‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 157 sur 197 · LES DEUX LIARDS · texte numérisé non relu

LES DEUX LIARDS

Un cœur vertueux ne saurait être insensible à la vue d'une bonne action.

Lue dame de qualité, dont la mort a causé de justes regrets , se trouva un jour dans une église de Poitiers, peu éloignée d'un soldat qui . placé devant elle, priait

dune voix assez haute. Il l'édifiait; mais cette manière de prier dérangeait la sienne : elle se lève , et va le toucher doucement à l'épaule , pour l'avertir de prier

CHOIX DE LECTURES

plus bas. Cet homme , imaginant qu'un pauvre lui demande l'aumône , fait , sans

tourner la tête ni cesser sa prière , un geste qui annonce qu'il ne veut , ou ne

peut rien donner. La dame reconnaît sa méprise , et répète néanmoins le même mouvement. Le soldat , voulant faire retirer le prétendu pauvre , tire deux liards de sa poche ; et, les yeux toujours fixés à terre, sans changer d'attitude, il tend la main en arrière , pour qu'il prenne son aumône et le laisse tranquille. La dame la prend, et retourne à sa place, qu'elle quitte un moment après, afin de n'être point distraite par le soldat qui continue de prier à sa manière. Enfin , elle revint chez elle , et se mit à table avec un grand nombre de personnes , parmi lesquelles il y avait plusieurs officiers du régiment de ce soldat. Elle leur raconta son aventure, et parut désirer de revoir celui qui lui avait fait l'aumône. On le cherche ; on le découvre; il arrive : c'était un vieux caporal, bon sujet, et très-pieux. La dame le reconnaît , et lui demande s'il se souvient d'avoir fait l'aumône de deux liards dans telle église, le jour même Oui , ma-

dame , répond-il. — Eh bien ! c'est a moi que vous l'avez faite, et voilà deux louis , que je vous donne pour vos deux liards. — Je vous supplie , madame , d'excuser ma méprise. Quant aux deux louis, je n'en ai pas besoin : le roi me nourrit , m'habille , me loge , et je travaille ; je vis content avec ma sokle et les petits profils de mon travail. Ayez la bonté de faire cette charité a ceux à qui elle peut être nécessaire. — Mon ami , vous ne m'avez point offensée ; vous m'avez édifiée et je vous admire; ce n'est point une aumône que je veux vous faire; je sais qu'un soldat n'en a pas besoin , et n'en reçoit point ; je veux seulement vous donner une marque de ma satisfaction , et de mon estime pour votre façon de penser. Prenez, je vous prie , mes deux louis, et distriluezles vous-même ; puisque vous aimez les pauvres , je veux que vous ayez le plaisir de leur faire du bien. Cette scène attendrit tous les assistans.

CHOIX DE LECTURES

Page 1