TOUT UN PATS RÉFORMÉ PAR QUATRE ENFANS
Sur le pencliantd'une colline qui s'élève a quelque dislance de Paris, on aperçoit de loin un village dont la situation paraît si riante que les voyageurs les plus pressés descendent ordinairement de leur voiture pour aller y jouir de la perspective d'une contrée délicieuse. Vous allez croire que les enfans de ce village doivent s'y trouver fort heureux. Sans doute ils le sont aujourd'hui. Mais autrefois combien ils étaient à plaindre ! D'où venait donc leur malheur? me direz-vous. Etaient-ils souvent malades ? Au contraire , l'air qu'ils respiraient depuis le berceau était le plus favorable pour la sanlé. Leurs parens
étaient-ils pauvres? Vraiment ils n'étaient pas riches ; mais ne peut-on pas vivre tranquille et satisfait sans de grandes richesses ?
D'où venait donc leur malheur ? demandez-vous encore. Eh bien î s il faut vous le dire , c'est de la mauvaise éducation que quelques-uns d'entre eux avaient reçue , et des mauvais exemples qu'ils donnaient aux autres. Ils avaient surtout ledéfaut d'être hargneux et turbulens. Dès qu'il s'en trouvait seulement deux ensemble , il y avait bientôt une querelle établie.
Ah ! te voilà, Colin? Oh ! quelle sotte mine te donne ton habit neuf! — C'est
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apparemment quil fait honte ù tes guenilles. — Bon ! c'est bien d'un habit neuf que je me soucie, vraiment! — Mais tu fais le fler, je crois , avec ta veste rouge et tes bas bleus. Je ne sais qui me tient que je ne te jettedans cette mare , pour te mettre tout entier de la même couleur.
Voilà une légère idée des complimens qu'ils avaient coutume de se faire en s"abordant. Des paroles , ils en venaient bientôt à des suites plus tristes. Ils se donnaient des gourmades, s'arrachaient les cheveux et se traînaient dans la boue , jusqu"a ce que leurs parens vinssent les séparer 'a coups de bâton.
Aussitôt qu'il paraissait un étranger dans le village, ils disputaient aux chiens le privilège de courir après lui et de le tracasser.
A l'école . ils se disaient des injures , ou se donnaient des coups de pied entre les bancs. 11 fallait bien que leur maître à la fin s'en aperçût , et vînt leur donner sur les oreilles. U y en avait tous les jours cinq 'a six de sévèrement punis. Aussi n'allaient-ils qu"a regret "a l'école ; et lorsqu'ils y étaient envoyés de force par leurs pères , ils prenaient le chemin le plus long, arrivaient tard , faisaient mal leurs devoirs et recevaient une punition nouvelle.
Ils n'étaient pas plus heureux hors du temps de l'étude ; car ils ne pouvaient aller tour à tour les uns chez les autres pour s'amuser ensemble , attendu qu'ils ne savaient s'accorder qu''a faire du mal , et que leurs parens étaient excédés de leurs criailleries.
Ils passaient ainsi toutes leurs journées a se quereller et à se battre dans les rues , a être réprimandés ou punis à l'école , et 'a recevoir de sévères reproches de leurs pères lorsqu'ils rentraient au logis.
Voira exactement le tableau de la vie qu'ils menaient autrefois. U vous tarde
sans doute d'apprendre comment s'opéra le changement que je vous ai annoncé.
En voici l'histoire fidèle.
Au bout du village , il y avait une belle maison qu'un homme riche de la ville, nomuié I\I. de Guercy, venait d'acheter a dessein d'y établir son séjour. On l'attendait de moment en moment avec sa famille.
Les deux voitures qui l'amenaient , lui, sa femme , ses en fa us et ses domestiques, parurent enfin sur la grande route. Au bruit qui s'en répandit, tous les enfausdu village s'assemblèrent pour le voir passeï'. Mais au lieu de les saluer poliment et de les recevoir avec des marques de joie et d'amitié, ils ne firentquepousser des éclats de rire moqueurs ^ et les suivre avec des huées.
