‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 122 sur 197 · JEANNOT ET COLIN · texte numérisé non relu

JEANNOT ET COLIN

Toutes les grandeurs de ce monde ne valent pas un bon ami.

Jeannot et Colin apprenaient à lire I et Colin devait le jour à un brave labouchez le raagister du même village. Jeati- ! reur. Ces deux jeunes enfans s'aimaient not était fils d'un marchand de mulets, beaucoup, et ils avaient ensemble les

T. III

CHOIX DE LECTURES

petites familiarités dont on se ressouvient I toujours avec agrément , quand on se | rencontre ensuite dans le monde.

Le temps de leurs études était sur le point de unir, quand un tailleur apporta à Jeannol un habit de velours à trois couleurs , avec une veste de Lyon , de fort bon goût : le tout était accompagné d'une lettre k M. de la Jeannoticrc. Colin admira lliabit, et ne fut point jaloux; mais Jeannol prit un air de supériorité qui affligea Colïn. Dès ce moment, Jeannot n étudia plus, se regarda au miroir, et méprisa tout le monde. Quelque temps après , un valet de chambre arrive en poste , et apporte une seconde lettre a M. le marfiuis de la Jeannoûere. C'était un ordre de monsieur son père de faire venir monsieur son fils a Paris. Jeannol monta en chaise, en tendant la main à Colïn, avec un sourire de protection assez noble. Colin sentit son néant et pleura. Jeannol partit dans toute la pompe de sa gloire.

Il faut savoir que M. Jeannol le père, à force d'intrigues, avait acquis assez rapidement des biens immenses dans les entreprises. Bientôt on ne lappela que M. de la Jeannoûere. 11 y avait même déjà six mois quil avait acheté un marquisat , lorsqu'il retira de l'école M. le marquis son fds, pour le ijiettre à Paris dans le beau monde.

Colin, toujours tendre, écrivit une lettre de complimens à son ancien camarade. Le petit marquis ne lui fit point de réponse. Colin en fut malade de douleur. M. de' la Jeannoûere voulait donner une éducation brillante à son fils; mais madame la marquise ne voulut pas qu'il apprît le latin , parce qu'on ne jouait la comédie et l'opéra qu'en français. Elle empêcha aussi qu'on ne lui apprît la géographie, parce que, disait-elle, les postillons sauraient bien trouver, sans qu'il s'en embarrassât , le chemin de ses terres.

Après avoir examiné de cette manière toutes les sciences utiles, il fut décidé que lejeune marqnisapprendraitàdanser.

On imagine bien , qu'éloigné de toutes les études qui doivent occuper un jeune homme , il fut bientôt conduit , par l'oisiveté, dans le libertinage. 11 dépensa des sommes immenses h rechercher de faux plaisirs , pendant que ses parens s'épuisaient encore davantage à vivre en grands seigneurs.

Une jeune veuve de qualité, qui n'avait qu'une fortune médiocre, voulut bien se résoudre à mettre en sûreté les grands biens de monsieur et de madame de la Jeannoûere, en se les appropriant, et en épousant le jeune marquis. Une vieille voisine proposa le mariage. Les parens, éblouis de la splendeur de cette alliance, acceptèrent avec joie la proposition. Tout était déjà prêt pour les noces , et le jeune marquis, aux genoux de sa belle veuve, recevait déjà les complimens de leurs amis communs , lorsqu un valet de chambre de sa mère arriva tout effaré. Voici bien d'autres nouvelles, dit-il! Des huissiers déménagent la maison de monsieur et de madame. Tout est saisi par des créanciers ; on parle de prise de corps , et je vais faire mes diligences pour être payé de mes gages. Voyons un peu , dit le marquis, ce que c'est que ça. Oui, dit la veuve, allez punir ces coquins, allez vite. 11 y court, il arrive à la maison. Son père était déjà emprisonné. Tous les domestiques avaient fui chacun de leur côté , en emportant tout ce qu'ils avaient pu. Sa mère était seule, sans secours, sans consolation, noyée dans les larmes. 11 ne lui restait rien que le souvenir de sa fortune et celui de ses folles dépenses.

