‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 39 sur 197 · L'HOMME SUPERIEUR AUX ANIMAUX · texte numérisé non relu

L'HOMME SUPERIEUR AUX ANIMAUX

Mal. DE VERTEUIL , PAULINE,

su tille.

m""" DE VEUT liu IL. — l'aiiline , nous avons vu laulrcjour que lu avais quelque chose de plus (jue la poupée, parce que lu peux te mouvoir de toi-môme, que lu peux voir, loucher, sentir, ouïret goûter , et que ta poupée ne peut rien faire de tout cela. Tcn souviens-tu encore?

pai:line. — Oui bien . maman.

M""" DE vERTKi;iL. — Mais le souvieuslu aussi que nous observâmes ensuite que les chiens, les chais , les oiseaux pouvaient se mouvoir d'eux-mêmes , qu'ils pouvaient cgaleiucnt voir, loucher , sentir, ouïr et goûter comme uous?

PAUMNK. — Oh ! je ne lai pas oublié.

m"" de vertelil. — Tu me demandas, à celle occasion , ce que lu avais donc de plus que le chat.

PAULINE. — Oui, je me le rappelle.

Et vous , de votre côlé , vous me promîtes de me l'apprendre. Je n'en suis pas moins curieuse aujourd'hui que l'autre jour.

M™* UE vERTicriL. — Voyotts si je pourrai venir à bout de te l'expliquer. Réponds-moi d'abord. Peux-lu faire quelque chose que le chat ne puisse pas faire?

PAULINE. — Oui, maman. Je puis habiller ma poupée , et le cliat ne saurait tout au plus que la déshabiller à coups de griffes, comme cela lui csl arrivé plus d'une fois.

M""-" DE VERTEUIL. — Esl-CC là tOUt Ce

que tu peux faire de plus que lui?

PAULINE. — Non, maman; je puis jaser avec vous tout le longde la journée, et le chat n'a jamais un mot a vous dire.

M"'" nu VERTEUIL. — 11 csl vrai ; le

chat nesaurait parler. Mais ne lesouvionstu pas, ma fille, que nous vîmes l'autre jour chez ma sœur deux perroquets dont on venait de lui faire présent? Ces perroquets parlent à merveille. On les entend dire très-nettement: Gratte, gratte, Jacquot. As-tu déjeuné, Jacquol? et plusieurs autres phrases pareilles.

PAULINE. — Il est vrai, maman. Mais ma tante m'assura que ni l'un ni l'autre perroquet ne savait dire que ce qu'on lui avait appris à force de le lui répéter , qu'il n'avait jamais que les mêmes paroles au bec, et qu'il donnait toujours la même réponse, quelque question qu'on s'avisât de lui faire, parce qu'il ne savait pas autre chose , et qu'il ne comprenait rien de ce qu'on lui disait.

M*"*" DE VERTEUIL. — Ma sœur avait raison : hors deux ou trois choses auxquelles on a accoutumé un perroquet , comme tu as accoutumé la chienne à venir lorsque lu l'appelles, il ne comprend pas une syllabe des discours qu'on lui tient. Mais toi, Pauline, lu entends ce qu'on le demande, tu y fais attention, et avant d'y répondre, tu réfléchis sur ce que tu dois dire. Lorsque lu as bien réfléchi , la réponse convient "a la question que l'on t'avait faite, et alors on dit que tu as répondu raisonnablement, et qu'ainsi tu as de la raison.

PAULINE. — Oh! j'entends; au lieu que le perroquet ne peut pas réfléchir sur ce qu'il doit répondre , parce que la raison lui manque.

M'"'' DE VERTEUIL. — Oui , Pauline , la raison : voil'a le mol; et c'est précisément ce que tu as de plus que le perroquet et le chat.

LE LIVRE DE FAMILLE

PAULINE. — Ainsi les animaux n'ont donc pas de raison du tout, maman?

M™* DE vERTEuiL. — lis n'oul qu'une faible intellisence, que l'on appelle instinct , et qui ne s'étend guère au-delà de ce quils doivent savoir pour veiller à la conservation de leur vie. Par exemple, lorsque lu cries : Minet, Minet! le chat t'entend , et il comprend que tu l'appelles pour lui donner du lait ou quelque chose à manger ; alors il accourt vers toi , il relève sa queue, il te caresse pour que lu lui donnes ce qui lui est nécessaire pour continuer de vivre. De même, lorsque lu dis : Va-t'en, il comprend encore que tu le tuerais peut-ôtre s'il restait davantage, et il prend la fuite pour s'empêcher de mourir. Mais c'est là tout; il ne peut rien comprendre de plus, quelque chose que lu lui dises, et il en est à peu près de même de tous les autres animaux ; au lieu que les hommes peuvent comprendre tout ce qu'on peul leur dire, et s'entretenir entre eux sur toute sorte de sujets ; et c'est pour cela que les hommes seuls ont proprement de la raison.

PAULINE. — Voilà un grand avantage que nous avons sur les animaux.

