LES CHIENS
M. DE VERTEUIL, ADRIEN SOI! fils.
ADRIEN. — Mon papa, pourquoi cet homme jette-t-il , avec son bâton , de la terre à ses moutons ?
M. DE VERTEUIL. — Parcc que ses moutons iraient courir dans ce champ de blé , et ne manqueraient pas de le brouter; c'est pourquoi le maître du troupeau paie
cet homme pour garder les moutons dans la prairie. Cet homme , qu'on appelle berger , prend avec une petite pelle de fer qui est attachée à son bâton , des cailloux ou des mottes de terre, et il sait les jeter assez juste pour atteindre le mouton qui s'écarte du troupeau, et l'empêcher d'entrer dans le champ de blé.
LE LIVKE DE FAUILLE.
ADRIEN. — Il fautqu'il soit bien adroit. Mais , mon papa, voila uu cliieii qui luord
les lUOtllOUS.
M. UE VEHTEUIL. — C'cst Ic chicu de cc bercer, qui aide son maître a veiller sur le troupeau. Ce chien est si bien dressé, qu'il exécute tons les ordres que le berger lui donne. Sileberger lui commande de pousser en avant les moutons, il court derrière eux en aboyant, ou bien il leur mord doucement les pales de derrière pour les faire avancer. Lorsque le berger lui commande <ic retenir les moutons , il court au-devant deux en aboyant , et les mord doucement par devant, afin dt; les empêcher d aller plus loin. Les moulons connaissent tellement ce chien, (piils se mettent à courir aussitôt qu'il approche; et de cette • iianière il peut les conduire où veut son laaître. Cela n'est-il pas admirable?
ADRIEN. — Oui , vraiment , mon papa.
M. DE VERTEUIL. — Je lue souvicHs d'en avoir vu un qui semblait élre encore plus intelligent. Dès que le berger l'appelait , il accourait aussitôt a toutes jambes , et se postait en face pour l'envisager d'un œil attentif. Si le berger lui faisait signe de faire avancer le troupeau , il allait tout de suite le pousser en avant ; puis il s'arrêtait , relevait la tête . et regardait fixement dans les yeux du berger pour lui demander si c'était assez , ou s'il devait conduire les moutons encore plus loin. 11 savait aussi distinguer les autres signes de son maître . soit pour arrêter le troupeau , soit pour le pousser >>u à droite ou à gauche, tandis que le iierger restait couché à sou aise sous l'ombrage.
ADRIEN. — C'était bien commode pour ce berger.
M. UE VERTEUIL. — Oui , Vraiment.
Les bergers doivent beaucoup à l'intelligence de leurs chiens ; et sans leur fidèle secours il serait absolument impossible de garder un grand troupeau.
Tu vois que ce berger a au moins une centaine de moutons à conduire; et , avec l'aide de sou chien , il les gouverne à son gré sans le moindre embarras. Mais voistu rôder dans la plaine un autre chien qui est blanc , avec de grandes taches brunes ?
ADRIEN. — Oui, mon papa; quelle espèce de chien est-ce là ?
M. DE VERTEUIL. — C'cSt CC qu'on
a[>pelle un chien d'arrêt. Te souviens-tu d'avoir goûté quelquefois d'une perdrix.
ADRIEN. — Oui , mon papa ; c'est un fort bon manger.
M. DE VERTEUIL. — Eh bien , lorsqu'on veut avoir une perdrix, on prend un fusil, et, suivi de l'un de ces chiens d'arrêt, on va dans les champs. On laisse courir ce chien autour de soi, pour chercher s'il n'y a point quelque perdrix cachée daus les broussailles , ou sous le chaume. Aussitôt qu'il en aperçoit une , il s'arrête et la regarde fixement. A ce signal , le chasseur s'approche en armant son fusil. La perdrix prend son-vol : pafl on la tire. Elle tombe. Le chien court la chercher , et l'apporte à son maître , qui revient au logis , et la donne à cuire pour le dîner.
ADRIEN. — Oh ! voyez , mon papa , voil'a quatre 'a cinq grands chiens l'un à côté de l'autre. Que vont-ils faire ?
