‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 156 sur 197 · LES DOUCEURS DU TR&VAIL · texte numérisé non relu

LES DOUCEURS DU TR&VAIL

Omar , l'ermite de la montagne d'Aubukabis , qui s'élève a l'orient de La Mecque , et qui domine sur toute la ville , trouva un jour, au lever du soleil, un homme seul et pensif, assis à quelques pas de sa cellule. Il le regarda long-temps avec attention , et s'aperçut que ses yeux étaient sombres et hagards , son corps faible et décharné. Cet homme semblait aussi fixer attentivement le bon ermite. Tout a coup, comme s'il fût sorti d'un songe profond, la rougeur couvrit son visage, et il se prosterna vers la terre. Fils de l'affliction , lui dit Omar, qui estu? et quel est le sujet de ta peine "^ Mun nom, répliqua l'étranger, est Hassan. Je

suis né dans cette ville. L'ange de l'adversité a étendu sa main sur moi , et il n'est pas en ton pouvoir de me délivrer du mal qui fait naître ta généreuse compassion. Ta délivrance, reprit Omar, n'appartient sans doute qu'à celui de qui nous devons recevoir avec humilité le bien et le mal. Cependant, ne me cache pas la source de ton infortune; car si je ne puis rejeter loin de tui le fardeau qui t'accable, je puis au moins l'aider à le supporter. Hassan fixa la vue sur la terre, et demeura quelque temps en silence.

Poussant enfin un profond soupir, il leva les yeux vers Omar, et satisfit ainsi sa demande.

C1U)1\ l>v. LECTLKES.

H y a euviron six ans que noire puissanl seigneur, le calife Almalick, dont la mémoire soit à jamais bénie , vint , pour la première fois, adorer Dieu en secret dans son temple de la sainte cité. Après qu'il eut satisfait a ses premières dévotions, il resta quelques jours dans la ville, occupé à relever le faible et "a réprimer l'oppresseur. La veuve respirait sous sa défense. L'enfance et la vieillesse marchaient appuyées sur sa généreuse bouté. -Moi, qui ne craignais de malheur que la maladie , et qui n'attendais de bien que le prix de mon travail journalier, je chantais en faisant mon ouvrage, lorsque Âlmalick entra dans ma demeure. 11 tourna de tous côtés ses regards avec un sourire de satisfaction , sapercevant que tout était simple, mais propre, et que jetais content dans le sein de mon travail. Comme ses vêtemens étaient ceux d'un pèlerin , je me hâtai de le recevoir avec les égards et les soins d'une tendre hospitalité , et ma gaieté était plutôt augmentée que gênée par sa présence. Après qu'il eut pris quelque léger rafraîchissement, il me fit plusieurs questions; et quoique par mes réponses je m'efforçasse de l'exciter à la joie , je m'apercevais qu'il devenait pensif, et qu'il me considérait avec ime attention profonde. Je soupçonnais qu'il pouvait m'avoir vu autrefois , t't qu'il cherchait 'a me reconnaître : c'est [«ourquoi je lui demandai son pays et son nom. Hassan, me dit-il, j'ai fait naître la curiosité, et elle sera satisfaite. Celui qui te parle maintenant est Almalick, 1 ami du juste , dont la demeure est le trône de Médine , et dont la mission est d'en haut. Ces paroles me frappèrent d'étonnement. quoique j'eusse quelque doute de leur vérité. Mais Almalick dépouillant son manteau, découvrit à mes yeux les ornemens de l'empire , et mit l'anneau royal 'a son doigt. Alors je me jetai 'a ses genoux . et j'allais me prosterner

devant lui; il me retint. Hassan, me dit-il, arrête, lu es plus grand que moi, car j'ai tiré de toi les leçons de la sagesse. Je répondis : Ne le moque pas de Ion scrvitemv, qui n'est qu'un ver en ta présence. La vie et la mort sont dans tes mains. Le bonheur et le malheur sont les enfans de ta volonté. Hassan, répliqua-l-il , je ne puis disposer de la vie et du bonheur, qu'en m'abstenant de les arracher à ceux qui les possèdent; et toi, tu possèdes la félicité que je ne puis ni donner ni obtenir. Mon pouvoir sur les autres remplit mon sein de sollicitudes. Je puis réprimer la fraude et la violence, satisfaire les désirs dévorans de l'avarice et de l'ambition ; mais pour ce qui est de la vertu , je suis impuissant. Si je pouvais la récompenser, je la récompenserais en toi.

