‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 38 sur 197 · DE VERTEUIL · texte numérisé non relu

DE VERTEUIL

frappé fortement ta vue, qui est, comme tu le sais, l'un de tes sens. Celte impression, une fois bien faite, suflit pour te rappeler l'image de la table , toutes les fois que tu y penses.

PAULINE. — Mais, maman , il m'arrive quelquefois de penser à des choses que je n'ai jamais vues. Par exemple, je me ligure en ce moment une poupée deux fois plus grande que la mienne ; je lui donne une belle robe d'or et d'argent , des agrafes de perles et un collier de diamans. Je n'ai jamais réellement vu de poupée de cette taille, ni qui fût aussi bien parée. Comment donc est-ce que je puis me représenter son image ?

u'" DE VERTEUIL. — Cette explication nous mènerait actuellement trop loin. 11 suffit que lu conçoives qu'en pensant à une chose que lu as bien vue, tu peux et représenter son image toutes les fois qu'il te plaît. Mais, dis-moi, il t'est souvent arrivé d'entendre un tambour , de sentir une rose , de manger des fraises , de toucher du satin ?

PAULINE. — Oui , sans doute , maman.

jjme pg VERTEUIL. — PCUSC aU tam-

bour; qu'est-ce qui l'arrivé?

PAULINE. — Je crois en entendre le bruit.

jjHie jjg VERTEUIL. — El la TOSC ?

PAULINE. — Je crois en respirer la douce odeur.

m""'' de VERTEUIL. — Et les fraiscs ?

PAULINE. — Je crois en goûter. L'eau m'en vient à la bouche.

jjme pg VERTEUIL. Et IC Satio?

LE LIVIIK UK FAMILLE.

PAL' LIME. — Jecroisen toucher encore.

Oh ! connue c'est moelleuï sous mes doigts !

m""^ de vERTELiL. — Comprcnds-tu , Pauline? Ces objets ont fait autrefois une vive impression sur tes sens ; le tambour sur ton ouïe, la rose sur ton odorat, les fraises sur ton goût, le satin sur ton toucher. Ces impressions, que l'on appelle sensation^- V^ rappellent , quand tu y

penses, chacun des objets, et leflet qu'il a produit sur toi, à peu près comme s'il le produisait cHcore en ce moment. Mais je crains que ton esprit ne se fatigue : nous reprendrons une autre fois cet entretien.

l'AULiNE. — Comme vous voudrez , maman. Soyez pourtant persuadée que je ne me lasse jamais de causer avec vous.

L'AME DBS BETES.

Mad. DE VERTEUIL , PAULINE ,

sa fille.

PAULINE. — Voyez, voyez, maman; voilà un petit oiseau qui est couché à terre et qui dort.

jjme jjg VERTEUIL. — Cet oisCQU De

dort part, ma fille. Les oiseaux ne s'étendent jamais ainsi a terre pour dormir. Lorsqu'ils sentent venir le sommeil , ils vont se percher sur une branche , où ils se tiennent fortement accrochés avec les pattes ; et la tête cachée sous l'une de leurs ailes , ils ferment les yeux et s'endorment.

PAULINE. — Que fait donc cet oiseau, maman ?

m"* de VERTEUIL. — Va le ramasser , et je te le dirai.

PAULINE. — Mais, maman, si j'approche , l'oiseau va s'envoler.

M™^ DE VERTEUIL. — Nou , noH , Pauline, il ne s'envolera pas, je t'en réponds. (Pauline va ramasser l'oiseau.)

PAULINE. — Oh ! voyez, maman, il ne sait plus soutenir sa tête branlante, et ses yeux sont fermés.

m""" de VERTEUIL. — Ticus , touche son corps ; la pauvre bête est encore toute

LE LIVKIi DE FAMILLE.

ihautie. Ses petites pattes et ses ailes n'ont |)as encore i>erdii leur souplesse.