M. DE VERTEUIL. — Ce sont des chiens courans. Vois-tu qu'ils ont de plus longues pâtes que les autres.
ADRIEN. — Il est vrai.
M DE VERTEUIL. — Aussi coureut-ils beaucoup plus vite. Regarde, en voilà un qui vient de faire lever un lièvre. Le vois-tu? Avec quelle vitesse tous les autres le suivent.
ADRIEN. — Oh! oui, je le vois. Le lièvre leur fait des crochets , comme j'en fais à mes sœurs lorsqu'elles me poursuivent en jouant. Ah ! le pauvre malheureux ! ils l'auront bientôt attrapé.
LE MVllE DE FAMILLE.
M. DE VERTEUIL. — Je le craiiîs. 11 commence a être rendu de fatigue.
ADRiiîN. — Oh! oui, le voila déjà investi de toutes parts.
M. DE VERTEUIL. — H csl pris. Vois maintenant comme le plus grand chien le saisit dans sa gueule , et comme il grogne contre les autres chiens en leur montrant les dents.
ADRIEN. — Et pourquoi donc fait-il cela , mon papa ?
M. DE VERTEDIL. — Parcc quG les autres chiens voudraient tous avoir le lièvre, qu'ils se battraient entre eux pour l'avoir, et qu'en se le disputant ils le mettraient en pièces. Celui qui est le plus fort , défend le lièvre contre ses camarades , alin de le porter sans dommage "a son maître.
ADRIEN. — Effectivement , il vient de le poser a ses pieds ; et voilà le chasseur qui le met dans sa gibecière.
M. DE VERTEDIL. — VcUX-tU qUC je te
dise, mon fils , à quoi servent encore les chiens ?
ADRIEN. — Très- volontiers, mon papa.
M. DE VERTEUIL. — Lorsqu'on met un chien à l'attache pendant la nuit dans la cour, ou qu'on l'y laisse rôder en liberté, on peut compter qu'il fera bonne garde ; car aussitôt qu'il voit entrer quelqu'un qui n'est pas de la maison , il se met à aboyer de toutes ses forces pour avertir de l'arrivée de cet étranger. De cette manière on peut aller voir qui est cet hommelà, et si ce n'est pas un voleur. Si c'est une personne suspecte, et qu'elle ne veuille passe retirer, on n'a qu'à mettre le chien à ses trousses ; il aboie contre ellC; etlapoursuit en cherchant a la mor-
dre. De même, lorsqu'un homme vase promener avec son chien , s'il se présentait quelqu'un pour l'insulter ou lui faire violence, le chien se jetterait à l'instant sur lui , et défendrai! son maître au péril même de sa vie. rs'esl-ce pas un compagnon bien Adèle ?
ADRIEN. — Oh! oui, mon papa. C'est comme le petit épagneul de ma tante, qu'elle aime tant. Quand il est sur ses genoux , et que pour badiner on fait semblant de la battre, le petit animal se met en colère , il jappe et cherche à s'élancer pour la défendre. Je crois aussi qu'il mordrait de toute sa force, si ma tante ne le retenait pas.
M. DE VERTEUIL. — Et n'as-tu pas observé, lorsque ta tante a été quelque temps hors de la maison sans son chien , combien il se monlrejoyeuxdeson retour, comme il saute sur ses genoux , comme il lèche ses mains , comme il cherche à lui témoigner , par ses transports , à quel point il lui est attaché, et combien il sent de plaisir à la revoir ?
ADRIEN. — Oui, mon papa; et quand il l'a bien caressée, il saute à terre, et se met à courir autour de la chambre en cabriolant; puis il revient encore devant ma tante, s'élance sur ses genoux , et lui fait mille nouvelles amitiés.
M. DE VERTEUIL. — Lcs grands chiens nesontpas moins attachés à leurs maîtres, et quand ils auraient passé des années sans les voir , ils les reconnaîtraient encore et les aimeraient comme auparavant.
ADRIEN. — Oui, mon papa, cela me fait souvenir du chien d'Ulysse, qui fut le premier à le reconnaître à son retour.