‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 154 sur 197 · QO'IL EST BEAU DE FAIRE DES B£UR£UX · texte numérisé non relu

QO'IL EST BEAU DE FAIRE DES B£UR£UX

Le duc de Montmorenci, fils du connétable de France du môme nom, était, ^ans contredit, l'homme le mieux fait du royaume ; ses traits étaient parfaitement beaux et réguliers; la douceur et la majesté étaient peintes sur son visage et dans foule sa personne : jamais on n'aperçut dans ses yeux ou sur ses traits \e plus léger nuage de colère et d'impatience. Enfin, sa prestance et son air étaient tels, que le célèbre duc d'Ossone, vice-roi de Naples, lui rendant visite, demeura longtemps sans lui parler. Montmorenci , surpris de son silence, et encore plus de l'extrême attention avec laquelle il le regardait, ne put s'empêcher de lui dire : « Monsieur . vous remarquez peut-être quelque défaut eu ma personne? — Monsieur , répondit d'Ossone , je trouve que la nature s'est méprise; car, croyant faire de TOUS un grand roi, elle n'a fait qu'un -duc, mais avec toutes les qualités nécessaires 'a un monarque.

La beauté de l'ame l'emportait encore chez Montmorenci sur la beauté du corps : il semble qu'il faisait consister toute sa gloire à faire des heureux; il ne laissait presque point passer un jour sans faire du bien. En voici quelques exemples.

Il s'entretenait, dans une de ses promenades a la campagne, sur ce qui fait le bonheur de la vie. Un de ceux qui l'accompagnaient soutenait, avec raison, que l'homme, dans les conditions les plus bornées, était souvent plus heureux que les grands de la terre. « Voira qui résoudra la question » , répondit le duc, en apercevant quatre cultivateurs qui dînaient à l'ombre d'un buisson. H niarcha vers eux; et leur adressant la parole : « Mes amis,

leur dit-il, êtes- vous heureux? Trois de ces paysans lui répondirent que, bornant leur félicité 'a quelques arpeus de terre qu'ils avaient reçus de leurs pères, ils ne désiraient rien de plus. Le quatrième avoua qu'il ne manquait a ses désirs que la possession d'un champ qui avait appartenu à sa famille, et qui était passé dans des mains étrangères. « Mais, si tu l'avais, continua le duc, serais-tu heureux? — Autant , monseigneur, qu'on peut l'être en ce monde. — Combien vaut-il? — Deux mil'e francs. — Qu'on les lui donne, s'écria Montmorenci , et qu'il soit dit que j'ai fait aujourd'hui un heureux. «

Ce généreux duc, après la mort de son père, joignit sa maison 'a la sienne, qui devint la plus nombreuse et la plus brillante du royaume. Il n'avait jamais moins de trente pages et de cinquante gentilshommes, tous entretenus avec la plus grande magnificence. On peut aisément se persuader que le nombre des officiers et des domestiques devait être à proportion très-considérable. La duchesse, son épouse , quoiqu'elle eût l'ame grande et généreuse, crut devoir lui faire des représentations à ce sujet. Le duc entrant, ou feignant d'eutrer dans ses raisons, fit avec elle la revue de sa maison ; mais elle ne lui nommait pas plus tôt un officier ou un domestique inutile, que Montmorenci prenait sa défense : celui-ci était nécessaire à ses gentilshommes : celui-là avait été reçu a la recommandation de ses amis ; enfin, d'un si grand nombre, il ne s'en trouva que deux qu'il sembla abandonner "a son épouse: mais peu après il lui demanda si elle croyait que ces deux

CHOIX DE LECTURES

officiers seraient à charge à sa maison : « Ne sont-ils pas assez mallieureux, ajoutait-il , de n'être bons à rien , sans leur donner le chagrin de les renvoyer? »

Ce seigneur généreux et bienfaisant répondait à ceux qui lui représentaient

que ses largesses convenaient plus a un roi qu'a nn grand seigneur : « Qu'il n'avait reçu tant de biens du ciel que pour en faire part aux autres, et qu'il n'aurait souhaité d'être empereur que pour être le bienfaiteur de l'humanité. »

LE BONHEUR DANS LA MéDiOCRITÉ.