Tu vis content , sans ambition et sans avarice : t'élever, ce serait détruire la simplicité de la vie, et altérer un bonheur que je n'ai le pouvoir ni d'accroître ni de maintenir. Il se leva et me recommandant le secret , il partit.

Aussitôt que je fus revenu de la confusion et de l'étonnement où m'avait plongé le calife, je commençai à regretter que ma conduite eiit rendu vaine sa générosité, et j'accusai ma gaieté d'être cause de ce que j'allais rester dans la pauvreté et dans le travail. Je réfléchis alors à l'obscurité de mon état , où m'avait laissé languir une indifférence blâmable pour les richesses. Je négligeai mon travail , parce que j'en méprisai le salaire. Je passais le jour dans l'inaction , formant des projets chimériques pour recouvrer le bien que j'avais perdu ; et la nuit , au lieu de me plonger dans le sommeil doux et rafraîchissant, dont je ne sortais qu'avec des forces nouvelles, et une nouvelle gaieté, je ne rêvais qu'à de riches habits, à un équipage fastueux, à des jardins et à des palais; et je ne m'éveillais que pour regretter ces illusions^

criOIX DE LECTCflES.

qui s'étaiont évanouies. \îa sauté eiiJiu s'^lléra par l'iaquiétude de mon eapril ; je veudis tous mos meubles pour subsister, ne me réservant qu'un matelas, sur lequel je demeurais souvent couché pendant tout l'intervalle d'une nuit à l'autre. Dans la première lune de l'année suivante, le calife revint à La Mecque avec le môme secret , et pour le même dessein. Il voulut voir encore cet homme qu'il avait vu ne tirer son bonheur que de lui-même ; mais il ne me trouva plus charmant, par des chansons , la faligue de mon travail , plein de vigueur et de contentement, lime trouva au contraire pâle , défait, assis sur la terre , et buvant de l'opium pour substituer les fantômes d'une imagination égarée aux réalités de la grandeur. 11 était entré avec l'air d'une joyeuse impatience ; mais à peine eut-il jeté les yeux sur moi, qu'elle fut changée en surprise et eu compassion. J'avais autrefois désiré une nouvelle occasion de parler au calife ; cependant je fus confondu à sa présence ; et me jetant à ses pieds, je mis mes mains sur ma tête , sans pouvoir proférer une seule parole. Hassan, me dit-il, que peux-tu avoir perdu, toi dont la richesse était le travail de tes mains ? Qui peut t'a voir rendu triste , lorsque la source de ta joie était dans ton cœur? Quel malheur t'est-il arrivé? Parle, et si je puis te soulager , tu vas redevenir heureux. Je fus encouragé par ces mots à lui répondre , et je le fis ainsi : Que mon maître pardonne la hardiesse de son esclave, qui aimerait mieux dovenir muet pour toujours que de lui déguiser la vérité. Je suis devenu malheureux par la perte de ce qui n'a jamais été en ma possession : tu as élevé en moi des désirs que je ne suis pas digne de te voir satisfaire. Mais pourquoi as-tu pensé que celui qui était heureux dans l'obscurité et dans l'indigence, ne serait pas plus heureux dans l'opulence et dans les honneurs ? Lorsque j'eus fini ce discours, Almalick

resta quelques momens en suspens , et je continuai de me prosterner devant lui. Hassan, me dit-ii, je m'aperçois , non avec indignation , mais avec regret , que je me suis mépris sur ton caractère. Je vois maintenant que l'ambition et l'avarice n'étaient qu'assoupies dans ton cœur , parce que leurs objets étaient trop éloignés pour les réveiller. Je ne puis te revêtir d'autorité , parce que je ne veux pas soumettre mon peuple à l'oppression , et que je ne voudrais pasêtre forcé de te punir pour des crimes que je t'aurais mis à portée de commettre. Mais puisque je t'ai enlevé ce qu'il n'est pas en mon pouvoir de te rendre , je satisferai du moins en partie les désirs que j'ai éveillés en toi, de crainte que ton cœur ne m'accuse d'injustice, et que tu continues de vivre toujours insupportable à toi-même.

