LA TOILE, LE PAPIER
M. DE VSRTEUIL, ADRIEN, son tUs.
M. DE VERTEUIL. — Adrien , veux-tu que je te montre la plante avec laquelle on fait de la toile?
ADRIEN. — Comment donc, rannpapa!
est-ce que l'on fait de la toile avec une plante?
M. DE VERTEUIL. — Oui , mou fils ; c'est avec cette plante que tu vois ici.
ADRIEN. — 0 mon papa! cela est singulier. La toile est blanche, et cette plante est verte; a moins qu'il n'en soit comme du bois, qui est toujours blanc dans l'intérieur ? La toile est peut-être dans l'intérieur de la plante, lorsqu'on en a ôté l'écorce ?
M. DE VERTEUIL. — Non , mou flls ; c'est précisément de cette écorce verte que l'on fait la toile; mais tu comprends bien qu'on ne l'emploie pas dans l'état où tu la vois sur la plante. Il faut la travailler beaucoup avant de venir h bout d'en faire de la toile comme celle de ta chemise.
ADRIEN. — Ma chemise a donc été une plante , mon papa ?
M. DE VERTEUIL. — Oui, Hion ami; une plante pareille à celle que tu vois , et que l'on nomme lin.
ADRIEN. — J'ai bien ouï dire plusieurs fois à maman que l'on faisait de la toile de lin; maisjenauraispas imaginé que la toile nous vînt dune chose qui lui ressemble si peu.
M. DÉ VERTEUIL. — Tu as raisoii. Mais veux-tu que je te dise tous les travaux qu'il faut entreprendre sur cette plante pour en faire de la toile ?
ADRIEN. — Je vous cu supplic, mon papa. Cela doit être bien curieux.
M. DE VERTEUIL. — Ou doit dahord attendre que ces petites graines rondes que tu vois là suspendues soient mûres, parce qu'elles sont forlbonnesa recueillir, soit pour donner de la semence , soitpour servir encore "a un autre usage.
ADRIEN. — Est-ce qu'on en fait aussi de la toile?
LE LIVRE DE FAMILLE
M. PE VERTEUIL. — Noil , 111011 aiiii ;
niais on en lire de Pluiile; et du marc qui resle de la graine, lorsque l'huile en est sortie , on fait des gâteaux pour les vaches.
ADRIEN. — Rien ne s'en perd, à ce que je vois.
M. DE VERTEUIL. — 11 est Certain que c'est une des plantes les plus utiles. Pour la préparer à servir à faire de la toile , après l'avoir coupée au bas de la tige, on la met dans Teau poiu l'y laisser rouir. I.orsquelley aété pendant quelque temps, ou l'en retire pour la faire sécher ; enfin. (]uand elle est sèche , on la brise en frappant les tiges avec un instrument de bois.
ADRIEN. — Eh quoi! mon papa, ces plantes ne sont bonnes que lorsqu'elles sont pourries et mises en morceaux ?
M. DE VERTEUIL. — On ne les laisse pas entièrement pourrir, et on ne le» met pas non plus entièrement en morceaux, il n'y a que les parties molles qui se pourrissent et qui tombent en pièces; mais dans l'écorce, il y a de grands fils minces aussi longs que la tiïïe même, qui sont si forts et si souples, qu'ils ne se gâtent ni ne se rompent, quoiqu'ils aient croupi quelque temps dans l'eau, et qu'on lésait ensuite fortement battus. Ces lils demeurent sains et entiers; et c'est eux seulement qui peuvent servir "a faire de la toile. Tout le reste n'est bon à rien. Les tiges étant brisées par la première opération, on les prend par petits paquets, et on les bat encore avec des marteaux ou des bâtons, jusqu'à ce que toutes les parties molles soient tombées , et qu'il ne reste plus dans les mains que les longs flls seulement.
ADRIEN. —Et avec ces longs fils, peuton faire tout de suite de la toile ?
M. DE VERTEUIL. — Nou , mou ami, ces fils sont encore trop grossiers. Pour les rendre plus fins, il faut employer un instrument que Ton appelle seran. Cet
instrument est une petite planche hérissée de petites pointes de fer , que l'on assujettit sur un gros billot. On prend des poignées de ces fils grossiers dont nous parlions tout à l'heure, et on les fait passer à travers les pointes du seran, a peu près comme on fait passer tes cheveux à travers les dents du peigne pour te peigner. Les pointes aiguës du seran divisent les fils grossiers en plusieurs fils plus menus , jusqu''a ce qu'ils deviennent aussi fins, et plus fins encore que des cheveux. Puis, lorsqu'ils sont assez fins, on les file au rouet en un fil pareil à celui que ta mère emploie pour coudre ; et c'est de ce fil que se fait la toile.
