‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 13 sur 197 · M. DE VERTEUIL , ADRIEN , SOD BU · texte numérisé non relu

M. DE VERTEUIL , ADRIEN , SOD BU

une petite tille et sa mère.

ADRIEN. — Voyez , je vous prie, mon papa : voici une pomme de terre sur le cliemin ; en voici encore une ; en voilà bien d'autres encore.

M. DE vF.RTEiiiL. — 11 cst vrai ; qui peut donc les avoir perdues?

ADRIEN. — Je ne sais. Je ne vois personne autour de nous.

M. DE vERTEiiL. — Ni moi nou plus.

C'est dommage. Si nous pouvions rencontrer celui qui les a perdues, nous les ramasserions pour les lui rendre , ou du moins nous pourrions l'avertir qu'elles sont tombées.

ADRIEN. — Elles se perdront ici ; voulez-vous que je les ramasse , mon papa '( nous les emporterons à la cuisine.

SI. DE VERT uiL. — Nou , mou ami ; elles ne sont pis à nous. Si leur véritable maître ne vient pas les chercher, il ne manquera pas de passer ici des pauvres gens à qui celte rencontre fera plaisir, et qui les ramasseront pour leur souper.

ADRIEN. — Venez , venez , je vous prie , et regardez de ce côté , mon papa : derrière ce buisson , j'aperçois une petite

fille. Oh ! elle pleure : la pauvre enfant! c'est elle sûrement qui aura perdu les pommes de terre.

M. DE VERTEUIL , ^'avançant verti ta pelUe fille. — Qu'est-ce donc , ma chère amie ! qu'as-tu à pleurer ?

LA PKTiTE FILLE. — Hélas! mousieur, mon maître m'a envoyée ce malin à la ville pour acheter des pommes de terre : tenez, voyez ce sac tout plein. {Montrant un sac qui est à teire auprès d'elle. ) Mais la cliarge est trop pesante pour que je puisse la porter ; je suis si lasse, que je ne peux plus' faire un pas. Je ne sais guère comment j'ariiverai à la maison.

M. DE VERTEUIL. — Qui CSt dODC tOn

maître, et où demeure-t-il ?

LA PETITE FILLE. — Mon maître s'appelle Bertrand ; il est marchand fruitier. Voyez -vous là -bas, là- bas ces grands arbres ? C'est là qu'il demeure, il me fait bien gagner les trente sous qu'il me donne par semaine. Ah! comme il va me battre ! {Elle se met à pleurer et à sangloter.)

M. DE VERTEUIL. — Nc pleure pas , ma chère enfant , cela ne sert à rien ; nous allons voir si nous pourrons te tirer d'affaire. Mais , dis - moi , nous avons

LE LIVAE UE FAMILLE

trouvé tant de pommes de terre sur le chemin ; sont-elles à toi ?

LA PETITE FiL^E. — Oui , monsieur.

M. UE vERTEuiL. — Est-ce quc tu les aurais jetées ?

LA. PETITE FILLE. — 11 n'est que trop vrai. Le sac était si pesant ! J'ai jeté un peu de ma charge pour la rendre plus légère. Hélas ! cela ne m'a pas servi de beaucoup.

M. DE VERTEUIL. — Mais , mon enfant y cela n'est pas bien. Ces pommes de terre n'étaient pas a toi ; elles sont a ton maître,, qui a donné son argent pour les avoir, et tu ne devais pas jeter le bien de ton maître. Va les ramasser, et tu viendras les remetl re dans le sac ; nous verrons ensuite , mon fils et moi , de quelle manière nous pourrons te secourir. ( La petite se levé en soupirant. )

ADRIEN. — Mon papa , elle est bien fatiguée. Voulez -vous me permettre de lui aider ?

M. DE VERTEDIL. — Très-volouticrs , mon fils : c'est un bon service a lui rendre ; en attendant , je resterai près du sac. ( Adrien et la petite fille vont ensemble , et ramassent les pommes de terre. \

ADRIEN , revenant le premier, — Mon papa, voici toutes celles qui peuvent tenir dans mon mouchoir ; faut-il que je les remette dans le sac ?