PACLiXE. — Mais . uiaaiau , pouiquoi ne sVnvole-t-il pas?

m""' de vertei il. — Te rappclles-tu , Pauline . que je te disais l'antre jour que k's oiseaux , le chat et tous les animaux, sont vivans et animé* , parce qu'ils peuvent se mouvoir d'eux-mêmes , et qu'ils sont capables de voir, d'ouïr et de sentir, niais que ta poupée n'est point vivante et animée . parce qu'elle ne peut rien (aire de loul cela'/*

paullne. — Oui, maman, je me le rappelle.

M"'* DE VEïiTEUiL. — Eh bicD ! ma flile, cet oiseau a été vivant et animé , parce qu'il a pu se niouvoir de lui-môme, et qu'il était ca|)aljle d'ouïr , de voir et de sentir aussi bien que les autres oiseaux ; mais à présent il n'est plus vivant et animé, parce qu'il ne peut plus se mouvoir de lui-même, et qn il n'est plus capable d'ouïr , de voir ni de sentir. Kegarde , je vais le piquer avec une épingle.

pAULi.NK. — 0 maman ! si vous alliez lui faire du mal !

m""^ de verteuil. — Ne crains rien , ma fille, je ne lui en f'M-ai pas. (Elle pique l'oiseau en divers endroits avec une épincfle.) Tiens , vois s'il bouge. Il ne sent pas plus que je le pique , que ta poupée le sentirait. Si cet oiseau était encore vivant et animé , et que je le piquasse comme je fais maintenant, ou que tu frappasses dans tes mains , ou que tu fisses raine de le chasser avec ton mouchoir , alors il sentirait la piqûre , ou il entendrait le bruit de tes mains , ou il verrait le mouvement de ton mouchoir , et aussitôt il s'envolerait; ou bien si je le tenais par le beC , cornme je le tiens à présent , nous le verrions se débattre pour chercher à s'échapper : mais que je le pique de naille coups d'épingle, que tu frappes dans têS ttiains , ou que tu le menaces de ton

moucliiiir tant tjiril le plaira, le pauvre oiseau n'en saura rien : il ne peul pies ni voir , ni ouïr, ni sentir.

paclin'R. — Quand est-ce donc qu'il pourra faire encore tout eel» , matman y

M™" DE VERTEciL. — Il uc Ic pourra jamais, Pauline. Lorsqu'un animal cesse d'être une fois vivant et animé, il n'est plus capable de le redevenir. Il ne iwarra plus ni chanter, ni mani;er, ni boire, ni voltiger avec les autres oiseaux.

PAULINE. — Mais, maman, qu'est-ce qui l'en empêche ?

M*"* DE VERTEUIL. — C'est quil est mort.

PALLLNE. — Et qu'est-ce que c'est que d'êlre mort ?

M"'* DE VERTELIL. — Je ne .sais , Pniiline, si je pourrai venir 'a bout de (e l'expliquer. Tu vois bien que cet oiseau ne paraît plus être comme dans le temps où il était en vie. Il n'a plus sa tête, son bec , ses pattes et ses ailes comme les autres oiseaux qui voltigent autour de nous.

PAULLNE. — Cela est vrai , maman.

m""' DE VERTEfUL. — Tu peUX doUC

concevoir par-là , Pauline , que dans le corps d'un oiseau vivant il doit y avoir quelque chose qui ne se trouve plus dans le corps d'un oiseau mort ; et comme c'est ce qui fait qu'un oiseau vivant peut se mouvoir de lui-même , cela fait aussi qu'un oiseau mort est incapable d'avoir de lui-même aucun mouvement.

PAULINE. — Et cette chose , maman , quelle est-elle?

m""*^ de VERTEUIL. — Ce qui fait qu'un oiseau vivant peut se mouvoir de luimême , et qu'il est aussi capable d'ouïr , de voir et de sentir . est ce que l'on nomme l'ame d'un oiseau. Aussi longtemps que cette ame est dans le corps d'un oiseau , aussi lonfj-temps cet oiseau est vivant et animé , capable de se mouvoir de lui-même, aussi bien que d'ouïr, de voir et de sentir : mais dès l'instant

LE I.nRE DE FAMILLE.

