‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 123 sur 197 · LB BESOIN D'AIMER ET D ETRE LIMÉ · texte numérisé non relu

LB BESOIN D'AIMER ET D ETRE LIMÉ

Le vislr Azamet avait plu , dans sa jeunesse, au sultau !\Iahinoud , qui l'éleva aux premières dignités de l'empire. Dès qu'Azamet fut en place , il voulut réformer les abus ; mais les grands et les iraans le perdirent dans l'esprit du prince, et même du peuple.

Privé de ses biens , et sans amis , Azamet se retira daus les rochers du Korasan. Là, il vivait seul dans une petite cabane qu'il avait construite , et il cultivait un petit terrain au bord d'un ruisseau.

Il y avait deux ans qu'il vivait dans cette solitude , lorsque le sage Usbeck découvrit sa retraite. Les conseils vertueux d'Usbeck n'avaient pas peu contribué à la perte du visir. Le Sage, qui n'avait point oublié son ami dans sa disgrâce , partit pour le Korasan.

Usbeck n'était plus qu'à un parasange de la cabane du ministre, lorsqu'il le rencontra. Ils se reconnurent , ils s'embrassèrent ; le Sage versait des larmes , le visage d'Àzamet était riant , son front était serein ^ et la joie était dans ses yeux. Béni soit l'Eternel qui donne de la force aux malheureux , dit Usbeck ! Celui qui possédait une belle maison dans les riches plaines de Ghilem est content d'habiter

une cabane dans les rochers du Korasan. 0 Azamet , ta vertu t'a suivi dans ces déserts ; elle te console d'avoir perdu les roses d'Hérat , les turquoises de Nishapour, et les soies de Mezendran ; mais a-t-elle pu te consoler de vivre seul? Il faut des compagnons à ceux mêmes qui n'ont point damis. Quelle solitude n'est pas un tombeau?

Ils approchaient cependant de la cabane d'Azamet , où il n'était pas rentré depuis le matin. Ils entendirent le hennissement d'un jeune cheval qui venait en bondissant à leur rencontre. Quand il fut auprès du visir , il le caressa et marcha dev.int lui en sautant et en hennissant.

Usbeck vit accourir d'une prairie voisine, deux belles génisses, qui passèrent et repassèrent devant Azamet. Elles semblaient lui offrir leur lait et présenter leur tête à son joug. Elles se mirent à sa suite. A quelques pas de là , deux chèvres , suivies de leurs petits chevreaux , descendirent d'un rocher; elles témoignèrent, par leurs cabrioles , la joie de revoir leur maître qu'elles accompagnaient en badinant autour de lui.

Bientôt du fond d'un petit verger , cou-

CHOIX DE LECTLRES.

vert de jeunes arbres, sortirent quatre ou cinq moutons; ils bêlaient , ils bondissaient et léchaient les mains d'Azamet, qui leur rendait leurs caresses en souriant. En même temps quelques pigeons vinrent se poser sur sa tète et sur ses épaules. Il entrait dans le petit verger qui environnait sa cabane , lorsqu'un coq l'aperçut et fit un cri de joie , et à ce cri, plusieurs poules, en coquetant, vinrent augmenter son cortège.

Mais les démonstrations de joie et d'amour de tous ces animaux n'égalaient point celles de deux jeunes chiens blancs qui attendaient Azaniet a sa porte. Ils ne venaient point au-devant de lui , et semblaient vouloir lui montrer qu'ils gardaient fidèlement sa demeure, qu'il leur avait confiée; mais au moment qu'il entra , ils l'accablèrent des caresses les plus vives. Ils rampaient autour de lui^ ils se

jetaient à ses pieds, ils les léchaient. A la moindre caresse que leur faisait leur maître , ils s'élançaient , ils faisaient de longs circuits autour de la cabane, en courant et eu abo\antde toute leur force. L'excès du plaisir leur donnait de la folie : ils revenaient bien vite tout hors d'haleine s'étendre encore aux pieds d'Azaraet . ■ Usbeck souriait à ce spectacle. Eh bien! lui dit le visir , tu me vois tel que j'ai été dès mon enfance, l'ami des êtres sensibles. J'ai voulu faire le bonheur des hommes, ils se sont opposés à mes desseins. Je rends ces auiraaux heureux . et je jouis de leur reconnaissance. Tu vois qu'enfermé dans les rochers du Rorasan , j'ai des compagnons , et que ma solitude n'est pas un tombeau. Je vis encore, ô mon cher Usbeck ! je vis encore, j'aime, et je suis aimé.

