LE BEURRE
Mad. DE VERTEUIL, PAULINE
sa fille.
p.\ulim;. — Maman, que fait là celle femme avec un bâton qu'elle remue dans un pelil tonneau?
m"'"" DE vEHTELiL. — Elle faildu bcurrc, Pauline.
PAULINE. — Quoi ! maman , de ce beurre dont je mange quelquefois sur du pain ?
m""* de vERTEiiL. — Oui . ma fille.
l'AiLi.NE. — Et comment donc se fait le beurre, s'il vous plaît?
M^^DE VERTELIL. — Tu as bien VU quelquefois traire les vaches dans la praiiie?
PAULINE. — Oui , maman ; lanlrejour encore lorsque ma grandiuornan nous ût prendre du lait cliaud pour notre goûier.
m""* DE VETîTEUiL. — Eli bien. Pauline, cest avec ce lait que Ton fait le beurre. On le met dabord reposer au frais dans de grandes jattes: puis, lorsqu'il y est resté quelque temps . la partie la plus grasse du lait vient flotter au-dessus : c'est ce que Ton appelle la crème. Tu as bien mangé de la crème avec des fraises?
PAULi-NE. — Oui, maman, ma tante m'en fil goûter hier. Oh ! c'est bien bon!
M™^ DE VERTEUIL. — C'cst fort bon en effet. Mais sûrement ta tante ne teu donna pas beaucoup . car ce n'est pas une nourriture saine pour les enfans.
PAULINE. — Elle ne m'en donna qu'une cuillerée. J'aurais bien voulu en avoir davantage.
M™^ DE VERTEUIL. — Ta taulc avait raison de ne pas vouloir satisfaire ta friandise ; tu en aurais été malade ; peutêtre aurais-tu été obligée de jeûner tout aujourd'hui , de prendre une médecine ,.
('[ de rester dans ton lit. Ainsi nous n aurions pas pu veulr nous promener. N'en aurais-lu pas été bien fâchée?
PAULINE. — Oui, certes.
m"'^ de VERTEUIL. — Tu VOIS douc que ta tanle a fort bien fait de te refuser. .Mais je vais continuer de te dire comment se fait le beurre. Lorsque la crème s'est ramassée en flottant au-dessus du lait , on la lire avec une grande cuiller |)our la mettre dans une autre jatte: de la. on la verse dans un petit tonneau pareil à celui que celle femme a devant elle, et que l'on appelle une baratte.
PAULIKE.— Ensuite, maman, je vous
m""* DE vKRTEUiL. — Lorsque l'on a versé la crème dans la baratte, on se met à la battre avec un bâton au bout duquel il y a une petite planche ronde percée de trous ; puis quand la crème a été quelque temps battue . la partie la plus prasse commence à se séparer et se rassemble en masse: alors voilà le beurre fait. Yeux-tu que nous allions voir celui qui est dans la baratte de cette femme ?
PAULINE. — Je ne demande pas mieux, maman.
m""^ de VERTEUIL. — Vieus , ma fille.
{En avançant vers lafenniere.) Bonjour, ma bonne amie; voudriez-vous nous permettre de voir comment vous battez votre beurre ?
LA FERMIÈRE. — Âvec plaisir, madame.
Approchez- vous . ma petite demoiselle, je vais vous le montrer.
m""" de v-erteuil. — Votre beurre estil bien avancé ?
LA FERMIÈRE. — Oui . madame ; il
LE LIVUE DE FAMILLE
commence à se faire. ( Elle ôte le couvercle de la baratte. ) Vous allez voir.
j^me jjg vERTEUiL. — Regarde, Pau- Jiue; vois-tu cette masse blanchâtre? c'est le beurre. Attends, je vais te soulever, pour que tu puisses voir jusqu'au fond.
LA FERMIÈRE. — \oyez , ma chère enfant ; il y a déjà une partie de la crème qui est devenue du beurre. Tenez , en voici un morceau ; goûtez.
PAULINE. — Il est vrai.
M™^ DE VERTEUIL. — Regarde maintenant au bout du bâton , celte petite planche ronde avec des trous dont je te parlais tout a Theure.
PAULINE. — Oui, maman.
M™^ DE VERTEUIL. — C'cSt aVCC CCt
instrument que cette bonne fermière a battu sa crème.
