‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 125 sur 197 · LE BON FILS · texte numérisé non relu

LE BON FILS

Monsieur de "" allant joindre son régiment, il y a dix a douze ans, s'occupa, pendant sa route, à faire quelques recrues dont il avait besoin pour compléter sa compagnie. 11 trouva plusieurs hommes dans une petite ville , où il demeura une semaine. L'avant-veille de son départ .

il se présenta encore un jeune homme de la plus haute taille, et de la figure la plus intéressante. Il avait un air de candeur et d'honnêteté qui prévenait pour lui. M. de *~ ne put s'empêcher, à la première vue, de souhaiter d'avoir cet homme dans sa compagnie. Il le vit trembler en demandant qu'on l'engageât. Il prit ce mouvement pour l'effet de la timidité, et peut-être de l'inquiétude que peut avoir un jeune homme qui sent le prix de la liberté , et qui ne la vend pas sans regrets. Il lui montra ses soupçons, en tâchant de le rassurer.

Ab! monsieur, lui dit le jeune honuue, n'attribuez pas mon désordie a d'indignes motifs. Il ne vient que de la crainte d'être refusé, ^'ous ne voudrez peut-être

pas de moi , et mon malheur serait affreux. Il lui échappa quelques larmes en achevant ces mots. L'ofBcier ne manqua pas de l'assurer qu'il serait enchanté de le satisfaire, et lui demanda vite quelles étaient ses conditions. Je ne vous les propose qu'en tremblant , répondit le jeune homme : elles vous dégoûteront peut-être: je suis jeune, vous voyez ma taille, j'ai de la force . je me sens toutes les dispositions nécessaires pour servir; mais la circonstance malheureuse dans laquelle je me trouve me force de me mettre à un prix que vous trouverez sans doute exorbitant. Je ne puis rien en diminuer. Croyez que sans des raisons trop pressantes je ne vendrais point mon service : mais la nécessité m'impose une loi rigoureuse; je ne puis vous suivre a moins de cinq cents livres, et vous me percez le cœur si vous me refusez. Cinq cents livres, reprit l'officier! la somme est con- , sidérable , je l'avoue : mais vous me convenez, je vous crois de la bonne volonté, je ne marchanderai point avec vous , je

CHOIX DB LECTORES.

vais vous compter rolre argent. Signez , cl lencz-vous prêt à partir après-demain avec moi.

Le Jeune homme parut pénétré do la facilité de M. de . Il signa gaîmenl son engagement, et reçut les cinq cents livres avec autant de reconnaissance que s'il les avait eues en pur don. Il pria son capitaine de lui permettre d'aller remplit un devoir sacré, et lui promit de revenii a l'instant. M. de *"* crut remarquer quelque chose d'extraordinaire dans ce jeune homme. Curieux de s'éclaircir, il le suivit sans affcclaliou. Il le vit voler à la prison de la ville, frapper avec une vivacité singulière "a la porte, et se précipiter dedans aussitôt qu'elle fut ouverte. Il l'entendit dire au geôlier : Voilà la somme pour laquelle mon père a été arrêté, je la dépose entre vos oiains; conduisez-moi vers lui, que j'aie le plaisir de briser ses fers. L'officier s'arrête un moment pour lui laisser le temps d'arriver seul auprès de son père, et s'y rend ensuite après lui. 11 voit ce jeune homme

dans les bras d'an vieillard , qu'il courre de ses caresses et de ses larmes , b qui il apprend qu'il vient d'engager sa liberté pour lui procurer la sienne. Le prisonnier l'embrasse de nouveau. L'officier attendri s'avance. Consolez-vous , dit-il au vieillard ; je ne vous enlèverai point votre fils. Je veux partager le mérite de son action. 11 est libre ainsi que vous, et je ne regrette point une somme dont il a fait un si noble usage. Voilà son engagement et je le lui remets. Le père et le fils tombent à ses pieds ; le dernier refuse la liberté qu'on lui rend. Il conjure le capitaine de lui permettre de le suivre; son père n'a plus besoin de lui ; il ne pourrait que lui être à charge. L'officier ne peut le refuser. Le jeune homme a servi le temps ordinaire. H a toujours épargné sur sa paie quelques petits secours qu'il a fait passera son père, et lorsqu'il a eu ledroit de demander son congé, il en a profité pour aller servir ce vieillard qu'il nourrit actuellement du travail de ses mains.

LES TROGLOOITES.

Histoire d'un peuple malheureux par le crime, et heureux par la vertu.

Il y avait en Arabie un petit peuple appelé Troglodile. U descendait de ces anciens Troglodites, qui, si nous en croyons les historiens, ressemblaient plutôt à des bêtes qu'a des hommes.