Les enfans de M. de Guercy avaient remarqué cette vilaine conduite, et s'en étaient parlé tout bas les uns aux autres. Ils ne concevaient pas comment des enfans pouvaient être si grossiers. Ils apprirent bientôt 'a les mieux connaître.
Ils allèrent dès le lendemain faire une petite course dans les environs , pour reconnaître le pays. Il fallait traverser le village. Le premier qui les aperçut courut en avertir ses camarades . qui sortirent aussitôt par essaims de leurs cabanes. Les plus sauvages ne s'avançaient que jusqu'au seuil , et lorsqu'ils les voyaient prêts 'a passer , ils rentraient précipitamment en leur fermant la porte au nez; les autres les regardaient insolemment sans leur rendre leur salut , ou n'y répondaient que par des grimaces et des révérences moqueuses.
Je sens , mes chers amis , combien ces détails doivent vous paraître pénibles.
Mais qui de vous pourra deviner comment les enfans de M. de Guercy se conduisirent envers ces polissons ? Leur rendirentils leurs insultes , ou s'en vengèrent-ils par des coups?
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Non, non. Ils firent bien mieux. — Efe comment donc ? — Le voici :
Ils poursuivirent tranquillement leur chemin, non-seulement sans témoigner le moindre ressentiment, mais encore sans paraître remarquer rien de ce qui se passait autour d'eux. Mais a peine furentils entrés dans un petit bosquet à l'extrémité du village , qu'ils eurent ensemble l'entretien que je vais vous rapporter, jprès vous avoir fait connaîtreleurs noms, /.ouis, Auguste, Charles et Frédéric, c'est ainsi qu'ils s'appelaient par ordre d'âge et de taille, en commençant par l'aîné. Je me fais un devoir de vous les désigner bien clairement , nfin que vous puissiez juger vous-mêmes à qui appartient l'avis le plus raisonnable dans la délibération qu'ils vont prendre sous vos yeux.
J'ai bien connu de méchans petits garçons dans ma vie , dit Frédéric ; mais j'avoue que je n'ai pas encore vu d'aussi mauvais sujets que ces petits paysans. J'étais tenté d'en choisir un de ma taille , pour lui apprendre à vivre. Savez-vous ce qu'il faut faire? Nous n'avons qu'à couper ici chacun notre bâton, et en repassant dans le village , nous en distribuerons des volées , a tous ceux qui s'aviseront de nous insulter. Voilà, je crois, le meilleur parti que nous ayons à prendre.
Je pense comme Frédéric , s'écria Charles. Il faut savoir nous faire respecter dans le pays. Louis, ne penses-tu pas commesnous?
LOUIS. — Non , je vous assure ; et je me garderai bien de tremper dans un pareil complot.
AUGUSTE. — Louis a raison : ce seraient de belles affaires que nous ferions à notre famille , pour sa bien - venue dans le village !
LOUIS. — Et s'il nous arrivait un malheur , et que l'un de nous fût rapporté couvert de blessures à nos parens, pensez-vous que! serait leur chagrin , et ne
seriez- vous pas inconsolables de les avoir si cruellement affligés?
FRÉDÉRIC. — Effectivement ; je ne songeais pas à cela.
CHARLES. — Eh bien, Louis, toi qui es l'aîné, tu dois penser plus sagement que les autres; dis-nous ce que nous avons à faire.
LOUIS. — Ce que nous avons à faire, mes chers amis? c'est de ne rien faire du tout. En reprochant à ces petits garçons leur grossièreté , ne serait-il pas ridicule de nous montrer plus grossiers qu'euxmêmes ?
FRÉDÉRIC. — 11 est vrai.
LOUIS. — Ce n'est pas tout encore.
Si , au lieu d'aller leur faire une querelle, nous pouvions les guérir de la manie d'être si querelleurs , ne serait-ce pas tout ensemble un grand plaisir et une grande gloire pour nous?
CHARLES. — Oui ; mais comment en venir à bout?
LOUIS. — Vraiment, c'est ici ladi'fi-
culté. Cependant on pourrait Oui , il
me vient une idée. Écoutez.
AUGUSTE, CHARLES Ct FRÉDÉRIC. —
Oh, voyons, voyons , voyons.