LA FERMIÈRE. — Attendez ; je vais battre un moment a découvert : vous en verrez mieux ce qui se passe. ( Elle ôte le bâlon du trou du couvercle , et se met à battre doucement. }
M"*' DE VERTEUIL. — Vois-tu , Pauline , comment , a force de battre la crème, le beurre se forme peu à peu ?
PAULINE. — Oui , maman : cela est singulier.
LA FERMIÈRE. — Vous avez asscz vu , je crois, ma petite demoiselle. Je vais a présent remettre le couvercle, car autrement je ne puis battre assez ferme ; et puis , vous le voyez , je ferais sauter la crème hors de la baratte.
jjme pg VERTEUIL. — Vous avcz ralsou, ma bonne amie. Je vous remercie de nous avoir laissé voir avec tant de complaisance.
PAULINE. — Et moi aussi, je vous remercie de tout mon cœur. Je saurai à présent ce que c'est que le beurre , lorsque j'en mangerai.
M™* DE VERTEUIL. — C'est fort bicD , Pauline. Sais-tu maintenant comme on
appelle ce qui reste de la crème au fond de la baratte ?
PAULINE. — Non , maman.
M™*" DE VERTEUIL. — Od appelle cela du lait de beurre.
PAULINE. — Quoi ! maman, c'est là ce lait de beurre que je prends quelquefois le soir avec de l'orge mondé ou du pain ?
m""*" DE VERTEUIL. — Oui, ma ûlle.
PAULINE. — Oh! jel'aime bien, maman.
m""" DE VERTEUIL. — Tant mieux , Pauline; c'est une fort bonne nourriture pour les enfans. Mais veux-tu que je te dise ce que la bonne femme va faire encore à son beurre pour le rendre meilleur ?
PAULINE. — Oui , maman ; je serai fort aise de l'apprendre.
M™^ DE VERTEUIL. — Tu pourras voir toi-même tout à l'heure. Cependant je vais to le dire davance , afln que tu y fasses plusd'attention. Lorsquecette bonne fermière aura tiré de sa crème tout le beurre qu'elle peut en avoir, elle le lavera bien avec de l'eau fraîche , puis elle le pétrira , pour en faire sortir le peu de lait qui s'y trouve encore; puis , après y avoir mis un peu de sel , elle le pétrira de nouveau , afin qu'il se trouve également salé partout.
PAULINE. — Et pourquoi mettre du sel dans le beurre . maman ?
m"^ DE VERTEUIL. — C'est que lorsqu'on n'y a pas mis du sel, il ne tarde guère à se gâter, et à prendre un goût rance et désagréable ; mais plus on y met de sel , et plus long-temps il se conserve. Regarde, Pauline . la bonne fermière est maintenant occupée à laver son beurre.
LA FERMIÈRE. — VoveZ-VOUS , mOn
enfant, comme il en sort encore du lait ? 11 y a aussi des petits poils de la vache que j'ai grand soin d'ôter, pour que mon beurre soit bien propre.
M™^ DE VERTEUIL. — Eh bicD, PauHne, ce beurre ne commence-t-il pas à te paraître friand ?
LE LlVliE DE FAiJILLE.
PAULINE. — Oui , maraau.
M""* DE vEKTuuiL. — Vcux-tu que je prie cette brave fermière de nous en apporter demain pour déjeuner?
PADLiNE. — Oui , maman , j'aurai plus de plaisir de te manger après Tavoir vu faire.
m"* DE VEBTEUIL. — VoudreZ - VOUS
bien , ma bonne amie , nous porter demain une livre de voire beurre ?
LA FEKMiÈaE. — Très - volontiers , madame.
M""DE\EBTEniL. — Vousme connais-
sez, je crois, et vous savez où je demeure ? LA FERMIÈRE. — Oh , si je connols madame de Verleuil ! vraiment oui. Je vous porterai demain une livre de mon beurre ; et lorsque vous voudrez encore venir en voir faire d'autre , vous en êtes la maîtresse.
jjme pg VERTEUIL. — Je VOUS FCUds
grâce de votre complaisance.
i>ALLi>E — Je vous suis aussi bien obligée, ma bonne amie, de m'avoir laissée voir faire votre beurre ; et lorsque j'en mangerai demain à mon déjeuner, je me souviendrai encore de votre bonté.