‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 120 sur 197 · AS · texte numérisé non relu

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pouvons rester bons amis. Ton retour achève la joie de ma journée. Viens t'asseoir avec nous. Je veux te mettre en présence du meilleur homme qu'il y ait sur la terre.

GERVAis, en s' avançant. — Que vôisje? monseigneur I

M. DE vERviLLE , ovcc un soiivire.

— Non , Gervais , je ne suis plus pour toi que M. de Verville. Ton seigneur actuel^ le voilà. (En montrant Thibaut.)

GERVAIS. — Comment donc , Thibaut ?

THIBAUT. — Oui , mon ami , je le suis. Mais nous n'en serons pas moins familiers que ci-devant, si riche que je sois devenu.

GERVAIS. — Je ne comprends rien à ce discours.

THIBAUT. — Je le crois, il en embarrasserait bien d'autres. On ne trouve pas deux fois en sa vie un homme aussi généreux que monseigneur. Tant il y a que je suis maintenant, par sa grâce , le maître de cette ferme et de ta métairie.

M. DE VERVILLE. — Il est vrai , je viens de les lui céder eu toute propriété.

GERVAIS. — Eh bien! Thibaut, je te félicite de tout mon cœur de cette bonne fortune, et je n'en suis point jaloux. J'espère que tu seras toujours pour moi un aussi bon seigneur que M. de Verville l'a été.

THIBAUT. — Ah! mon ami, que je me trouve heureux de pouvoir reconnaître la droiture que tu m'as témoignée ce matin ! Vois ce que tu aurais gagné à suivre les conseils d'un méchant homme !

Pour deux misérables vaches que tu aurais conservées , tu aurais perdu un bon ami. Ma petite fortune t'aurait fait crever d'envie et de dépit. En me voyant devenir le maître de ta métairie , tu aurais toujours eu la crainte que je ne te misse dehors, pour me venger. Cette pensée aurait rempli ta vie d'amertume. Au lieu de cela . tu trouves un cœur à toi et à

toute épreuve. Mon plus grand plaisir sera de t'obliger. Je puis commencer dès ce moment. Je te rends les deux vaches que tu m'as envoyées , et je te tiens quitte pour deux ans de ton fermage.

{Gervais, dans sa profonde surprise , ne peut prononcer une seule parole, et le regarde avec des yeux fixes , et la bouche béante. )

M. DE VERVILLE. — Thibaut, je croyais que rien ne pouvait ajouter à la douceur que je goûtais de te faire du bien ; mais l'usage que tu en fais me pénètre encore d'une joie mille fois plus douce. {Il lui prend la main et la seire. )

THIBAUT. — Eh! monseigneur, il serait bien mal à moi de proûter de vos grâces , sans proûter aussi de votre exemple. C'est vous qui m'avez mis en passe d'obliger mon voisin , et je vous remercie de ce nouveau plaisir.

GERVAIS, revenant à lui, et se jetant au cou de Thibaut. — Ah! mon ami, comment pourrais-je me rendre digne de toi ! Rien ne me fait tant de peine que d'être hors d'état de te montrer ma reconnaissance.

THIBAUT. — Que dis-tu , Gervais? Diett me préserve de rendre jamais quelque service pour avoir du retour! Faire le bien est une chose merveilleuse, qui porte en elle-même son meilleur prix.

GERVAIS, — Le ciel te bénira dans ta femme, dans tes enfans, dans toutes tes entreprises ; et moi , je ne penserai jamais à toi que les yeux pleins de douces larmes. Je désire déjà ton bonheur plus que le mien. Je ne suis jaloux que d'une chose , c'est de l'honneur que M. de Verville l'a fait de manger avec toi. Ecoute , j'ai un agneau gras que je voulais vendre. Je veux maintenant qu'il serve à renouveler notre amitié. Il faudrait que monseigneur, ainsi que toi, Thibaut, avec Marguerite et tes enfans, vous viossiez tous en manger demain.

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THIBAUT. — Cela me paraît fort bien arrangé , monseigneur. Que vous en semble ?

M. DE vERviLLE, — Je uc rcfuse rien aujourd'hui.

THIBAUT. — Ni moi , certes. Mais , voisin , je retiens un couvert de plus. Oui, monseigneur, pour madame. Elle manquerait à la fête. Il faut qu'elle s'y trouve ; et je défie alors toas ks rois et

toutes les reines ensemble de faire un repas plus joyeux. C'est une journée bien étonnante, Gervais! Nous sommes obligés, Marguerite et moi, d'aller en ce moment à la ville ; mais demain nous te raconterons des merveilles qui te raviront de surprise, et qui te feront mieux voir encore que la vertu qui demeure ferme au milieu du malheur, reçoit toujours sa récompense.

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