M*"^ DE VERTEDiL, — Tu cu sculiras encore mieux le prix lorsque la raison sera plus exercée, c'est-à-dire lorsque tu seras capable de réfléchir avec plus d'attention.

PAULINE. — Ah, maman! aidez-moi à réfléchir, je vous en prie.

n,me yg vERTEciL. — C'cst Ic principal objet de tous nos entretiens. Mais continuons. Nous disions l'autre jour que les oiseaux ont une ame qui fait qu'ils sont vivans et animés, c'est-à-dire qu'ils peuvent se mouvoir d'eux-mêmes , et qu'ils sont capables d'ouïr, de voir et de sentir. Avons-nous aussi une ame, Pauline, ou n'en avons-nous pas?

PAULINE. — Je n'en sais rien, maman j je n'en ai jamais vu.

M*"" DE VERTEUIL. — Ni moi UOD pIuS.

Mais, ma fille, regarde là-bas ce rideau.

PAULINE. — Oh! maman, mon petit frère est sûrement là derrière , avec ^anette et ma sœur , qui jouent à cachecache pour s'amuser.

jjme jjg VERTEUIL. — Et commeut le sais-tu? tu ne les vois pas.

PAULINE. — Il est vrai, je ne les vois pas, maman ; mais je pense qu'ils doivent être là derrière, parce que je vois remuer le rideau , comme cela arrive lorsqu'ils jouent à cache-cache.

m"* DE VERTEUIL. — Tu as Taisou. Tu ne vois ni ton petit frère, ni Nanette, ni ta sœur ; mais au mouvement du rideau, tu peux juger qu'ils sont derrière. Eh bien, Pauline, il en est justement ainsi de nos âmes. Je ne vois point ton ame ni la mienne ; mais je vois que tu vis, et que tu peux te mouvoir de toi-même. Or , nous avons vu l'autre jour , par l'exemple de l'oiseau mort, qu'un corps ne peut pas se mouvoir de lui-même lorsqu'il n'y a pas au-dedans une ame qui lui donne le mouvement. Ainsi je puis maintenant juger par le mouvement de ton corps, qu'il doit y avoir une ame qui le fasse mouvoir, quoique je ne voie pas ton ame elle-môm.*, comme à présent tu juges que ton frère, ta sœur et Nanette sont derrière le rideau, quoique tu ne les voies pas , parce que ta vois re uuer le rideau de la même manière que ton frère et ta sœur ont coutume de le faire lorsqu'ils jouent à cache-caclie avec Naaelte.

PAULINE. — J'ai donc une ame, maman ? Et qu'est-ce que mon ame, s'il vous plaît?

j^rae jjg VERTEUIL. — Je uc puis pas te le dire , ma fille , puisque je ne le sais pas moi-même. Je sais seulement quelle doit être tout autre chose que le corps ; car, un corps , lorsqu'il n'y a pas une ame audedans , ne peut pas du tout se mouvoir, comme tu las vu dans l'oiseau mort. Mais

LE MVKr. DE FAMILI.B.

une arue peut bieu se mouvoir eile-nièiue ; rlle peut aussi mouvoir coninie elle veut le corps qu'elle anime. Ainsi lame doit être tout autre chose que le corps , puisque lame seule a de l'action , et que le corps n'en a point sans sou ame.Un oiseau, tant qu il est vivant, c'est-à-dire tant que son ame Innime. peut voler et se reposer, manjîer, buire, clianter et faire ce qu'il veut ; mais l'oiseau murt , parce que son ame ne l'anime plus, ne peut rien faire de tout cela, et il reste sans mouvement, comme tu las vu l'autre jour.

PAULINE. — Il est vrai, maman, le pauvre oiseau ne remuait plus.

m"^ de VERTEUiL. — Kt n'était-U pas aussi insensible qu'il était immobile ?

PALI iNE. — Oh ! sans doute; car nous l'avons pique avec une épingle , sans qu'il le sentit et qu'il en sût rien.

M'"* DE vKRrr.iiL. — Cela venait de ce que son ame n'était plus en lui. Un corps ne pont rien sentir de lui-même, ni avoir connaissance de rien. C'est proprement

lame qui sent, et qui a connaissance de tout ce qui se passe autour dVlle. C'est elle qui donne aux animaux la faible intelliiîence dont ils sont susceptibles , et que l'on nomme instinct ; c'est elle qui donne aux hommes une intelligence supérieure que l'on nomme raison. Klle seule rend le corps vivant , et capable de loucher , d'ouïr , de voir , de sentir , de goûter , de se mouvoir de lui-même ; ou plutôt c'est elle qui louche par toutes ses parties, qui entend par ses oreilles, qui voit par ses veux, qui sent par son nez , qui goûte par sa bouche, et qui le meut 'a son gré , soit tout entier , soit seulen)ent dans tel de ses membres qu'il lui plaît ; sans ton ame , enfin , tu n'aurais pu ni comprendre ce que je viens de te dire, ni sentir combien celte intelligence te met au-dessus des animaux.

PALLiNE. — Si c'est mon ame aussi qui fait que je vous aime , maman , que je dois rendre grâce au Ciel de me l'avoir donnée !

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