Ceux-ci n'étaient point si contrefaits, ils n'étaient point velus comme des ours, ils ne sifflaient point ; mais ils étaient si médians et si féroces , qu'il n'y avait parmi eux aucun principe d'équité ni de justice.

Us avaient un roi d'une origine étrangère, qui, voulant corriger la méchan-

ceté de leur naturel , les traitait sévèrement; mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille royale.

Le coup étant fait, ils s'assemblèrent pour choisir un gouvernement; et après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus qu'ils leur devinrent insupportables, et ils les massacrèrent encore.

Ce peuple , libre de ce nouveau joug , ne consulta plus que son naturel sauvage. Tous les particuliers convinrent qu'ils

CHOIX I)B LECTEBES.

n'obéiraient plusk personne ; que chacun veillerait uniquement à ses intérêts, sans consulter ceux des autres.

Cette résolution unanime flattait extrêmement tous les particuliers. Ils disaient : Qu'ai-je affaire d'aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point? Je penserai uniquement à moi ; je vivrai heureux ; que m'importe que les autres le soient ? Je me procurerai tous mes besoins, et pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodites soient misérables.

Onélaitdans lemoisoii l'on ensemence les terres. Chacun dit '. Je ne labourerai mon champ que pour qu'il me fournisse le blé qu'il mefaut pour me nourrir ; une plus grande quantité me serait inutile; je ne prendrai point de la peine gour rien.

Les terres de ce peîit royaume n'étaient pas de même nature : il y en avait d'arides et de montagneuses ; et d'autres qui , dans un terrein bas , étaient arrosées de plusieurs ruisseaux. Celte année, la sécheresse fut très-grande , de manière que les terres qui étaient dans des lieux élevés manquèrent absolument, tandis que celles qui purent être arrosées furent très-fertiles. Ainsi, les peuples des montagnes périrent presque tous de faim , par la dureté des autres qui leur refusèrent de partager la récolte.

L'année d'ensuite fut très-pluvieuse.

Les lieux élevés se trouvèrent dune fertilité extraordinaire, et les terres basses furent submergées. La moitié du peuple cria une seconde fois famine ; mais ces misérables trouvèrent des gens aussi durs qu'ils l'avaient été eux-mêmes.

Un des principaux babitans avait une femme fort belle. Son voisin en devint amoureux, et l'enleva. 11 s'émut une grande querelle, et après bien des injures et des coups, ils convinrent de s'en remettre à la décision d'un Troglodite qui, pendant que la république sul>sislait.

avait eu quelque crédit. Ils allèrent à lui, et voulurent lui dire leurs raisons. Que m'importe, dit cet homme, que cette femme soit à vous ou à vous? J'ai mon champ à labourer ; je n'irai peut-être pas employer mon temps a terminer vos différends, et à travailler à vos affaires, tandis que je négligerai les miennes. Je vous prie de me laisser en repos , et de ne plus m'importuner de vos querelles.

La-dessus il les quitta, et s'en alla travailler sa terre.

Le ravisseur, qui était le plus fort, jura qu'il mourrait plutôt que de rendre cette femme ; et l'autre, pénétré de linjustice de son voisin, et de la dureté du juge, s'en retournait désespéré, lorsqu'il trouva dans son chemin une femme jeune et belle, qui revenait de la fontaine. 11 n'avait plus de femme, celle-là lui plut; et elle lui plut bien davantage lorsqu'il apprit que c'était la femme de celui qu'il avait voulu prendre pour juge, et qui avait été si peu sensible à son malheur. Il l'enleva et l'emmena dans sa maison.

Il y avait un homme qui possédait un champ assez fertile , qu'il cultivait avec grand soin. Deux de ses voisins s'unirent ensemble , le chassèrent de sa maison , et occupèrent son champ. Ils firent entr'eux une union pouf se défendre contre tous ceux qui voudraient l'usurper ; et effectivement ils se soutinrent par-l'a pendant plusieurs mois. Mais un desdeux, ennuyé departagerce qu'il pouvaitavoir tout seul, tua l'autre, etdevint seul maîtredu champ. Son empire ne fut pas long. Deux autres Troglodites vinrent l'attaquer ; il se trouva trop faible pour se défendre, et il fut massacré.

