qui viendront dans mon jardin seront à moi. Je le veux bien, monsieur, a répondu Louis; c'est une affaire arrangée. Depuis cet accord , Louis est venu chaque jour dans mon jardin pouf y faire l'ouvrage nécessaire, pour y planter , semer, ratisser et tenir tout en bon état. Cependant, en vertu de notre marché , les fruits et les fleurs m'appartiennent au moyen des cent écus que je donne à Louis pour son travail; mais ni toi , ni moi , ni personne , n'avons rien donné à ce jardinier-ci pour ses soins, il cultive ce jardin à son profit; ainsi personne ne peut len frustrer , en venant cueillir les fleurs qu'il a fait naître.

ADRIEN. — Oui, mon papa , vous avez raison. Mais si nous lui donnions de l'argent pour avoir de ses fleurs?

M. DE VERTEUIL. — AlOfS il nOUS CU

céderait volontiers.

ADRIEN. — Eh bien, je vous prie,

achetons-lui-en quelques-unes. 11 me reste une pièce de six sous que je peux dépenser.

M. DE VERTEUIL. — Tu u'cu auras pas beaucoup pour six sous. La saison n'est pas encore bien avancée ; les fleurs sont rares , et par conséquent d'un grand prix . Cependant allons à sa cabane pour lui en parler.

ADRIEN. — Allons , allons , mon papa.

M. DE VERTEUIL, €71 marchant. — Sa porte me parait bien fermée. Je crains qu'il ne soit sorti. Va y frapper. {Adrien court frapper à la porte. Personne ne répond. Il revient.)

M. DE VERTEUIL. — Il Sera sûrement allé vendre ses fleurs à la ville Nous lui en achèterons une autre fois.

ADRIEN. — Je suis bien fâché de ne pouvoir porter un joli bouquet h maman.

M. DE VERTEUIL. — Puisquc tu as Cette bonne pensée, je puis te procurer d'autres fleurs , qui ne sont pas aussi rares , mais qui ne laissent pas d'être fort jolies.

ADRIEN. — où donc , mon papa?

M. DE VERTEUIL. — Là-bas , dans cette bruyère. Nous y trouverons dos fleurs sauvages , que personne u'a semées ni plantées, mais qui viennent d'ellesmêmes sur d'anciennes tiges, ou qui sont provenues des graines tombées des fleurs de l'année dernière.

ADRIEN. — Oh ! c'est à merveille, mon papa. Voulez-vous bien m'y conduire?

M. DE VERTEUIL. — Avcc grand plaisir, mon fils. [Ils vont dans la bruyère.)

ADRIEN. — Oh ! voyez donc , je vous prie, combien de jolies fleurs! Puis-jeles cueillir?

M. DE VERTEUIL. — Oui , mou ami, tu le peux sans craindre de faire le moindre tort à personne ( Adrien se met à cueillir des fleurs.)

ADRIEN. — 0 mon papa ! voyez combien j'en ai déjà cueilli ! Elles ne peuvent plus tenir dans ma maio. J'ai peur de les gâter.

LE LIVRE DE FAMILLE

M. DE vcRTEUiL. — N'as-tu doDC rien pour les nieltre?

ADRIEN. — Mais, non, je ne sais guère.... Oh! je n'y pensais pas. Mon chapeau sera fort bon.

M. DE vERTEL'iL. — Sans doute , le temps est assez doux pour avoir la tôle découverle. {Adrien met dans son cliapeau les fleurs qu'il tenait à la luain, et continue d'en cueillir. )

ADRIEN. — O mou papa! voici deux œufs que Je trouve dans un panier; je vais m'en saisir. (Il pose son chapeau près du panier, et court vers son père, avec un œuf dans chaque main.)