Après que le fils eut long-temps pleuré avec sa mère, il lui dit enfin : Ne nous désespérons pas. Cette jeune veuve m'aime éperdument. Elle est plus généreuse encore que riche. Je réponds d'elle. Je vais

CHOIX DE LECTLUES.

la cherclier, et je vous l'amène, il retourne donc chez sa maîtresse. Quoi !

c'est vous, lui dit-elle monsieur de la Jeannotière? Que venez-vous faire ici?

abandonne-t-on ainsi sa mère? Allez chez cette pauvre femme, et dites-lui que je lui veux toujours du bien. J'ai besoin d'une femme de chambre, et je lui donnerai la préférence.

Le marquis stupéfait, la rage dans le cœur, alla chez ceux qu'il avait vu venir le plus familièrement dans la maison de son père. Ils le reçurent tous avec une politesse étudiée, et en ne lui donnant que de vagues espérances. 11 apprit mieux à connaître le monde dans une demijournée que dans tout le reste de sa vie.

Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir , il vit avancer une chaise roulante, à l'antique, espèce de tombereau couvert, avec des rideaux de cuir, suivi de quatre charrettes énormes toutes chargées. 11 y avait dans la chaise un jeune homme grossièrement vêtu.

C'était un visage rond et frais , qui respirait la douceur et la gaieté. Sa petite femme brune et assez grossièrement agréable, était cahotée à côté de lui. La voiture n'allait pas comme le char d'un petit maître. Le voyageur eut tout le temps decontempler le marqnisimmobile, abîmé dans sa douleur. Eh ! mon Dieu , s'écriat-il ! je crois que c"est là Jeannot! A ce nom le marquis lève les yeux : la voiture s'arrête. C'est Jeannot lui-même , c'est Jeannot. Le petit homme rebondi ne fait qu'un saut , et court embrasser son ancien camarade. Jeannot reconnut Colin. La honte et les pleurs couvrirent son visage. Tu mas abandonné, lui dit Colin; mais tu as beau être grand seigneur, je t'aimerai toujours. Jeannot, confus et attendri, lui conta, eu sanglotant, une partie de son histoire. Viens dans l'hôtellerie où je loge me conter le

reste, lui dit Colin. Embrasse ma petite femme , et allons dîner ensemble.

Il vont tous trois à pied suivis du bagage. — Qu'est-ce donc que tout cet attirail? Vous appartient-il? — Oui, tout esta moi et à ma femme. Nous arrivons du pays. Je suis à la tête d'une bonne manufacture de fer étamé et de cuivre.

J'ai épousé la fille d'un riche négociant en ustensiles nécessaires aux grands et aux petits. Nous travaillons beaucoup , Dieu nous bénit; nous n'avons point changé d'état , nous sommes heureux , nous aiderons notre ami Jeannot. Ne sois plus marquis; toutes les grandeurs de ce monde ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays, je t'apprendrai le métier, il n'est pas bien difficile. Je te mettrai de part, et nous vivrons gaiement dans le coin de terre où nous sommes nés. ,

Jeannot, éperdu, se sentait partagé entre la douleui et la joie , la tendresse et la honte ; et il se disait tout bas : Tous mes amis du bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai méprisé, vient seul à mon secours! Quelle instruction! La bonté d'ame de Colin développa , dans le cœur de Jeannot, le germe du bon naturel que le monde n'avait pas encore étouffé. 11 sentit qu'il ne pouvait abandonner son père et sa mère. Nous aurons soin de ta mère, dit Colin, et quant à ton bonhomme de père , qui est en prison, j'entends un peu les affaires et je me charge des siennes. 11 vint effectivement à bout de le tirer des mains de ses créanciers, /eannoi retourna dans sa patrie avec ses parens, qui reprirent leur première profession. Il épousa une sœur de Colin, laquelle étant de même humeur que le frère , le rendit très-heureux. Et Jeannot le père, et Jeannote la mère, et Jeannot le fils, virent que le bonheur n'est pas dans la vanité.

