POIRT D'AMITIE SANS LA VERTU
Un riche particulier de Londres, se trouvant 'a l'extrémité de sa vie après l'avoir passée dans les plaisirs, se rendit aux instances qu'on lui fit de disposer de son bien par un testament. Il n'avait point de parens assez proches , ni assez mal avec la fortune, pour se croire obligé de penser à eux; et celui qui le portait ainsi à régler ses affaires , se flattait , par cette raison, d'avoir beaucoup de part a son héritage. C'était un homme avec lequel il avait vécu constamment, et qui avait passé pour son meilleur ami , parce qu'il avait partagé avec lui tous ses plaisirs. Le testament s'achève, et la distribution des biens se fait 'a diverses personnes avec lesquelles on n'avait jamais soupçonné le testateur d'avoir la moindre liaison. Son
ami, chagrin de se voir oublié, n'eut pas hontede lui représenter que ce n'était pas là le prix qu'il devait attendre de son attachement. H reçut cette réponse : De quoi vous plaignez-vous"? vous êtes si étranger pour moi, que j'ai peine a vous reconnaître. Les raisons qui ont pu former notre connaissance et notre amitié sont absolument disparues. C'était la chaleur de mon sang , le goût de la débauche, l'emportement du plaisir ; il ne m'en reste plus rien. J'ai nommé pour mes héritiers ceux à qui je suis lié dans ce moment par la disposition de mon cœur, qui me fait du moins goûter leurs vertus; et je regarde comme mes amis ceux à qui je voudrais ressembler.
05IDÂB ET L'ERMITE.
La vie de l'homme est le voyage d'un jour.
Obidah, fils d'Âbensina, entreprit un voyage, et se tourna du côté de l'Indostan. Il jouissait d'une santé ferme et vigoureuse ; il était animé par le désir et l'espérance ; il ne s'arrêtait que de temps en temps pour écouter le ramage des oiseaux, pour respirer un air doux et frais , et se désaltérer an bord d'un ruisseau ; quelquefois il contemplait les chênes , ces monarques des montagnes ; d'autres fois il respirait l'agréable odeur de la primevère, fille aînée du printemps ; tous ses sens étaient agréablement flattés; tous soucis étaient bannis de son cœur.
11 continua sa route jusqu'au moment où le soleil fut au midi; et la chaleur qui augmentait à chaque instant affaiblissant ses forces, il re^^arda autour de lui , afin de découvrir un chemin qu'il pût suivre sans être incommodé par l'ardeur du jour. Il aperçut à sa droite un bocage, dont l'ombre ondoyante semblait l'inviter à tourner ses pas de ce côté-là. 11 y entra; la fraîcheur et la verdure lui offrirent des charmes auxquels il ne put résister. Cependant il n'oublia pas qu'il avait entrepris un voyage ; mais apercevant un petit sentier bordé de fleurs , qui parais-
CHOIX DE LECTURES
sait dans la même direction que le grand chemin , il prit la résolution de le suivre, d'allier ainsi le plaisir avec la peine , et .de se procurer les avantages de la diligence , sans en trop éprouver les fatigues. Il continua donc de marcher pendant quelque temps , et avec une ardeur qui ne se ralentissait point , excepté lorsqu'il était arrêté par le chant des oiseaux que a chaleur attirait dans l'ombre , ou lorsqu'il s'amusait à cueillir des fleurs qui étaient d'un côté du sentier , et des fruits que les branches des arbres lui offraient de l'autre. Enfin , le petit sentier commençant à s'écarter de la grande route , et à se perdre parmi les arbres et les buissons , qui étaient rafraîchis par des fontaines et des cascades, Obidah s'arrêta un instant ; il examina s'il ne risquait pas de s'écarter trop de la grande route; mais se rappelant que la chaleur était encore très-ardente , il résolut de continuer par le petit sentier , pensauk qu'il ne ferait pas un long détour , et que bientôt il retrouverait le grand chemin. 11 redoubla le pas , afin de regagner ce que les détours lui avaient fait perdre. L'espèce d'inquiétude où il était , le portait a s'arrêter a chaque objet qui s'offrait h sa vue, et a goûter tous les différens plaisirs qui se présentaient a lui, et qui servaient à le distraire. 11 faisait parler les échos ; il montait sur les arbres , d'où il pouvait découvrir de belles perspectives ; il s'arrêtait devant les cascades; il se plaisait a former un cours aux ruisseaux qui coulaient entre les arbres: il battit ainsi un long espace de terrain, en faisant mille tours et détours. Les heures s'écoulaient dans ces amusemens , sans qu'il s'en aperçût. Il s'arrêta enfin; le jour était sur son déclin : il s'éleva tout a coup une tempête. Le danger où il se ïrouvait lui fit sentir que l'homme s'éio'igne souvent du bonheur, lorsqu'il ne (onsuUe que son bonheur actuel. Il se
repentit d'être entré dans le bocage, et d'avoir quitté la grande route. L'air s'obscurcit de plus en plus , et un coup de tonnerre le tira de sa méditation.
