I.li LIVUE DL FAMII.f.E
qu'elle s'enfilail dans son nicnson{jc , sa langue s'embarrassait et ses joues devenaient rouges comme du feu; alors sa lanlc lui dit : Fi donc, Agathe! comment avcz-vous pu dire cela? N'avez-vous pas de lionle dèlre si menteuse? Il fallut avouer que ce qu'elle disait de son frère n'était pas véritable; et cela fut très-heureux pour le pauvi-e innocent, car il aurait été rudcnienl tancé, si I on avait pensé qu'Agathe eût dit vrai sur son compte.
m""' DE VEUTEUIL. — Voilàquilc prouve combien il est utile que Dieu nous ait donné ce sentiment intérieur qui se manifeste au dehors , non-seulement pour nous détourner de faire le mal, par la crainte d'être découverts; mais encore', si nous le faisons , pour empêcher, en le découvrant, que les autres n'en souffrent du dommage.
PAULINE. — Oh ! je sens cela , maman.
j^me pg vERTEUiL. — Lorsquc tu scras plus grande, et que tu connaîtras davantage les hommes, lu verras qu'après avoir commis quelque mauvaise action, ils sont toujours inquiets, sombres et agités, quand il n'y aurait personne au monde qui pût les punir. Ils savent qu'ils ont mérité leur châtiment, et que s'ils ne le reçoivent pas de la main des hommes , ils le recevront tôt ou lard de la main de Dieu. Le ciel , comme je te le disais, a voulu que nous fussions heureux sur la terre, et il a altaché notre bonheur à la pratique du bien. Ton père et moi, noussommes toujours attentifs à le détourner par nos instructions de ce qui pourrait te rendre moins heureuse; de même. Dieu, notre père à tous , veille sans cesse à nous détourner par noire conscience de ce qui pourrait faire notre malheur. S'il est de ton devoir d'entendre nos conseils et d'en profiter, ne sommes-nous pas encore plus fortement obligés d'écouter et de suivre les conseils de Dieu ? et ne serions-nous pas doublement punissables en nous ren-
dant criminels? H n'y aurait rien alors pour nous servir d'excuse. Nous ne pourrions pas dire: Je lie savais pas que je faisais mal , car nous le savions , et noUs n'avons pas laissé de le faire malgré cela. Celte conduite n'est-elle pas infiniment coupable?
PAULINE. — J'en conviens, maman.
jjjir.e jjg VERTEUIL. — SoUVicnS^toi doUC
toujours, ma chère fille, que la voix de ta conscience est celle de Dieu même, qui crie en toi pour te prévenir de ce que tu dois faire et de ce que tu dois éviter. Lorsque lu désobéis a celle voix , c'est 'a Dieu môme que tu désobéis ; et ne seraitce pas une ingratitude bien affreuse de ta part envers celui qui l'a fait tant de bien, qui continue de t'en faire encore tous les jours, et qui ne te demande d'autre prix de ses bienfaits que de les employer à ton bonheur et à celui de tes semblables , pour trouver tous les jours de nouvelles raisons de r aimer?
PAULINE. — 0 maman ! je ne veux pas être une ingrate.
m"'* de VERTEUIL. Je ne craius pas nou plus que tu le deviennes, après l'impression qu'a dû te faire cet entretien. Je n'ai cherché jusqu'à présent qu'à faraener à l'amour du bien par des sentimens de douceur : il ne me reste plus qu'à t'iUspirer encore l'horreur du mal par une'hiâstoire qui te le fera détester. >*'
PAULINE. — Oh ! voyons , maman." '
yjxne pg AERTEuiL. — Écoulc. Uu joaillier d'une grande richesse , fut obligé , par les affaires de son commerce , d'entreprendre un voyage. Il partit, accompagné d'un seul domestique , emportant avec lui dans sa valise pour une somme considérable de ses bijoux les plus précieux. La valeur de ce trésor lenta son domestique infidèle. Comme il aidait son maître à descendre de cheval dans un endroit écarté , il prit un pistolet qu'il
LK LIVRE t)E I AMILT-R.