Un de mes amis vint un jour se plaindre à moi de sa situation. « Je n'ai pas de fortune, me dit-il, et j'ai une famille nombreuse; je ne puis supporter plus long-temps le poids de sa misère et de la mienne. J'ai le des.sein de m'éloigner de ma patrie, où j'ai honte de ma pauvreté. Dans les pays éloignés , je serai pauvre sans en rougir, puisque je serai inconnu. Que sais-je encore? Vous m'avez dit souvent que je n'étais pas sans talens et sans connaissances ; si vous vouliez me recommander à votre ami le gouverneur de Gulistan, et qu'il voulût m'employerdans les affaires du roi , la fortune se lasserait peut-être de me persécuter; peut-être que je parviendrais aux dignités. — Monami, lui dis-je , prends garde k toi. Il y a chez les rois deux sortes de places : celles qui donnent le nécessaire, et celles qui donnent la puissance. Dans les premières , on est assez tranquille; dans les autres, on est environné de dangers. 11 faut te résoudre à te contenter de peu, ou h craindre beaucoup. »

Mon ami me répondit que dans l'état où il était il ne voulait pas faire ces réflexions; que l'espérance était sa seule consolation, et qu'il voulait s'y livrer ; qu'au reste sa probité ferait toujours sa jsûreté. « Hélas ! lui dis-je, vous me rappelez l'histoire de certain renard un peu plus prudent que vous ne l'êtes. Quelqu'un le vit un jour courir de toutes ses

forces, et s'enfuir vers son terrier; il lui demanda : Pourquoi cette fui te précipitée? as-tu commis quelque crime dont tu craignes le châtiment?— Aucun, ditle renard, Dieu merci ! et ma conscience ne me reproche rien ; mais je viens d'entendre les officiers du roi dire qu'ils avaient besoin d'un dromadaire. — Eh ! qu'as-tu de commun avec un dromadaire? — Mon Dieu ! dit le renard, les gens d'espiit ont toujours des ennemis. Si quelqu'un s'avisait de me montrer aux officiers du roi, eu disant, voilà un dromadaire, je serais pris et enchaîné, sans qu'on se donnât la peine dem'examiner. Monami, je reviens à vous. Je connais votre intégrité; mais les hommes faux vous cacheront les pièges qu'ils sèmeront sous vos pas. Le méchant feraentendre sa voix flétrissante. Le prince sera prévenu. Et qui trouverez-vous qui prenne votre défense? Soyez modéré. La mer est le chemin des richesses ; mais si vous aimez la sécurité, restez au rivage. Comme votre ami , je vous dois mes conseils ; mais je vous dois aussi mes services, et je vais vous donner une lettre pour le gouverneur de Gulistan.

Le lendemain , mon ami partit avec ma lettre. Le gouverneur lui donna d'abord un petit emploi. On lui trouva du jugement, de la dextérité, de la politesse; on ne tarda pas a l'avancer. On fut également content de lui dans des postes plus

CHOIX DE LFXTURES.

élevés; et enfin il fui mandé a la cour. Le roi prit pour lui de Teslime et du goût. Il en fit son favori. On le montrait au doigt, en disant : Voilà l'ami de notre maître. 11 ne tarda pas "a me faire part de ses succès, et je partageais sa joie. Dieu soit loué ! disais-je ; je vois qu'il ne faut jamais renoncer au bonheur.

Peu de temps après, j'allai faire le pèlerinage de la Mecque. A mon retour, je rencontrai dans un vallon sauvage, mais fort agréable, un homme en habit de paysan , qui sortait d'une cabane , et venait a moi en chantant et en riant. Il m'aborda dans un chemin couvert de grands arbres, et me dit ; « Les courtisans

que vous m'aviez pein(s ont été mes ennemis du jour que le roi m'approcha de sa personne. Us m'ont accusé de complots contre l'état et d'innovations dangereuses. Le roi a négligé de connaître la vérité. Mes amis, ceux que j'avais obligés, ont gardé le silence, et quelquesuns même se sont joints à mes accusa^ leurs. On m'a jeté dans une affreuse prison, où j'ai gémi long-temps. J'en suis sorti , et on m'a exilé , après m'avoir ôté mes richesses. Vous me revoyez pauvre, mais content. Je connais les hommes et la fortune. J'ai une cabane; et le petit champ que je cultive suffit aux besoins de ma famille et aux miens. »

LE RESPECT DES LOïS.