LES CRiniES PUNIS L'tTN PAR L'AUTRE.

Trois hommes voyageaient ensemble , ils rencontrèrent un trésor, et ils le partagèrent. Ils continuèrent leur route en s'entretenant de lusage qu'ils feraient de leurs richesses. Les vivres qu'ils avaient portés étaient consommés, ils convinrent qu'un d'eux irait en acheter à la ville , et que le plus jeune se chargerait de cette commission ; il partit.

11 se disait en chemin : Me voilà riche; mais je le serais bien davantage, si j'avais été seul quand le trésor s'est présenté ! Ces deux hommes m'ont enlevé mes richesses : ne pourrais-je pas les reprendre? Cela me serait facile ; je n'aurais qu'à empoisonner les vivres que je vais acheter.

A mon retour, je dirais que j'ai diné à la ville; mes compagnons mangeraient sans déûance, et ils mourraient. Je n'ai que le tiers du trésor, et j'aurais le tout.

Cependant les deux autres voyageurs se disaient : Nous avions bien affaire que ce jeune homme vînt s'associer à nous ! nous avons été obligés de partager le trésor avec lui : sa part aurait augmenté les nôtres, et nous serions véritablement riches. 11 va revenir, nous avons de bons poignards.

Le jeune homme revint avec des vivres empoisonnés. Ses compagnons l'assassinèrent ; ils mangèrent . ils moururent, et le trésor n'appartint à personne.

CHOIX DE LECÏLRES.

ALIBEE.

Cba-Abbas, roi de Perse, faisant un voyage, s'écarta de toute sa cour, pour passer dans la campagne sans y être connu , et pour y voir les peuples dans toute leur liberté naturelle. 11 prit seulement avec lui un de ses courtisans. Je ne connais point , lui dit le roi , les véritables mœurs des hommes. Tout ce qui nous aborde est déguisé. C'est l'art et non pas la nature simple qui se montre à nous. Je veux étudier la vie rustique, et voir ce genre d'hommes qu'on méprise tant, quoiqu'ils soient le vrai soutien de toute la société humaine. Je suis lassé de voir des courtisans qui m'observent pour me surprendre en me flattant. Il faut que j'aille voir des laboureurs et des bergers qui ne me connaissent pas. 11 passa, avec son confident, au milieu de plusieurs villages où l'on faisait des danses; et il était ravi de trouver loin des cours des plaisirs tranquilles et sans dépense. Il fit un repas dans une cabane ; et comme il avait grand faim, après avoir marché plus qu'à l'ordinaire , les alimens grossiers qu'il prit lui parurent plus agréables que tous les mets exquis de sa table. En passant dans une prairie semée de fleurs , qui bordait un clair ruisseau , il aperçut un jeune berger qui jouait de la flûte à l'ombre d'un grand ormeau , auprès de ses moutons paissans. Il l'aborde, il l'examine, il lui trouve une physionomie agréable , un air simple et ingénu , mais noble et gracieux. Les haillons dont le berger était couvert ne diminuaient point l'éclat de sa beauté. Le roi crut d'abord que c'était quelque personne de naissance illustre qui s'était déguisée; mais il apprit du berger que sou pèr« et sa mère étaient

dans un village voisin , et que son nom était Alibée. A mesure que le roi le questionnait , il admirait en lui un esprit ferme et raisonnable. Ses yeux étaient vifs, et n'avaient rien d'ardent et de farouche : sa voix était douce et insinuante, propre à toucher. Son visage n'avait rien de grossier; mais ce n'était pas une beauté molle et efféminée. Le berger, d'environ seize ans, ne savait point qu'il fût tel qu'il paraissait aux autres. 11 croyait penser , parler, être fait comme tous les autres bergers de son village. Mais , sans éducation , il avait appris tout ce que la raison fait apprendre à ceux qui l'écoutent. Le roi l'ayant entretenu familièrement, en fut charmé. 11 sut de lui , sur l'état des peuples, tout ce que les rois n'apprennent jamais d'une foule de flatteurs qui les environnent. De temps en temps il riait de la naïveté de cet enfant qui ne ménageait rien dans ses réponses. C'était une grande nouveauté pour le roi que d'entendre parler si naturellement.