M. DE VERTEUIL. — Oui , mOU fils.

{La petite fille remet aussi dans le sac les pommes déterre qu elle rapporte dans son tablier. )

LA PETITE FILLE. — Comment ferai-je maintenant pour me charger de tout ce poids ?

ADRIEN. — 0 mon papa ! si j'avais ici mon chariot , nous pourrions y mettre le sac ; et j'aiderais la petite fille à le tirer.

M. DE VERTEUIL. — Ce Serait un fort bon moyen ; mais ton chariot est à la maison.

ADRIEN. — Oui, mon papa , voilà ce

qui me fâche. ( // veut prendre le sac. ) Oh ! qu'il est pesant ! Je ne peux seulement pas le soulever.

M. DE VERTEUIL. — J6 le croîs bien.

La petite fille est plus grande que toi , et à peine peut-elle le porter. Mais moi , je puis m'en charger aisément. Je vais le prendre sur mes épaules , et nous irons avec la petite fille.

LA PETITE FILLE. — 0 moBsieur ! le porter , vous-même ! vous avez trop de

bonté. ; •

M. DE VERTEUIL. — Laisscz-moi faire.' ( h prend le sac. ) Allons, mon enfant , marche devant nous , et montre- nous le chemin. [Us font ensemble quelques pas.) LA PETITE FILLE. — Ah , monsieur ! je suis perdue ! Voici ma mère qui vient ; elle va me gronder^ et me battre peutêtre.

M. DE VERTEUIL. — Nou , mou enfant, sois tranquille ; je vais tâcher de l'apaiser. LA MÈRE. — Eh bien, petite fille, qu'est-ce donc ? Pourquoi tarder si longtemps a revenir.? Ton maître est bien en colère contre toi. Il dit que tu es une paresseuse , et que tu famuses à baguejiander. Je vais t'appreudre à perdre ton temps. Où sont les pommes de terre que tu es allée acheter ? Est-ce que tu n'en as pas ?

LA PETITE FILLE. — Pardonuez-moi , ma mère , j'en ai ; et voilà ce brave

monsieur

LA MÈRE. — Eh bien, que veux-tu dire?

u. DE VERTEUIL. — Ma bonne amie , ne grondez pas voire fille ; elle n'est pas coupable. Est-ce an fardeau si lourd qu'il faut donner à porter à un enfant ? Nous l'avons trouvée ici près qui se désolait. Elle était si lasse , qu'elle ne pouvait plus faire un pas. Alors j'ai pris son sac. et je lui ai dit que je le porterais pour elle.

LA MÈRE. — Quoi ! mon cher monsieur, vous avez pu avoir tant de bonté ? {Elle prend le sac et le cliarge sur sa tête.

LE LIVRK DE FAMILLE

M. UE VERTELIL. — Et pourquoi nou , ma bonne amie ? Ne sommes -nous pas lous dans ce monde pour nous aider les ims les autres? Aurais-je dû laisser celte petite tille pleurer de douleur sans lui tendre la main pour la secourir ? Je vous le demande a vous-même , n'aurais-je pas été bien méchant ?

LA MÈRE. — Ah , monsieur ! que je vous ai d'obligations ! H est bien vrai que sou maître est un peu dur, et qu'il demande trop duu eufant. Ce sac est sûrement trop pesant pour elle. Il n'y a pas de reproches à lui faire. Console-toi , ma pauvre Madelon , lu ne retourneras plus

chez ton maître. Je te placerai cl.cz uo autre qui sera plus compatissant. Remercie bien ce brave monsieur, pour t'avoir si bonnement secourue. Tu peux retourner tout droit à la maison. Je vais porter les pommes de terre chez M. Bertrand , et lui dire que tu n'es plus a son service.

M. DE VERTELIL. — Oui , ma bonne amie, cherchez pour votre fille unmaîlre plus sensible et plus raisonnable. Ceux qui ne savent pas ménager les gens qui les servent , et qui , sans pitié , leur imposent un travail au - dessus de leurs forces , méritent de s'en voir abandonnés.

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