CHOIX DE I.ECTl RES.

MENALQUE.

Le moyen de couler une vie toujours heureuse.

Ménalque était bien vieux. Déjà les ans avaient penché sa tête ombragée de cheveux argentés , et il avait besoin d'un bâton pour rassurer ses pas cbancelans.

Ménalque avait travaillé , il avait fait le bien ; et , tranquille et serein , il attendait désormais le sommeil du tombeau. J.a bénédiction du ciel était répandue sur ses enfans. Il leur avait donné de nombreux troupeaux et de riches pâturages.

Aussi , tous s'étudiaient à l'envi à embellir ses vieux jours , et à lui rendre les soins qu'il avait eus de leur jeunesse.

Mais l'amusement le plus cher à ce bon vieillard , c'était lorsque les enfans de ses enfans venaient folâtrer autour de lui. Arbitre de leurs jeux , il jugeait leurs petits différens , et lui-même faisait leurs jouets. Sans cesse ils accouraient en criant : Oh ! fais-nous ceci , et puis encore cela. Quand ils l'avaient obtenu, ils se précipitaient a sou cou ; il sautaient de joie , et le vieillard souriait h leurs transports. 11 leur apprenait à tailler le jonc, à en faire des flûtes et des chalumeaux. 11 leur enseignait les airs qui appellent les brebis et les chèvres au pâturage, et ceux qui les ramènent au bercail. 11 composait pour eux des chansons. Les petits les chantaient , les plus grands les accompagnaient delà flûte. Quelquefois encore il leur racontait quelque histoire intéressante. Alors on les voyait assis à terre, ou sur le seuil de la porte, tous la bouche entre ouverte et les yeux attachés sur ses lèvres.

Un soir il était monté dans sa barque avec un de ses petits-fils , et , côtoyant la

mer, il était allé poser des filets dans les roseaux qui bordent de toutes parts le rivage de plusieurs petites îles. Déjà le soleil, sur son déclin , commençait à se plonger dans la mer , et l'onde et le ciel paraissaient tout en feu.

Que tout ce qui nous environne est beau! s'écria le jeune enfant, instruit par Ménalque à remarquer les beautés de la nature. Que tout ce qui nous environne est beau ! 0 mon père ! que j'ai de plaisir en ce moment!

Ta as du plaisir , lui dit Ménalque? eh bien ! tu en auras toujours , si tu conserves l'innocence de ton cœur. 0 mon cher fils! bientôt je te quitterai! bientôt j'abandonnerai cette belle contrée, pour recevoir dans des régions encore plus belles, la récompense de la probité! Ah! demeure toujours fidèle à la vertu , pleure avec l'affligé, et donne de ton pain à l'indigent. Contribue , autant qu'il est en ton pouvoir, au bien-être de tes semblables : sois laborieux, élève ton esprit vers le maître de la nature , à qui les vents et les mers obéissent, qui gouverne tout pour le bien de l'univers. Choisis plutôt la mort que de consentir au crime. C'est en pensant ainsi , ô mon fils ! que j'ai vu mes cheveux blanchir au milieu de la joie. Et quoique j'aie déjà vu quatre-vingts fois fleurir le bocage qui entoure notre cabane , cependant mes années nombreuses se sont écoulées comme un jour serein du printemps, au milieu des plaisirs les plus doux. J'ai essuyé, il est vrai, quelquesl malheurs. Lorsque ta mère expira,' mes yeux versèrent un torrent de larmes;

CHOIX DE LECTURES

on crut long-temps que je descendrais avec elle dans son tombeau. Souvent aussi l'orage m'a surpris au milieu de la mer, dans ma barque légère. Je voyais le vent de la tempête plongeant ses ailes dans les ondes , les secouer ensuite dans les airs , et me couvrir d'un effroyable déluge , tandis que les vagues entre ouvertes semblaient prêtes à m'engloutir.