Un Troglodite, presque tout nu, vit de la laine qui était à vendre. 11 en demanda le prix. Le marchand dit en luimême : Naturellement je ne devrais espérer de ma laine qu'autant d'argent qu'il en faut pour acheter deux mesures de

CHOIX VU I.ECTIRES.

blé; mais je la vais vendre quatre fois davantage, afin d'avoir huit mesures. H fallut en passer par-là, et payer le prix demandé. Je suis bien aise , dit le marchand , j'aurai du hlda présent. Que dit«svous! reprit lachelcur, vous avez besoin de blé? j'en ai à vendre. 11 n'y a que le prix qui vous étonnera peut-être ; car vous saurez que le blé est extrêmement cher, et que la famine règne presque partout ; mais rendez-moi mon argent, et je vous donnerai une mesure de blé; car je ne veux pas m'en défaire autrement , dussiez-vous crever de faim.

Cependant une maladie cruelle ravageait la contrée. Un médecin habile y arriva du pay^ voisin, et donna ses remèdes si à propos, qu'il guérit tous ceux qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie eut cessé, il alla chez tous ceux qu'il avait traités, demander son salaire; mais il ne trouva que des refus. Il retourna dans son pays, et il y arriva accablé des fatigues d'un si long voyage. Mais bientôt après, il apprit que la même maladie se faisait sentir de nouveau, et affligeait plus que jamais cette terre ingrate. Us allèrent à lui celle fois , et n'attendirent pas qu'il vînt chez eux. « Allez, leur dit-il , hommes injustes ; vous avez dans l'ame im poison plus mortel que celui dont vous voulez guérir ; vous ue méritez pas d'occuper une place sur la terre, parce que vous n'avez point d'humanité , et que les règles de l'équité vous sont inconnues. Je croirais offenser les dieux qui vous punissent, si je m'opposais "a la justice de leur colère. » L'épidémie fiUsi virileote, qu'il n'y eut que deux familles qui échappèrent au malheur de la nation.

Il était resté dans ces deux familles deux hommes bien singuliers. Us avaient de l'humanilK? , ils connaissaient la justice, ils aimaient la vertu. Autant liés par la droiture de leur cœur que par la c-orrjplioQ de celui des autres, ils voyaient

la désolation générale, et ne la ressentaient que par la pilié. C'était le motif dune union nouvelle. Ils travaillaient avec une sollicitude commune, pour l'intérêt commun. Ils n'avaient de différends que ceux qu'une douce et tendre amitié faisait naître; et dans l'endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence, ils menaient une vie heureuse et tranquille. La terre semblait produire d'elle-même , cultivée par ces vertueuses mains.

Ils aimaient leurs femmes, et ils en étaient tendrement chéris. Toute leur altention était d'élever leurs enfans a la vertu. Ils leur représentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, etleur mettaient devant les yeux cet exemple si triste. Ils leur faisaient surtout senfir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt commun; que vouloir s'en séparer c'est vouloirse perdre; que la vertu n'est point une chose qui doive nous coîiter; qu'il ne faut point la regarder comme un exercice pénible , etque la justice pour autrui est une charité pour nous.

Us eurent bientôt la consolation des pères vertueux , qui est d'avoir des enfans qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s'éleva sous leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages. Le nombreaiismen ta, l'union fut toujours la même , et la vertu, bien loin de s'affaiblir dans la multitude , futfortifléeau contraire par un plus grand nombre d'exemples.

Qui pourrait représenter ici le bonheur de ces Troglodiles? Un peuple si juste devait être chéri des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour les connaître , il apprit à les craindre; et la religion vint adoucir dans les mœurs ce que la nature y avait laissé de trop rude.

Ils instituèrent des fêles en l'honneur des dieux. Les jeunes filles ornées de fleurs, et les jeunes garçons, les célébraient par leurs danses, et par les ac-

CHOIX DE LECTtRES.

cords d'une musique champêtre. On faisait ensuite des festins où la joie ne régnait pas moins que la frugalité. C'était dans ces assemblées que parlait la nature naïve ; c'était là qu'on apprenait à donner le cœur et à le recevoir; c'était la que les tendres mères se plaisaient à prévoir de loin pour leurs filles une union douce et fidèle.

On allait au temple pour demander les faveurs des dieux: ce n'étaient pas les richesses et une onéreuse abondance. De pareils souhaits étaient indignes des heureux ïroglodites; ils nesavaientlesdésirer que pour leurs compatriotes. Ils n'étaient au pied des autels que pour demander la sauté de leurs pères, l'union de leurs frères, la tendresse de leurs femmes, lamour et l'obéissance de leurs enfans.

Les filles y venaient apporter le tendre sacrifice de leur cœur , et ne demandaient d'autre grâce que celle de pouvoir rendre un.Troglodite heureux.