LOUIS. — Vous souvenez-vous du jour où l'on nous amena noire grand chien Castor, pour le mettre à l'altache dans la cour? Vous souvenez- vous combien il était sauvageet grondeur? Te rappelles-tu, Frédéric , qu'il débuta par le déchirer à belles dents le pan de ton habit?
FRÉDÉRIC. — Oh, oui! je m'en souviens.
Il m'aurait mis en pièce, si je ne m'étais sauvé.
LOUIS. — Notre papa nous donna à ce sujet un fort bon conseil. Mes enfans, nous dit-il, gardez-vous bien d'aller agacer Castor. Au lieu de lui lancer des pierres, jetez-lui de temps en temps un morceau de pain, et vous verrez, au bout de quelques jours , que son caractère se sera peu à peu adouci , et qu'il prendra même do
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rattachement ponr vous. Je vous garantis que de celte manière vous pourrez bientôt jouer avechiisans péril.
AiTGi'STE. — Fùi effet , cela ne tarda pas lonjî-lemps k arriver . Loin de cherclier a nous mordre, il fut le premier à nous faire des caresses.
FRÉuÉRic. — Jo lui monte aujourd'hui sur le dos , et je lui mets le poing dans la gueule sans qu'il me fasse de mal.
LOULs. — Vous voyez donc , mes amis, ce que l'on peut gaj^ner par la douceur.
CHARLES. — Oui; mais où veux-tu en venir avec Ion chien?
LOLis. — A une chose toute simple.
C'est que des créatures douées de raison ne doivent pas être, sans doute, plus intraitables que des chiens. Ainsi donc, si nous sommes parvenus par de bons traitemens à adoucir le caractère sauvage de Castor , nous avons la plus belle espérance de réformer aussi de la même manière l'humeur querelleuse de ces petits paysans. Oui, mes frères; j'ose vous promettre qu'avec de la patience et de la modération, nous viendrons à bout de les changer , et de nous concilier peut-être leur plus tendre attachement.
Ces pirolcs, prononcées avec beaucoup de {jrace , flrent une impression si vive sur la petite trouj)e , qu'il fut résolu tout d'une voix de suivre le plan proposé par Louis. Ses trois frères venaient a peine de lui donner leur consentement , qu'un bruit soudain se fit entendre dans les broussailles. Ils tournèrent les yeux de ce côté. Quelle fut leur surprise en croyant apercevoir leur papa ! C'était lui-même en effet qui les avait suivis dans leur promenade. Ayant remarqué la veille, aussi bien qu'eux-mêmes, la grossièreté des petits garçons du village , il avait craint qu'ils ne se portassent à quelque insulte envers ses enfans , et il avait voulu observer la mnnièredont ceux-ci sauraient se conduire.
Son premier mouvement fut de prendre Louis dans ses bras , et de le serrer tendrement contre son sein. Tu viens de me donner une grande joie , mon cher fils , lui dit-il . eu détournant ces petits fanfarons de la belle expédition qu'ils méditaient. Je le sais bon gré aussi, mon cher Aujjusie, d'avoir si bien secondé ton frère. Pour vous , messieurs , je devrais von.s punir d'avoir voulu user de violence ; mais je vous pardonne , parce que vous n'avez pas encore assez d'expérience et de réflexion pour pressentir les suites fâcheuses auxquelles vous étiez prêts à vous exposer , et surtout parce que vous vous êles rendus sans résistance aux sages conseils de vos aînés.
A ces mots , les enfans de M. de Guercy se jetèrent tous dans ses bras, et , après l'avoir accablé de caresses , ils lui promirent de rester fidèles à la résolution qu'ils venaient de prendre.
Ce n'est pas de votre bonne volonté que je me défie , leur répondit M. de Guercy ; mais je crains
LES ENFANS. — Eh quoi douc , mon papa ?
M. DE GUERCY. — Combien croyezvous qu'il vous faudra de temps pour faire réussir complètement votre projet?
FRÉDÉRIC. — Je ne demande pas plus de quinze jours.
CHARLES. — Oui , un mois tout au plus.
AUGUSTE. — Ah , mes frères ! comme vous allez vite en besogne !