ADRIEN. — Et alors ce (il est-il blanc?
M. DE vERTEi'iL. — Nou , mou ami , il est gris encore. Mais lorsque la toile est lissue , on l'envoie à la blanchisserie pour la bien laver et l'exposer eu plein air sur le gazon. C'est ainsi qu'elle blanchit , de même que tes chemises sales deviennent blanches lorsqu'on les a lavées,
ADRIEN'. — 11 ne me reste plus qu'à savoir comment la toile se fait.
M. DE VERTEUIL. — Il faudrait le voir pour le bien comprendre. Je te mènerai un jour diezun tisserand , et en le voyant travailler tu sauras d'un coup d'œil comment se fait la toile. ^lais veux-tu que je te dise ce qu'on fait de la toile , lors- «ju'clle est si vieille et si usée qu'on ne peut plus s'en servir ?
ADRIEN. — Vous me ferez plaisir , mon papa.
M. DE VERTEUIL. — Eh Wcn ! mou ami , on en fait du papier tel que celui sur lequel j'écris.
ADRIEN. — Oh ! voilà qui est singulier. Et comment s'y prend-on, je vous prie?
M. DE VERTEUIL. — On ramassc tous les chiffons de vieux linge que l'on peut se procurer , et on les jette avec de l'eau dans de grandes cuves sur lesquelles tombent et retombent sans cesse de gros
LE LIVRE DE FAMILLE
niaiieaux de bois qui frappent ces chiffons, jusqu'à ce qu'ils soient réduits en une espèce de bouillie. On prend une couche bien mince de celte bouillie sur un châssis carré fait de fil de laiton, a la manière d'un tarais. On renverse ensuite ce châssis sur un drap de laine , et la couche de bouillie y paraît sous la forme dune feuille de papier. On met par dessus un second morceau de drap sur lequel on renverse encore, au moyen du châssis, une seconde couche de bouillie ; puis ou remet par-dessus un autre morceau de drap, puis une autre couche de bouillie, et ainsi de suite. Lorsque les morceaux de drap et les couches de bouillie forment un monceau d'une certaine hauteur, on les met dans le môme état sous une presse qui fait sortir liiumidité superflue des couches de bouillie , et leur donne a chacune la consistance d'une feuille de papier . On les reprend ensuite feuille par feuille d'entre les morceaux de drap , et on les laisse sécher. Enfin on répaud sur elles une espèce de colle, on les remet encore sous la presse, puis on les retire pour les laisser sécher une seconde fois; et alors on a du papier sur lequel on peut écrire et imprimer. N'est-il pas étonnant que l'on puisse tirer tant de choses utiles de cette plante que tu vois? et ne sommesnous pas fort heureux d'en recueillir de la
semence pour en faire croître de nouvelles l'année prochaine?
ADRIEN. — Oui, certes, mon papa,
cela est fort heureux ; car autrement nous
n'aurions ni linge ni papier.
M. DK VERTEUIL. — Il cst encorc une
autre plante dont on peut faire à peu près
le môme usage que du lin. Yeux-tu que
je te la montre?
ADRIEN. — Oui, mon papa, je vous
en prie.
M. DE VERTEUIL. — TlcDS , cu voici de cet autre côté du chemin. Voila ce que
l'on appelle du chanvre. Après avoir recueilli la graine, dont une partie se garde pour la semence , et l'autre pour faire de l'huile, on en fait rouir les tiges comme celles du lin. On les bat, on les serance de la môme manière, et l'on en retire un fil qui sert à faire de la toile plus grosse que celle du lin. La filasse de chanvre sert aussi a faire toute espèce de corde depuis la ficelle jusqu'au câble. En sortant de chez le tisserand où tu auras vu faire de la toile, je te mènerai dans une corderie où tu verras faire des cordes , et de là dans un moulin a papier. De cette manière, tu sauras par toi-même de quelle utilité nous sont deux plantes aussi précieuses que le lin et le chanvre , et com-
I bien nous devons employer de soins à les
i cultiver.