11 résolut de faire tout son possible pour sortir du lieu où il était, et pour retrouver le grand chemin. S'étant prosterné devant l'auteur de la nature, et ayant imploré son secours , il avança d'abord avec confiance , tenant son épée à la main pour écarter les bêtes du désert , effrayées par l'orage. Il entendait à droite et à gauche les hurlemens plaintifs de la rage et de la terreur ; il était au milieu de l'horreur des ténèbres et de la solitude; les vents impétueux mugissaient dans la forêt , et les torrens roulaient avec un bruit affreux; il marchait d'un pas tremblant dans l'obscurité : il se sentit enfin accablé de fatigue, et il était sur le point de céder à son malheureux destin , lorsqu'il aperçut une lumière. Il s'avance du côté où elle paraissait, et il découvre la retraite d'un ermite. Un bon vieillard le reçut avec empressement , et lui donna de la nourriture. Le repas étant achevé: Comment êtes-vous parvenu jusqu'ici , lui dit l'ermite ? II y a près de trente ans que je suis dans cette retraite, et personne n'y était encore venu. Obidah lui raconta sans déguisement tout ce qui lui était arrivé.
Mon fils, lui dit l'ermite, n'oubliez jamais le danger que vous avez couru aujourd'hui par votre imprudence. Souvenez-vous que la vie de l'homme est le voyage d'un jour. Au matin delà jeunesse nous nous levons pleins de vigueur, nous sommes animés au travail par l'espérance, et nous marchons d'un pas ferme dans le sentier de la sagesse. Peu de temps après, notre zèle se ralentit, nous cherchons a faciliter nos devoirs, et à parvenir a notre but par des sentiers agréables. L'horreur que nous avions d'abord pour le crime [ s'affaiblit , et nous nous hasardons a nous I approcher de ce que nous avions résolu
CHOIX DE LECTCRES.
d'éloigaer sans cesse de nous. Le cœur s'amollit par degrés, et nous cessons d'être sur nos gardes; nous portons nos regards sur les jardins du plaisir ; ce n'est pas sans scrupule que nous en approchons, nous y entrons, mais en tremblant, et toujours dans l'espérance d'y passer sans perdre de vue le sentier de la vertu , que nous laissons pour un instant à notre droite, et dans lequel nous nous proposons de rentrer ; mais une tentation succède aune autre, une facilité prépare la voie à une seconde ; bientôt nous ne goûtons plus le bonheur attaché a linnocence , et nous soulageons notre inquiétude par les plaisirs auxquels nous nous livrons. Nous perdons insensiblement le souvenir de nos premières résolutions, et nous oublions ce qui convient a des êtres raisonnables. Nous nous jetons dans le tumulte des affaires , nous donnons tête baissée dans les plaisirs des sens : nous promenons d'objets en objets notre inconstance, jusqu'à ce que les ténèbres
de l'âge avancé nous surprennent, et que le malaise , l'inquiétude et l'angoisse s'emparent de nous. Alors la réflexion nous rapelle a nous-mêmes, nous tournons les yeux sur notre vie passée : ce spectacle nous cause de l'horreur , du trouble et des remords ; nous regrettons, quelquefois en vain , d'avoir quitté les sentiers de la sagesse. Heureux ceux, mon fils , qui apprendront de ton exemple à ne jamais désespérer, et qui se souviendront que, quoique le jour soit fini , et que les forces leur manquent , ils doivent faire un dernier effort ; que la réforme des mœurs n'est pas impossible; que l'on peut revenir de ses égareraens , et que celui qui implore le secours du Ciel , peut triompher des difûcultés qui paraissent insurmontables. Allez, mon fils, prendre du repos. Mettez-vous sous la protection de celui qui soutient tout. Demain recommencez votre route, et l'expérience vous rendra sage 'a l'avenir.