OÙ l'amc sort du corps de loiscau , l'oiseau cesse de respirer , et alors il est mort , c'est-à-dire incapable d'ouïr , de voir, de sentir et de se mouvoir de luimême.

PAULINE. — Mais, maman, lorsque l'ame sort du corps de l'oiseau , que devient-elle ?

M™*" DE vERTEuiL. — Je n'en SHÏs rien, mais je dois penser qu'elle n'est plus dans le corps d'un oiseau , lorsque cet oiseau ne peut plus se mouvoir, et qu'il est incapable d'ouïr , de voir et de sentir.

Tiens , regarde , je vais ouvrir les yeux de celui-ci. Passe cl repasse ta main pardevant. Si le pauvre animal vivait encore, il verrait ta main , et chercherait à s'enfuir ; mais à présent qu'il est mort , il ne voit rien , quoique ses yeux soient ouverts et tournés vers toi. Si j'avais ici une chandelle allumée , tu pourrais la voir reluire dans les yeux de l'oiseau , et malgré cela l'oiseau ne la verrait point. Il faut donc que dans le corps de cet oiseau , lorsqu'il vivait encore , il y ait eu quelque chose qui faisait qu'il voyait par ses yeux; et cette chose que nous appelons lame de l'oiseau, n'étant plus en lui, il ne peut plus voir.

PACLhNE. — Ah ! je commence à comprendre , maman .

m""" de vebteuil. — Veux-tu que j'essaie de te rendre encore cela plus sensible par une comparaison ?

PAULINE. — Si je le veux , maman !

vous ne sauriez me faire plus de plaisir.

jjme pjj vERTELiL. — C'cst comme lorsque tu es dans ta chambre , la fenêtre ouverte , et que tu regardes dans le jardin ; aussi long-temps que tu es dans ta chambre et devant la fenêtre , tu peux voir dans le jardin tout ce qui s'y passe ;

mais si tu sors de la chambre , pourrastu voir long-temps par la fenêtre ?

PALLL\E. — Son. sans doute, maman.

M*"' DE AERTEiiL. — Eli bicu , nia fille , il en est de même de l'ame de l'oiseau. Aussi long-temps que l'ame est dans le corps de l'oiseau, elle voit par les yeux de l'animal tout ce qui se passe autour de lui , comme tu vois par la fenêtre do ta chambre tout ce qui se passe andehors ; mais aussit^M que l'ame de l'oiseau n'est plus dans son corps , alors il ne sert de rien que ses yeux soient ouverts, comme il ne sert de rien que la fenêtre dt^ ta chambre soit ouverte lorsque tu n'es plus dans ta chambre. Les yeux , ainsi que la fenêtre , sont bien ouvcrls , mais il n'y a plus rien qui regarde.

PAULINE. — il est vrai, maman ; mais si je rentre dans ma chambre, je puis bien voir encore par la fenêtre?

.m'"'' DE VERTEUIL. —Otii, saus doulc, ma fllle ; et lame de l'oiseau pourrait encore voir de nouveau par ses yeux . si elle rentrait dans le corps avant qu'il tombât en corruption. Mais voici la différence : lu peux toujours rentrer dans ta chambre lorsque tu veux ; mais lorsque lame de l'oiseau estime fois sortie de son corps, elle n'y rentre plus; et c'est pour cela qu'un oiseau mort ne peut plus rien voir, ni se servir d'aucun autre de ses sens, non plus que se mouvoir de luimôme.

PAULiiNE. — En est-ilde même de nous lorsque nous mourons '?

M™^ DE VERTEUIL. — Hélas oui ! ma fllle. ÎMais ce sujet nous conduirait maintenant trop loin. Il faut . d'ailleurs , le réserver pour un temps où tu seras plus en état de comprendre ce que j'aurai a te dire Ta-dessus.

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