Lève-toi donc , et me suis. Je me levai de la terre où j'étais à genoux, comme si j'avais eu les ailes dun aigle. Je baisai les bords de son manteau dans une extase de reconnaissance et de joie; et quand je fus sorti de ma demeure , le cœur me battait comme si je fusse sorti de la caverne d'un lion. Je suivis Almalick dans le caravansérail où il logeait: et lorsqu'il eut acquitté son vœu , je volai sur ses pas à Médine , où il me donna un appartement dans son sérail. J'étais servi par ses propres esclaves, et je recevais chaque semaine de son trésor une somme qui excédait mes plus ambitieuses espérances.

Mais je sentis bientôt que les viandes qu'on présentait sur ma table n'étaient pas aussi savoureuses que celles que je mangeais assaisonnées par le seul appétit ; que le sommeil n'était pas aussi doux que celui auquel j'étais invité par la lassitude , et que le temps ne coulait pas avec autant de charmes pour moi que lorsque mon travail attendait sa récompense. Je me rappelais avec regret mes anciennes jouissances ; et tandis que je

CHOIX riK LECILRES.

Boupirais au milieu de ces superliuilés »jui ne pouvaieut rassasier mes désirs , elles me furent loul à coup arracliées. Almalick , au milieu de la gloire de son règne , et dans la plus grande vigueur de son âge , mourut subilemeot dans son bain.

Son fils All)ul)ckir, qui le remplaça sur le trône , était animé contre moi par ceux qui ine regardaient tout à la fois avec envie et avec mépris. Il supprima soudain ma pension , et ordonna qu'on rae chassât honteusement de son palais. Ce commandement fut exécuté avec une telle rigueur , que deux heures après la mort de Dion ancien maître , je me trouvai dans les rues de Médine , exposé "a la faim et à la dérision , au sortir de la mollesse et de la vanité. Omar , Omar , garde-toi de me reprocher mes murmures , si l'expérience ne t'a pas fait connaître Ihumiliation de la disgrâce. Pourquoi cette leçon a-t-elle été réservée pour moi dans le livre de la Providence? J'ai fui de Médine à La Mecque, el je ne peux fuir de moi-même. Combien sont différens les trois états par lesquels j'ai passé! et toutefois leur souvenir est également pleiu d'amertume. Hassan ayant ainsi fini son histoire , joignit ses deux mains ensemble ; et levant les yeux vers le ciel , il laissa échapper un torrent de larmes.

Omar attendit que cet accès de douleur fût calmé; et le prenant par la main , il lui dit : Mon fils, ne livre point ton ame

à l'aniiclion; il te reste encore plus de moyens de félicité, qu'il n'a été au pouvoir d'Almalick de t'en donner , et qu'Albubekir n'a pu t'en faire perdre. Le saint prophète m'inspire les paroles que je vais te révéler.

Tu asgoûlé autrefois le bonheur au sein de la pauvreté et du travail; tu peux l'y retrouver encore. Vois si tu as été heureux parmi les délices du palais d'Almalick ! Tu ne l'aurais pas été davantage par la possession de son empire. Crois-moi , mets la confiance en celui qui seul peut satisfaire les désirs de ta raison. Fixe ton espoir sur cet héritage auprès duquel le monde entier n'est qu'une goutte de la mer, ou l'un des grains de sable répandus sur ses bords. Retourne, mon fils , retourne a ton travail ; ta nourriture sera encore savoureuse , et ton sommeil gracieux. Ton contentement aura une stabilité qui ne dépendra point du caprice des hommes, el ta vie sera un encens pur devant le trône de l'Éternel.

Hassan , dans l'esprit duquel l'ange de linstruction imprimait le conseil dOraar , se hâta d'aller se prosterner dans le temple du prophète. La sérénité de la paix rayonna sur son ame , comme le doux éclat du matin sur le sommet de la montagne d'Âubukabis. Il retourna avec gaieté 'a son travail, et ses derniers jours furent encore plus heureux que les premiers.

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