‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 19 sur 197 · LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LA CONSCIENCE

Matl. DE VERTEUII. , PAULINE ,

sa fille.

m""* de vERTEi il. — Pauline , lorsqu'en jouant avec ton frère , qui est plus petit et plus faible que toi , il t'arrive de lui prendre quelque chose de force , ou de le battre, en un mot, de lui causer du chagrin , ne sens-tu pas en toi-même que c'est fort mal fait , et n'as-tu pas bientôt du regret de t'êtrc comportée de cette indigne manière?

PAULINE. — Oui , maman , je l'avoue ; je ne suis plus aussi joyeuse qu'auparavant , et je me veux du mal d'avoir été si méchante.

j,me pj, VERTEUIL. — Et si , daus un mouvement de dépit contre lui , tu entrais dans sa chambre quand il n'y serait pas , et que, pour lui faire de la peine, tu jetasses dans le feu les joujoux dont il s'amuse , ne sentirais-tu pas bientôt une inquiétude secrète , comme si tu avais peur de quelqu'un, quand même tu aurais

été seule lorsque tu aurais fait ton coup, et que, par conséquent , tu n'eusses aucune punition à craindre ?

PAULINE. — Ah , maman , vous avez raison .

m"* DE VERTEUIL. — Il Semblerait, à la vivacité de ta réponse , que tu aurais fait quelque chose de ce genre.

PAULINE. — Eh bien , maman , vous devinez encore. Je vais vous conter tout. Hier au soir , Henriette ne voulut pas me prêter le mouchoir de sa poupée pour habiller lamienne. J'étais dans une grande colère , et cependant je ne dis mot ; mais lorsque ma sœur fut sortie de la chambre , j'allai prendre le mouchoir, et je le jetai dans la rue , en disant : Voilà , mademoiselle, ce que vous y gagnez. Vous n'avez pas voulu que j'eusse votre mouchoir , vous ne l'aurez pas non plus; et votre poupée s'en passera comme la mienne.

jjme jjg VERTEUIL. — Je ne veux point I te gronder, Pauline , puisque tu m'as

LE LIVRE DE FAM.LLE

fait libremeut l'aveu de ta faute , et que tu me parais en avoir ua vif repentir.

l'AULiNE. — Oh ! oui , maman , je ne saurais vous diie combien j'en suis fâclice à présent. Mais ce n'est pas tout ; je veux m'en punir, et je donnerai à ma sœur le plus beau mouchoir de ma poupée.

M™® DE VERTELTiL. — Ce scra très-bien fait ; et le plus tôt sera le mieux. Je suis fort aise que tu aies pensé cela de toimême. Lorsqu'on a fait tort à quelqu'un, il faut toujours le réparer aussi promptement qu'il est possible. Mais revenons. Tu as déjà éprouvé que l'on ressent du chagrin toutes les fois que l'on a fait mal , même lorsque personne n'en a été témoin, et qu'ainsi l'on n'a aucun sujet de craindre d'en être puni? Personne ne pouvait savoir que tu eusses jeté dans la rue le mouchoir de ta sœur, et cependant tu as été fâchée de l'avoir fait?

PAULINE. — Ah! si je l'ai été, maman !

M™^ DE VERTEUIL. — Mais aucoutraire, lorsque , de ton propre mouvement , tu fais pour ta sœur quelque chose qui lui cause beaucoup de plaisir ; lorsqu'en voyant ton petit frère courir quelque danger, tu cesses aussitôt déjouer pour voler à son secours ; quand tu rencontres dans la rue un pauvre vieillard qui meurt de faim , et que tu lui donnes la moitié de ton déjeuner, nesens-tu pas en toi-même que tu as bien fait , et n'es-tu pas joyeuse d'avoir agi de cette manière ?

PAULINE. — Oui, certes, maman; c'est un grand plaisir.

jjme pg VERTEUIL. — Et nC gOÛtCS-tU

pas ce plaisir, quoiqu'il n'y ait personne pour te dire que tu t'es bien comportée ?

PAULINE. — Oui, maman.

M™^ DE VERTEUIL. — Tu scntais donc en toi-même qu'il était bien d'agir ainsi , et que c'était ton devoir ? en sorte , par exemple , que si tu avais mieux aimé continuer de te divertir que de courir au secours de ton frère , j'aurais eu raison

de te gronder et de (e dire : Comment , Pauline, vous pouviez empêcher votre frère de se blesser, et vous ne l'avez pas fait! C'est bien mal à vous.

PAULINE. — Oui, maman; je sens en moi quelque chose qui me dit que je mériterais vos reproches.

M™^ DE VERTEUIL. — Eh bicu , ma chère Pauline , ce sentiment de chagrin et de repentir sur le mal que nous avons fait , ce sentiment de satisfaction et de joie sur le bien que nous faisons , la persuasio 1 où nous sommes qu'il est de nolro devoir de nous abstenirde l'un et de pratiquer l'autre, c'est ce qu'on appelle conscience. Etcesscutimeus, cette conscience.

Dieu nous les a donnés à tous dans notre cœur, afin que dans chaque occasion nous puissions savoir ce que nous devons faire, et ce qu'il nous faut éviter.