11 fit signe au courtisan qui l'accompagnait de ne point découvrir qu'il était le roi ; car il craignait qu'AIibée ne perdît en un moment toute sa liberté et toutes ses grâces , s'il venait à savoir devant qui il parlait. Je vois bien , disait le prince au courtisan , que la nature n'est pas moins belle dans les plus basses conditions que dans les plus hautes. Jamais enfant de roi n'a paru mieux né que celui-ci qui garde les moutons. Je me trouverais trop heureux d'avoir un fils aussi beau, aussi sensé et aussi aimable. 11 me paraît propre à tout, et si on a soin de l'instruire, ce sera assurément un jour un grand 1 homme. Je veux le faire élever auprès

CHOIX DE LECTURES

de moi. Le roi emmena Alibée, qui fut bien surpris d'apprendre à qui il s'était rendu si agréable. On lui fit apprendre a lire, à écrire, à chanter, et ensuite on lui donna des maîtres pour les arts et pour les sciences qui ornent l'esprit.

D'abord il fut un peu ébloui de la cour, et son grand changement de fortune changea un peu son cœur. Son âge et sa faveur, joints ensemble, altérèrent un peu sa sagesse et sa modération. Au lieu de sa houlette, de sa flûte et de son habit de berger, il prit une robe de pourpre brodée d'or, avec un turban couvert de pierreries. Sa beauté effaça tout ce que la cour avait de plus agréable. 11 se rendit capable des affaires les plus sérieuses , et mérita la confiance de son maître, qui , connaissant le goût exquis d'Alibée pour toutes les magnificences d'un palais, lui donna enfin une charge très-considérable en Perse, qui est celle de garder tout ce que le prince a de pierreries et de meubles précieux.

Pendant toute la vie du grand Cha- Abbas, la faveur d'Alibée ne fit que croître. A mesure qu'il s'avança dans un âge plus mûr, il se ressouvint enfin de son ancienne condition , et souvent il la regrettait. 0 beaux jours I disait-il à luimême , jours innocens , jours où j'ai goûté une joie pure et sans périls , jours depuis lesquels je n'en ai vu aucun de si doux , ne vous reverrai-je jamais? Celui qui m'a privé de vous en me donnant tant de richesses, m'a tout ôté. Il voulut aller revoir son village; il s'attendrit dans les lieux où il avait autrefois dansé, chanté, joué de la flûte avec ses compagnons. Il fit quelque bien à tous ses paréos et à tous ses amis. 11 leur souhaita , pour principal bonheur, de ne quitter jamais la vie champêtre , et de n'éprouver jamais les malheurs de la cour.