Mais bientôt la fureur des vents s'apaisait, l'onde calmée me montrait de nouveau l'image du ciel , et le calme et la joie rentraient dans mon cœur. Maintenant le tombeau m'attend , je ne le crains point. Le soir de ma vie sera aussi beau que l'ont été le matin et le midi. O mon fils ! sois bon , sois vertueux , et tu seras heureux comme moi , et la nature aura sans cesse des charmes pour toi.

Le jeune hommese pencha sur le sein de Ménalque , en lui disant : Non , non , mon père , tu ne mourras pas si tôt ; le ciel te conservera encore pour ma consolation.

Et bien des larmes coulèrent de ses yeux. Pendant ce temps leurs filets se trouvèrent tendus. La nuit sortant peu à peu du sein de la mer , ils voguèrent doucement vers leur cabane.

Philète mourut bientôt : son fils vertueux le pleura long-temps, et jamais cette soirée ne lui sortit de l'esprit. Un saint tressaillement le saisissait quand l'image de son père se présentait à son ame. Il suivit toujours les instructions du respectable vieillard. Le ciel répandit ses bénédictions sur ses travaux. 11 vécu!

long temps, et sa vie ne lui parut aussi qu'un long printemps.

MTRTIL ET DAPHNÉ.

Les soins prévenans des enfans pour leurs pères.

MYRTiL. — Déjà , ma sœur , si matin!

A peine le coq matineux a-t-il salué l'aurore , et déjà tu cours dans la rosée ! Quelle fêle prépares-tu donc aujourd'hui, et pourquoi as-tu si matin rempli la corbeille de fleurs?

DAPHNÉ. — Te voilà, mon cher frère!

bonjour. D'où viens-tu pendant l'humidité du matin? Quel ouvrage as-tu entrepris dès la pointe du jour? Pour moi je suis venue ici chercher des violettes , du muguet, des roses; et pendant que notre père et notre mère dorment encore, je vais les surprendre sur leur lit. lisse réveilleront en respirant ces doux parfums, et se réjouiront quand ils se verront entourés de fleurs.

L'YRTiL.— Pour moi, ma sœur, pmntp ■

tu sais bien qu'hier au coucher du soleil , comme notre père tournait les yeux vers le coteau sur lequel il se repose souvent, il disait : Oh ! quel plaisir s'il y avait là un berceau qui piit nous recevoir sous son ombre ! Je l'entendis , et je fis comme si je ne l'avais pas entendu. Mais longtemps avant le lever du soleil , je suis venu ici , j'y ai construit un berceau , et j'ai allaché à l'entour les branches pendantes des coudriers. Regarde , ma sœur, l'ouvrage est achevé. Ne me décèle pas, jusqu'à ce que lui-même l'ait aperçu.

Que ce jour va être heureux pour nous ! DAPHNÉ.— O mon frère! comme il sera surpris agréablement, quand il apercevra de loin le berceau ! Je m'en vais à l'instant. »« vais me glisser légèrement

CHOIX DE LECTURES

auprès du lit de mes parons, et répandre ces fleurs autour d'eux.

MYRTiL. — Lorsqu'ils se réveillerout au milieu de ces doux parfuuis , ils se regarderont avec un souiire tendre , et diront : C'est Daphué qui a l'ait ceci! Où est-elle cette eiiranl? Avant que nous fussions éveillés, elle était occupée de nos plaisirs.

DAPFiNiî. — Eh vraiment ! quand notre père de sa fenêtre verra le berceau! Me

trorapé-je, dira-t-il alors? voilà un berceau sur le haut de la colline. Sûrement c'est mon fils qui l'a construit. Qu'il soit béni mon fils !.Le repos de la nuit ne l'a pas empêché de songer à réjouir notre vieillesse. Alors, mon frère, le jour entier sera pour nous un jour de délices ; car celui qui commence la journée par une bonne action est assuré de trouver du plaisir dans tout ce qu'il aura à faire.

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