Il arriva un jour qu' un des domestiques du prince Henri, fils aîné de Henri IV, roi d'Angleterre, fut accusé au banc du roi, et saisi par l'ordre de ce tribunal . Ce prince, qui l'aimait particulièrement, regarda cette entreprise comme un manque de respect pour sa personne, et n'ayant que trop de flatteurs autour de lui qui enflammèrent encore son ressentiment par leurs conseils, il se rendit lui-même au siège delà justice; et, se présentant d'un air furieux, il donna ordre aux officiers de rendre sur-le-champ la liberté a son domestique. La crainte fit baisser les yeux 'a tous ceux qui l'entendirent, et leur ôta l'envie de répondre. 11 n'y eut que le lord-chef de justice, nommé William Gascoigne, qui se leva sans aucune marque d'étonnement , et qui exhorta le prince à se soumettre aux anciennes lois du royaume:

« Ou du moins, lui dit-il, si vous êtes résolu de sauver votre domestique des rigueurs de la loi, adressez-vous au roi votre père, et demandez-lui grâce pour le

coupable. C'est le seul moyen de satisfah-e votre inclination sans donner atteinte aux lois, et sans blesser la justice. »

Ce sage discours fit si peu d'impression sur le jeune prince , qu'ayant renouvelé ses ordres avec la même chaleur , il protesta que si l'on différait un moment à les suivre, il allait employer la violence. Le lord-chef de justice, qui le vit disposé sérieusement à l'exécution de cette menace, éleva la voix avec beaucoup de fermeté et de présence d'esprit, et lui commanda, en vertu de l'obéissance qu'il devait à l'autorité, non-seulementde laisser le prisoav nier, mais de se retirer à l'instant de la cour , dont il troublait les exercices par des procédés si violens. C'était attiser le feu et souffler sur la flamme. La colère du prince éclata d'une manière terrible ; et montant au comble, elle le porta à s'approcher furieusement du juge, qu'il crut peut-être épouvanter par ce mouvement.

Mais sir William , se rendant maître de tous les siens, soutint merveilleusement

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la majesté du siège sur lequel il représeulait le roi : « Prince, secria-t-il d'une voix ferme, je tiens ici la place de votre souverain seigneur et de votre père. Vous lui devez une double obéissance à ces deux titres. Je vous ordonne , en son nom , de renoncer à votre dessein, et de donner "désormais un meilleur exemple a ceux qui doivent quelque jour être vos sujets. Et pour réparer la désobéissance et le mépris que vous venez de marquer pour la loi, vous vous rendrez vous-même, en ce moment, dans la prison, où je vous enjoins de demeurer jusqu'à ce que le roi votre père vous fasse déclarer sa volonté. »

La gravité du juge, et la force de l'autorité, produisirent l'effet d'un coup de foudre. Le prince eu fut si frappé, que. remettant aussitôt son épée à ceux qui l'accompagnaient, il lit une profonde révérence au lord-chef de justice, et sans

répliquer un seul mot, il se rendit a la prison du même tribunal. Les gens de sa suite allèrent tout de suite faire c* rapport au roi, et ne manquèrent point d'y joindre toutes les plaintes qui pouvaient le prévenir contre sir William. Ce sage monarque se fltexpliquer jusqu'aux moindres circonstances. Ensuite il parut rêver un moment. Mais levant tout d'un coup les yeux et les mains au ciel, il s'écria dans une espèce de transport :

« 0 Dieu! quelle reconnaissance ne dois-je pas à ta bonté! tu m'as donc fait prc^ent d'un juge qui ne craint pas d'exercer la justice, et d'un fils qui non-seulement sait obéir, mais qui a la force desacriûer sa colère à l'obéissance! »

Ce trait fait également l'éloge de trois personnes : du roi , de son fils et de sir William.

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