M. DE GUERCY. — Et toï, qu'cu peuscslu , Louis ?
LOUIS. — Je ne saurais vous dire le temps bien juste , mon papa ; mais je crois que nous serons fort heureux si celle opération ne nous coûte qu'une seule année.
M. DE GUERCY. Je suis exactement de ton avis , et voila ce qui cause mon inquiétude. Je crains, nies chers amis, que
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votre constance ne puisse se soutenir aussi long-temps. Il n'a fallu qu'un instant à Charles et à Frédéric pour être frappés des sages conseils de leurs frères. Mais considérez , mes enfans , que depuis le moment où votre raison s'est développée, je me suis attaché sans cesse à vous inspirer de bons sentiraeus et de bons principes. Je viens même de quitter le séjour de la ville pour me consacrer tout entier à votre instruction. Il n'en est pas ainsi des petits garçons du village. Abandonnés h eux-mêmes en quittant le sein de leur mère, où prendraient-ils des idées d'honneur et de générosité ? Leurs parens , occupés dès le point du jour d'un travail opiniâtre , n'ont pas le loisir de les instruire.
II n'y a que le maître d'école et le curé qui puissent leur donner , en général et de temps en temps , quelques leçons de conduite, tandis qu'il faudrait suivre chacun d'eux en particulier h chaque instant de la journée. Vous no devez donc pas être surpris que ces enfans, entraînés l'un par l'autre , prennent de mauvaises habitudes et s'y fortifient. Vous savez , d'après votre propre expérience , que ce n'est pas une petite affaire que de les déraciner. Ainsi, pour venir h bout de votre entreprise , il vous faudra vaincre bien des difficultés. Je ne dis pas cela dans la vue de vous détourner d'un si noble dessein ; c'est au contraire pour vous encourager a le faire réussir. Vous aurez bien plus que de la gloire à gagner à son succès. Ce n'est pas par vos discours , c'est par vos exemples que vous parviendrez a l'obtenir. Vous ne pouvez corriger vos élèves sans vous perfectionner vous-mêmes , et par conséquent sans me donner la plus grande joie que puisse goêter un cœur paternel.
Pendant ce discours , M. de Guercy avait eu le plaisir de lire dans les yeux et sur le front de ses enfans tous les senti-
mens propres à flatter ses espérances.
Après avoir enflammé leur zèle par des motifsd'honneur, illeur fit sentir la honte qu'il y aurait pour eux à le laisser lâchement éteindre. Le sort de ce village, leur dit-il, est entre vos mains. Songez que si, après avoir d'abord aidé ces enfans a sortir de leurs vices, vous les y laissez ensuite retomber ,vous ne ferez que les rendre plus coupables , puisque vous lew awrez fait perdre l'excuse qu'ils avaient au moins dans leur ignorance. Quels reproches affreux n'auriez-vous pas alors à vous faire à vous-mêmes 1
Non , non , mon papa , s'écrièrent a la fois tous les enfans , ne craignez point de nous voir perdre courage. Nous vous aimons trop pour vous donner jamais ce chagrin.
La nuit , prête à s'avancer du bout de l'horizon , vint les interrompre dans 4es douces effusions de tendresse qui suivirent ce transport. Ils sortirent du bocage en se tenant tous par la main. L'entretien continua de rouler sur le même sujet , h leur retour et pendant le reste de la soirée. Après quelques instructions générales , M. de Guercy dit à ses enfans qu'il leur abandonnait le maniement de toute cette affaire , et qu'il ne ferait que les aider de ses conseils, s'ils croyaient en avoir besoin pour la conduitedeleur plan. Ils ne tardèrent pas a le mettre à exécution. Leur première idée fut de se montrer souvent dans le village , pour familiariser les petits paysans avec leur présence. Il y eut bien d'abord quelques sourdes huées , dont il n'aurait tenu qu'à eux de faire des sujets d'escarmouche ; mais ils ne tirent pas semblant de les entendre. Plus les petits garçons se montraient grossiers et sauvages, plus les quatre frères se piquaient de politesse envers eux. Qu'est-ce donc que cela ? disaient ceux-ci ; est-ce que les enfans de la ville n'ont point de courage ? Ah ! ils ou