Le soir, lorsque les troupeaux quittaient les prairies , et que les bœufs fatigués avaient ramené la charrue , ils s'assemblaient; et, dans un repas frugal, ils chantaient les injustices des premiers Troglodites, leurs malheurs , la vertu renaissante avec un nouveau peuple, et sa félicité. Us célébraient les grandeurs des dieux , leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les implorent , et leur colère inévitable h ceux qui ne les craignent pas. Us décrivaient ensuite les délices de la vie champêtre , et le bonheur d'une condition toujours parée de l'innocence. Bientôt ils s'abandonnaient à un sommeil que les soins et les chagrins n'interrompaient jamais.

La nature ne fournissait pas moins à leurs désirs qu'à leurs besoins. Dans ce pays heureux, la cupidité était étrangère. Ils se faisaient des présens, où celui qui donnait croyait toujours avoir l'avantage. Le peuple Troglodite se regardait comme

une seule famille. Les troupeaux étaient presque toujours confondus. La seule peine qu'on s'épargnait ordinairement, c'était de les partager.

Un d'eux disait un jour : Mon père doit demain labourer son champ; je me lèverai deux heures avant lui, et quand il ira à son champ, il le trouvera tout labouré.

Un autre disait en lui-même: Il me semble que ma sœur a du goût pour ce jeune Troglodite ; il faut que je parle à mon père , et que je le détermine à faire ce mariage.

On vint dire à un autre que des voleurs avaient enlevé son troupeau. J'en suis fâché , dit-il , car il y avait une génisse toute blanche que je voulais offrir aux dieux.

On entendait dire à un autre: Il faut que j'aille au temple remercier les dieux ; car mon frère, que mon père aime tant , et que je chéris si fort, a recouvré la santé.

Ou bien: Il y a un champ qui touche à celui de mon père, et ceux qui le cultivent sont tous les jours exposés aux ardeurs du soleil. 11 faut que j'aille y planter deux arbres , afin que ces pauvres gens puissent aller quelquefois se reposer sous leur ombre.

Un jour que plusieurs Troglodites étaient assemblés, un vieillard parla d'un jeune homme qu'il soupçonnait d'avoir commis une mauvaise action , et lui en fit des reproches. Nous ne croyons pas qu'il ait commis ce crime, dirent les jeunes Troglodites; mais, s'il l'a fait, puisse-t-il mourir le dernier de sa famille!

On vint dire h un Troglodite, que des étrangers avaient pillé sa maison, et avaient tout emporté. S'ils n'étaient pas injustes , répondit-il , je souhaiterais que les dieux leur en donnassent un plus long usage qu'à moi.

CHOIX DE LECTLRES.

l'aul de prospërilés ne furent pas regardées sans euvie. Les peuples voisins s'assemblèrent ; et , sous un vain prétexte, ils résolurent d'enlever leurs troupeaux. Dès que celle résolution fut connue , les Troglodiles envoyèrent au-devant d'eui des ambassadeurs qui leur parlèrent ainsi :

Que vous ont fait les Troglod i tes ? Ontils enlevé vos femmes , dérobé vos bestiaux , ravagé vos campagnes ? Non. Nous sommes justes, et nous craignons les dieux. Que demandez-vous donc de nous?

Voulez-vous de la laine pour vous faire des habits ? Voulez-vous du lait de nos troupeaux, ou des fruits de nos terres? Mêliez bas les armes, venez au milieu de nous, et nous vous domierons de tout cela. Mais nous jurons, par ce qu'il y a de plus sacré , que , si vous entrez dans nos terres comme ennemis , nous vous regarderons comme un peuple injuste; et que nous vous traiterons comme des bêtes farouches.

Ces paroles furent renvoyées avec mépris; ces peuples sauvages entrèrent armés dans la terre des Troglodiles , qu'ils ne croyaient défendus que par leur innocence. Mais ils étaient bien disposés à la défense. Ils avaient mis leurs femmes et leurs enfans au milieu d'eux. Us furent étonnés de l'injustice de leurs ennemis , et non pas de leur nombre.

Une ardeur nouvelle s'était emparée dç leur cœur. L'un voulait mourir pour son Itère, et un autre pour sa femme et ses enfans; celui-ci pour ses frères, celui-là pour ses amis, tous pour le peuple troglodile. La place de celui qui expirait était d'abord prise par un autre, qui, outre la cause commune, avait encore une mort particulière à venger.

Tel fut le combat de l'injustice et de la vertu. Ces peuples lâches, qui ne cherchaient que le butin, n'eurent pas boule de fuir; et, cédant 'a la vertu des Troglodiles, ils les laissèrent dès-lors jouir en paix de leur bonheur.

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