portait à sa ceinture , lui cassa la tête, cl lui ayant allaché une grosse pierre au cou, il le jela dans une rivière qui coulait près du chemin. Il chassa aussitôt son cheval dans la lorOt, luonla sur celui de son maître qui portait les bijoux , et après avoir traversé la mer, il se relira dans une petite ville dAnj^lelerre , où il avait sujet de croire qu'il ne serait jamais reconnu. Dans la crainte d'attirer sur lui les regards , il commença par un établissement très-médiocre , qu'il eut l'adresse de n'augmenter que par degrés. De cette manière, personne ne fut surpris de lui voir prendre au bout de quelques années un état brillant, dont il paraissait redevable à un travail opiniâtre, à son économie et à son habileté. Cette conduite extérieiiie lui acquit une si grande considération , qu'on ne balança pas à lui donner en mariage l'une des plus riches demoiselles de la ville ; et comme il se montrait toujours affable et généreux , il fut élevé , d'un suffrage unanime , h la première place de la magistrature. 11 se comporta long-temps d'une manière très-distinguée dans son nouvel état, jusqu'à ce qu'un jour, comme il était assis dans sou tribunal avec les autres juges qu'il prési<?ait, on amena devant lui un homme accusé d'avoir tué son maître pour le voler. On fit entendre les témoins , et sur leurs dépositions, les jurés déclarèrent que cet homme était coupable. L'assemblée attendait en silence que le juge prononçât la sentencede mort, i'ous les regards étaient fixés sur lui. Soudain on le voit changer de couleur, lever les bras au ciel , et passer tour à tour d'im profond abattement à des agitations extraordinaires. H s'élance enfin de son siège , a la grande surprise de tous les assistans , court se placer à côté de l'accusé, et s'adressant auxjuges : Vous voyez , messieurs , leur dit-il , un merveilleux exemple de lajusie vengeance
du ciel. Après un silence de seize années , sa voix vous dénonce un homme aussi coupable que ce malheureux qui vient d'être convaincu de son criiiic. Alors il commença le récit du meurtre qu'il avait commis, en insistant sur la noirceur de son ingratitude envers son maître qui l'avait tiré de la poussière, et qui lui avait toujours témoigné la plus grande confiance. Il raconta de quelle manière il s'était dérobé 'a la justice des hf)mmes, et comment il avait usurpé si long-temps , par son hypocrisie , l'estime et l'affection de toute la contrée. Mais, ajouta-t-il , ce malheureux n'a pas plutôt paru devant ce tribunal , que les circonstances du crime dont il était coupable m'ont représenté le mien dans toute son horreur. La main d'un Dieu vengeur m'a frappé.
Ma scélératesse s'est retracée a mes yeux sous un aspect si terrible , que je n'ai pu prononcer la sentence contre un homme moins coupable que moi , avant de m'ttre accusé moi-même. Je ne puis me délivrer des tourmens de ma conscience , qu'en vous suppliant de me punir comme lui.
Je déclare ici devant le juge suprême dos juges de la terre , que je suis digne du dernier supplice; et je ne demande d'autre grâce qu'une prompte mort.
En achevant ces mots, il tomba aux pieds des juges, sans couleur et sans voix. Sa raison venait de l'abandonner. Une frénésie violente s'emparait de ses esprits. On fut obligé de le renfermer dans une maison de force , et de le charger de chaînes pour l'empêcl er de se détruire dans les accès continuels de sa rage. Il vécut encore plusieurs années , bourrelé des remords qui avaient- déchiré sa tête et son cœur. Leçon terrible que la Providence nous donne , 'a des-ein de nous apprendre qu'il n'est pas de j;ige plus inexorable que notre conscience pour punir nos forfaits !
LE LIVHE DE FAMILLE