Il les éprouva, ces malheurs, après la mort de son bon maître Cha-Abbas. Son

fils Chaph-Sephi succéda à ce prince. Des courtisans envieux , et pleins d'artifices, trouvèrent moyen de le prévenir contre Alibée. 11 a abusé, disaient-ils, de la confiance du feu roi. 11 a amassé des trésors immenses , et a détourné plusieurs choses d'un très-grand prix , dont il était dépositaire. Chaph-Sephi était, tout ensemble, jeune et prince : il n'en fallait pas tant pour être crédule , inappliqué et sans précaution. 11 eut la vanité de vouloir paraître réformer ce que le roi son père avait fait, et juger mieux que lui. Pour avoir un prétexte de déposséder Alibée de sa charge , il lui demanda , selon le conseil de ses courtisans envieux , de lui apporter un cimeterre garni de diamans, d'un prix immense, que le roi, son grandpère, avait accoutumé de porter dans les combats. Cha-Abbas avait fait, autrefois, ôter de ce cimeterre tous les beaux diamans; et Alibée prouva, par de bons témoins, que la chose avait été faite par l'ordre du feu roi, avant que la charge eût été donnée à Alibée. Quand les ennemis d'Alibée virent qu'ils ne pouvaient plus se servir de ce prétexte pour le perdre, ils conseillèrent à Chaph-Sephi de lui commander de faire , dans quinze jours , un inventaire exact de tous les meubles précieux dont il était chargé. Au bout de quinze jours il demanda 'a voir, lui-même, toutes choses. Alibée lui ouvrit toutes les portes, et lui montra tout ce qu'il avait en garde. Rien n'y manquait : tout était propre , bien rangé , et conservé avec grand soin. Le roi, bien étonné de trouver partout tant d'ordre et d'exactitude, était presque revenu en faveur d'Alibée, lorsqu'il aperçut, au bout d'une graude galerie pleine de meubles très-somptueux une porte de fer qui avait trois grandes serrures. C'est là , lui dirent à l'oreille les courtisans jaloux , qu'Alibée a caché toutes les choses précieuses qa'il vous a dérobées. Aussitôt le r'^i en colère ,

CHOIX DF LECTLIIES.

s'écria : Je veux voir ce qui est aa-delà

lie celle porle. Qu'y avez-vous mis? montrez-le-moi. A ces mois, Alibée se jeta à ses genoux, le conjurant, au nom de Dieu, de ne lui pas ôler ce qu'il avait de plus précieux sur la terre. 11 n'est pas juste, disait-il, que je perde en un moment ce qui me re^te, et qui fait ma ressource, après avoir travaillé tant d'années auprès du roi votre père. Otezmoi , si vous voulez , tout le reste; mais laissez-moi ceci. Le roi ne douta point que ce ne fût un trésor mal acquis quAlibée avait amassé. 11 prit un ton plus haut, et voulut absolument qu'on ouvrît celle porte. lùiGn Alibée, qui en avait les clefs, l'ouvrit lui-même. On ne trouva, en ce lieu, que la boulette, la flù.le, et Ihabit de berger qu'Alibée avait porté autrefois, et qu'il revoyait souvent avec joie, de peur d'oublier sa première condition.

Voilà , dit-il , ô grand roi ! les précieux restes de mon ancien bonheur. Ni la fortune, ni votre puissance, n'ont pu mêles ôler. Voilà mon trésor que je garde pour m'enrichir, quand vous m'aurez fait pauvre. Reprenez tout le reste; laissez-moi ces chers gages de mon premier état. Les voilà mes vrais biens qui ne manqueront jamais; les voilà, ces biens simples, inuocens, toujours doux à ceux qui savent se contenter du nécessaire , et ne se tour-

mentent point pour le superflu. Les voilà ces biens dont la liberté et la sûreté sont les fruits. Les voilà, ces biens qui ne m'ont jamais donné un moment dembarras. 0 chers instrumens d'une vie simple et heureuse! je n'aime que vous; c'est avec vous que je veux vivre et mourir. Pourquoi faut-il que d'autres biens trompeurs soient venus m'abuser et troubler le repos de ma vie? Je vous les rends , grand roi , tontes ces richesses qui me viennent de votre libéralité. Je ne garde que ce que j'avais, quand le roi votre père vint, par ses grâces, me rendre malheureux.

Le roi , entendant ces paroles , comprit l'innocence d'Alibée , et étant indigné contre les courtisans qui l'avaient voulu perdre, il les chassa d'auprès de lui.

Alibée devint son principal ofûcier, et fut chargé des affaires les plus secrètes ; mais il revoyait tous les jours sa houlette , sa flûte , et sou ancien habit , qu'il tenait toujours prêts dans son trésor , pour les reprendre dès que la fortune inconstante troublerait sa faveur. 11 mourut dans une extrême vieillesse , sans avoir jamais voulu ni faire punir ses ennemis , ni amasser aucun bien , et ne laissant à ses parens que de quoi vivre dans la condition de berger, qu'il crut toujours la plus sûre et la plus heureuse.

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