PAULINE. — Ah! maman, si vous vouliez me servir de conscience, je serais bien plus sûre après vous avoir demande votre avis, du parti que j'aurais à prendre.

Ji"" DE VERTEUIL. — Je me ferai toujours un de voir de t'aider de mes conseils ; mais je ne suis pas avec toi à tous les momens du jour. D'ailleurs , il faut que tu apprennes de bonne heure 'a consulter tes [)ropres seutimens pour régler la conduite.

PAULINE. — Oh ! je vous promets bien de ne rien faire d'essentiel sansles écouter.

j^me jjg vEiiTEuiL. — Oui , ma chère fille ; lorsque tu voudras faire quelque chose, et que tu sentiras en toi-même que cela serait mal et que tu en aurais du rejjret , ne le fais jamais , quelque envie que tu en ait>s dans le moment. Pour satisfaire un instant ta fantaisie, lu aurais sur le cœur de la tristesse pendant plusieurs heures , pendant plusieurs jours , et môme, si la chose était grave, pendant des années entières. Tu l'as déjà éprouvé au sujet du mouchoir de la poupée d'Henriette. Au moment où tu l'asjetédansla rue,

BO

LE LIVRE DR FAMILLE

tu as goûté peut-être quelque plaisir a contenter ton dépit ; mais combien de fois eosuile n'as-tu pas senti de la honte, en te rappelant cette vilaine action 1

p\uLL>E. —Cela m'a empêchée de dormir toute la nuit.

m"* de vertelil. — Ainsi les sentimens de confusion et de tristesse que tu as eus à celte occasion , sont bien plus nombreux que ceux que tu as goûtés "a remplir ta vengeance ?

PAU LiNE. — 0 maman ! il n'y a pasde comparaison.

j^me pg VERTELIL. — Jc vais te cileT un autre exemple. Supposons (|u'un petit garçon eût une fort envie de jouer avec ua ciieval de bois , et que n'en ayant pas un à lui, et ne voyant pas d'autre manière de s'en procurer , il allât dérober celui de l'un de ses camarades , alors il aurait bien un cheval avec lequel il pourait jouer , et cependant eu serait-il plus heureux pour cela?

PAULINE. — Mais, Diaman . au moins serait-il bien joyeux d'avoir un joli clieval?

m"^ de VERTKUIL. — Oui , au premier instant peut-être; mais voyons ensuite ce qui en arriverait : si la chose venait à être découverte , tu sens à merveille qu'il n'aurait pas long-temps à jouir de son cheval, et qu'il paierait cher la jouissance qu'il en aurait eue.

PAULINE. — Il est bien vrai , maman ; mais si personne n'en savait rien?

m"** de vkhtkdil. — ïl le saurait toujours , lui ; et il ne pourait se le pardonner à lui-même. 11 ne prendrait jamais ce cheval pour jouer , qu'il ne lui vint ausilôt dans la pensée : c'est un vol que j'ai fait. Si mes camarades venaient à l'apprendre, ils me regarderaient avec mépris , et ils ne voudraient plus me souffrir dans leur compagnie . parce que je suis un voleur ; et quoique personne n'en soit instruit , je n'en suis pas moins méprisable a mes yeux. Au milieu de ces tristes pensées ,

crois-tu qu'un petit garçon puisse avoir bien du plaisir a jouer avec un cheval de bois?

PADLiNB. r"— Non / jc 06 le^iois pas , maman.

M™" BBVEKTEUIL. — Et puis , dailS

quels tourmens continuels ne seraii-il pas oblisé de vivre , par la crainte d'être découvert , et de voir punir son indignité ' il n'oserait jouer avec son cheval que lorsqu'il serait seul ; et au moindre bruit qui se ferait entendre, il irait le cacher dans un coin , et se cacher lui-même. Pèse bien tout cela . et dis-moi ensuite si , dans le fait , ce cheval ne lui donnerait pas encore plus de peine que de plaisir?

PAULINE. — Oh ! il n'y apas;de dottley maman.

m"'* de vERTEUiL. — Tuvois, par tout ce que nous venons de dire , ma chère Pauline , que Dieu . qui nous aime comme ses enfans, et qui sait que nous ne pouvons être heureux qu'en faisant le bien . a mis dans nos cœurs un sentiment que nous ne pouvons étouffer, et qui nous détourne de faire le mal pour nous empêcher d'être malheureux. 11 a même fait davantage; il a voulu que ce qui se passe alors au dedans de nous-mêmes se découvrît aux regards des autres , pour servir encore 'a nous retenir.

PAULINE. — Et comment cela se découvre-t-il, maman?

m""" DE VERTEUIL. — Tit pcuseu avoir im exemple dans les enfans qui disent un mensonge. Sans que personne puisse^avoir encore si leurs discours sont-desftiusselés, ils ne peuvent s'empêcher de-.taliMUier et de rougir, par ce senlimenfctle honte qui s'élève en notre cœur quand nous faisons une chcMe-condamnable.

> "as-tu pas vu la petite Agathe , lorsqu'elle ment? .- , -i;

PAULINE. — Oh! oui, œamaBi Hier encore , elle rapportait de son frère quelque chose qui n'était pas vrai. A mesure

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