M. DE VERTEL'IL. — QuC fais-tU doUC ,

Adrien? ces œufs ne sont pas à toi pour les prendre. Ils appartiennent à quelqu'un , car ils ne sont pas venus d'euxmêmes dans le panier. ( Une petite fille sort du milieu de la bruyère oh elle était cachée, et voyant les œufs dans la main d'Adrien, elle court au chapeau quelle emporte avec les fleurs, en criant : ) .Alon petit monsieur , ces œufs sont à moi. Si vous ne voulez pas me les rendre , je ne vous rendrai pas votre cliapeau. (Adrien quitte son père pour courir après la petite fille. Il fait un faux pas, tombe sur les œufs et les casse. Il se relève, et crie à la petite fille ; ) Comment donc , pelite voleuse! veux-tu bien me rendre mes fleurs? J'ai prisla peine de les cueillir; elles m'appartiennent.

LA PETITE FILLE. — Et moi aussi j'ai pris la peine de chercher ces œufs de vanneau que vous m'avez pris. Ils sont bien à moi ; je veux les ravoir , ou vous n'aurez ni voire chapeau , ni vos fleurs.

ADRIEN. — Comment veux-tu que je te rende tes œufs? je viens de les casser sans le vouloir.

LA PETITE FILLE. — Eh bien, en ce cas , il faut me les payer ce que je les aurais vendus à la ville.

ADRIEN , à son père, qui s'est appro-

ché dans l'inteivalle. — L'entendez-vous, mon papa? e!le veut garder mes fleurs et mou chapeau.

M. DE VERTEUIL. — Que VCUX-tU qUC

je te dise, Adrien? Pourquoi as-tu cassé les œufs? Elle a pris la peine de les chercher pour aller les vendre : il n'est pas juste que tu lui fasses perdre sa peine. Dis-moi, ma chère enfant, combien les aurais-tu vendus ?

LA PETITE FILLE. — Trois SOUS la piècc, monsieur ; c'est le prix courant.

M. DE VERTEUIL, à Adrien. — Tu vois , mon Dis , que tu as fait tort de six sous a celle pelite fille. Il faut que tu lui donnes la pièce que tu voulais donner tout a l'heure au jardinier pour avoir un bouquet. (A la petite fille. ) Ne lui rendras-tu pas , a ce prix , son chapeau et ses fleurs?

LA PETITE FILLE. — Oui bien , monsieur , je ne demande pas mieux.

M. DE VERTEUIL. — En CC CaS , VOUS

voilà tous deux hors de procès.

ADRIEN. — Oui, mon papa; mais j'y perds mes six sous.

M. DE VERTEUIL. — Tu le mérites.

Pourquoi toucher à ce qui ne t'appartient pas? Tu pouvais cueillir ici des fleurs , parce qu'elles y viennent naturellement, sans que personne ait pris soin de les cultiver; mais tu devais bien comprendre que les œufs ne se trouvaient pas dans le panier sans que personne les y eût mis ; cette petite fille a couru longtemps dans la bruyère pour les chercher; tu n'as pas le droit de t'emparer du fruit de ses peines. Ainsi donc, il faut lui rendre son bien ; et comme tu ne peux pas le rendre en nature , il faut lui en donner la valeur en argent ; cette valeur estjusteraent ta pièce de six sous. Voilà, mon ami , le seul parti qui te reste à prendre ; autrement la pelite fille peut justement retenir tes fleurs et ton chapeau, jusqu'à ce que tu l'aies satisfaite.

I E l.nilE DE FAMILLE.

ADRIEN. — Oui , mon pa^-a , je sens la justice de votre jugement. Tiens , ma chère amie, voici mes six sous , ils sont à toi.

LA PETITE FILLE , cïi tui rendant son chapeau et ses fleurs. — Tenez , mon petit monsieur , voiFa aussi ce qui vous appartient.

M. DE VEKTEUIL. — AlloDS, mOU fils ,

il est temps de nous retirer. Si lu veux m'en croire, tu te garderas désormais de toucher à ce que tu trouveras, sans savoir auparavant s'il n'appartient à per-. sonne ; tu vois que l'on risque d'y perdre son chapeau ou ses pièces de six sous.

ADRiEX. — Oui, mon papa; c'est une bonne leçon , je vous assure, et me voilà devenu sage pour l'avenir.

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