I.E I.IVUE DE lAMîLL
ils s'ouvrent d'eux-mêmes avant que j'y pense,
jjHie pg vERTEUiL. — VicHS , je vais le les bander avec ce mouchoir ; de cette manière tu ne pourras plus voir , quand même tu le voudrais. (Elle lui attache le mouchoir sur les yeux.) Eh bien! vois-tu maintenant?
PAULINE. — Non , maman , je ne vois rien : c'est en bonne conscience. ( Mad. de Verleuil fait signe , sans la nommer, V. Henriette , sa fille aînée, qui joue avec son petit frère et sa bonne, à l'autre bout de la chambre , d' approcher doucement.)
jjme pp VERTEUIL , à PauHnc. — Tu es bien sûre de ne rien voir ; ce n'est pas tout. Place l'une de tes mains derrière le dos , et bouche-loi le nez de l'autre pour être aussi sûre que tu ne pourras ni loucher ni sentir. Reste comme cela. Voici une visite que je t'annonce. {A Henriette.} Avancez , je vous prie; souhaitez le bonjour à Pauline.
HENRIETTE. — Boujour , Paulinc.
PAULLNE, vivement. — Bonjour , Henriette.
m""* de VERTEUIL. — Hé, hé ! Pauline ! comment sais-tu donc que c'est Henriette qui te souhaite le bonjour?
PAULINE. — C'est que je l'ai entendue, maman. Je reconnais bien la voix de ma sœur, peut-être.
M™^ DE VERTEUIL. — Fort bien. Voici une découverte nouvelle. Pu sais encore quelque chose , non pour avoir vu , touché, ni senti, mais seulement pour avoir entendu ; ainsi donc , voilà déjà quatre moyens par lesquels tu peux savoir quelque chose : la vue, le toucher, l'odorat et l'ouïe.
PAiTLiNK. — Vraiment oui , maman ; je suis savante de quatre façons.
M^^DE VERTEUIL.— Remets-toi comme tu étais tout à l'heure. Henriette va , de ses mains, te boucher les oreilles par-
dessus le maiché. Dans cet élat , tu ne peux ni voir, ni toucher, ni sentir, ni entendre. E.ssayons s'il reste quelque aulre moyen par lequel tu puisses savoir ( ncore quelque chose.
PAULINE. — Voyous, maman; j^; vous attends a l'épreuve.
m""* de VERTEUIL. — Ouvrc la bouche.
Qu'est-ce que je viens d'y mettre ?
p.AULiNE , après avoir goûté. — C'est de la gelée de groseille.
m""" de VERTEUIL. — Et Comment le sais-tu ?
PAULINE. — Fiez-vous à mon goût; je suis connaisseuse.
M™^ DE VERTEUIL. — TOU gOÛt HC t'a
point trompée. Ton goût ! mais voilà donc un cinquième moyen par lequel tu peux savoir quelque chose. Pourrais-tu me les nommer, ces cinq moyens? ou veux-tu que je te les dise encore une fois ?
PAULINE. — J'aime mieux que vous les disiez, maman, pour les mieux retenir.
Moi, je pourrais en laisser égarer quelqu'un ; et, franchement, j'aurais du regret à les perdre.
M™^ DE VERTEUIL, après avoir débandé les yeux à Pauline. — Ces cinq moyens par lesquels nous pouvons savoir quelque chose, ou acquérir des connaissances, sont : la vue, le toucher, l'odorat, l'ouïe et le goût. Ou les appelle les cinq sens.
PAULINE. — Je suis bien aise d'être assurée qu'il ne m'en manque pas un. Je sais très-bien voir, toucher, sentir, ouïr et goûter.
M™^ DE VERTEUIL. — Et ta pOUpéc pCUt-
elle faire quelques-unes de ces choses ?
PAULINE. — Je la défie d'en faire une seule. Je lui donne à choisir.
m"" DE VERTEUIL. — Voilà donc une grande différence entre vous deux. Ta poupée ne peut ni se mouvoir d'ellemême, ni voir, ni toucher, ni sentir, ni ouïr, ni goûter comme toi. Et sais-tu
Lli LIVKL Uli FAMILLE.
foiiiinent ou appelle ceux «jui peuvent faire cela?
PALLiNK. — Non, maman.
m"" de vertelil. — On les appelle êtres vivans et animés. Ainsi tn es un être vivant et animé , et la poupée ne l'est pas. Mais, dis-moi maintenant, les auimau.x, comme les chiens, les chats et les oiseaux, sont-ils des êtres vivaus et animés , on non ?
PAL'Li.NE. — Je crois qu'ils le sont, maman.
jjine pg VERTELIL. — Tu as Taisou de le croire ; car le chat peut se mouvoir de lui-même aussi hien ijue (ui ; et je me doute (]u'il sait même courir un peu plus vite et sauter un peu plus haut ; n"esl-il pas vrai ?
PAULINE. — Oui , maman ; je lui cède ces avantages.
m"'^ de vertelil. — Et lorsque tu vas à lui , en frappant dans tes mains, peut-il entendre le bruil que tu fais?
PAULINE. — Oh ! il l entend sans doute, car il se met aussitôt a fuir.
M"* DE VERTEUiL. — Et lorsque tu lui fais toucher par derrière ton bâton ?
PAULINE. — Il s'enfuit plus vile encore.
m"'* DE VERTEUIL. — Il esl doDc Sensible au toucher?
PAULINE. — Oui, maman, je vous assure; il est fort douillet sur ce point.
M™" DE VERTEUIL. — Mais sans le pour-
suivre, lorsque lu lui monlres seulement le bâlon , en le menaçant du geste?
PAULINE. — Il le voit si bien , que bientôt je ne le vois plus lui-même.
M™"" DE VERTEUIL. — Voil'a déjà trois sens qu il possède comme loi; la vue. le toucher et l'ouïe. Voyons encore s'il a l'odorat et le goût.
PAULiiNE. — Oh ! je VOUS en réponds.
II sent de fort loin une fricassée; et jetezlui en même temps un morceau de gigol et un bouchon, il eo sait très-bien faire la différence.
Si"'* DE VERTEUIL. — 11 en cst de même de tous les autres animaux. Us peuvent se mouvoir deux-mêmes comme ils veulent. Ils peuvent voir, loucher, sentir, ouïr et goûter comme nous. Ils sont donc, comme nous, des êtres vivans et animés. Ta ponpée ne peut rien faire de tout cela : ta poupée esl donc une chose sans vie , une chose inanimée, ainsi que cette table et ces fauteuils.
PAULINE. — J'ai donc quelque chose de plus que ces fauteuils, que celle table et que ma poupée? Mais qu'ai-je de plus que le chai?
m""- de VERTEUIL. — luc chose bien précieuse, et dont nous parlerons dans un aulre entretien ; une chose que lu pourrais trouver dans la question même; car ]\linet , de sa vie entière , n'aurait été on état de me faire cette question.