‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 49 sur 197 · I.K LIVUE UL FAMll.Lli · texte numérisé non relu

I.K LIVUE UL FAMll.Lli

je VOUS assure; raais, dilcs-moi, y a-t-il oiiroro un reste de jour, et pouvez-vous voir sur le cheniin'!'

LE BoiTEi .X. — Ail ! si je pouvais marcher aussi bien que j'y vois . j'aurais bienlôl lire mes cliers parens diiiquiélude.

l'aveloli:. — Ah ! si je pouvais y voir aussi bien (pie je marche, j'aurais biculôt donné "a souper a mon chien.

LE BOITEUX. — Vous n'y voyez donc pas, mon cher ami?

l'aveugle. — Hélas! non; je suis aveu|;Ie comme vous êtes boiteux, ^ous voila bien chanceux l'un et 1 autre. Je ue peux pas avancer plus que vous.

le boiteux. — Avec quel plaisir je me serais char^^é de vous conduire!

l'avei CLE. — Comme je me serais empressé d'aller vous chercher des hommes avec un hrancjrd !

LE BOITEUX. — Kcoutez, il me vient une idée. Il ne tient qu"a vous de nous tirer de peine tous les deux.

l'aveugle. — Il ne tient qu'à moi?

Voyons , quelle est votre idée? J'y tope d'avance.

le boiteux. — Les yeux vous manquent; a moi ce sont les jambes. Prêtezmoi vos jambes , je vous prêterai mes yeux, et nous voil'a l'un et l'autre hors d'embarras.

l' AVEUGLE. — Comment arrangez-vous cela, s'il vous plaît?

LE boiteux. — Je ne suis pas bien lourd, et vous me paraissez avoir de bonnes épaules.

l'aveugle. — Je les ai assez bonnes, Dieu merci.

le boiteux. — Eh bien, prenez-moi sur votre dos ; vous me porterez , et moi je vous montrerai le chemin ; de cette manière, nous aurons 'a deux tout ce qu'il faut pour arriver a la ville.

l'aveugle. — Est-elle loin encore?

le boiteux. — Non , non ; je la vois d'ici.

l'aveugle. — Vous la voyez? Hélas I il y a dix ans que je ne lai vue. Mais ne perdons pas un moment. Votre invention me paraît fort bonne. Où êtes-vou.s? Attendez, je vais m'agenouiller comme un chameau ; vous en grimperez plus aisément sur mon échine.

le boiteux. — Rangez-vous on peu à droite, je vous prie.

l'aveugle. — Est-ce bien comme cela?

LE BOITEUX. — Encore un peu plus.

Bon : je vais passer mes bras autour de

votre cou. Vous pouvez maintenant vous

relever.

l'aveugle. — Me voila debout. Vous ne pesez pas plus qu'un moineau. Marche. Ilssemirenlen route aussitôt; et comme ils avaient en commun deux bonnes jambes ci deux bons yeux, ils arrivèrent en moins d'un quart d'heure aux portes de la ville. L'aveugle porta ensuite le boiteux jusque chez ses parens, et ceux-ci , après lui avoir témoigné leur reconnaissance , le firent conduiie auprès de son petit chien.

C'est ainsi qu'en se prêtant un mutuel secours, ces deux pauvres infirmes parvinrent 'a se tirer d'embarras ; autrement ils auraient été obligés dépasser toute la nuit sur legrand chemin. Il en est de même pour tous les hommes , ma chère Pauline ; l'un a communément ce qui manque a l'autre : et ce que celui-ci ne peut pas faire, ceUii-I'a le fait. Ainsi, en s'assistant réciproquement, ils nemanquent de rien; au lieu que s'ils refusent de s'aider entre cnx , ils finissent par en souffrir également les uns et les autres. Veux-tu que je t'en donne un exemple , pour te rendre la chose plus sensible?

PANLINE. — Je le veux bien , maman, M™* DE vERTEuiL. — Uu cordonoier ne sait pas plus labourer la terre , qu'un laboureur ne sait faire des souliers.

PAULINE. — 11 est vrai.

jime pg VERTEUIL. — Si Ic laboureuT ne voulait faire venir de grains que ce

LE LIVRE DE FAMILLE

qail lui en faut tout juste pour sa nourriture, il n'aurait pas de quoi en vendre, et par conséquent il n'aurait pas d'argent pour acheter des souliers.

PAULINE. — Cela me paraît clair.

jjme pg vERTECiL. — Dc même, si le cordonnier ne voulait faire des souliers que pour lui seul , il ne gagnerait rien de sou métier , et par conséquent il n'aurait pas d'argent pour acheter du pain.

PAULINE. — Cela est vrai, encore.

jjme pg VERTEUIL. — Mais si le laboureur fait venir autant de graiu qu'il lui est possible au-delà de sa provision, si le cordonnier fait des souliers autant qu'on lui en demande au-delà de sa propre chaussure , ils peuvent se procurer, avec l'argent qu'ils retirent de leur travail , tout ce qui leur est nécessaire pour leurs autres besoins.

PAULINE. — Oh ! je sens cela à merveille.

m""' DE VERTEUIL. — 11 cu csl exactement de même pour tous les autres états de la société. Revenons à l'engagement que tu as pris lorsque je t'ai fait ce récit, de chercher à découvrir ce qui le distingue de celui que je t'ai fait sur la querelle des bœufs.

PAULINE. — Cela n'est pas difficile, ma-

man. La querelle des bœufs n'a jamais pu arriver de la manière que vous me l'avez racontée ; au lieu que l'aventure du boiteux et de l'aveugle aurait pu arriver juste dans tous ses points.

M""" DE VERTEUIL. — Tu as fort bictt saisi la différence. Ce dernier récit n'est point une fable , parce qu'il n'a rien dimpossible, et cependant ce n'est pas une histoire, parce que j'ignore si l'événement est réellement arrivé.

PAULINE. — Oui, maman, ce n'est qu'un conte ou une historiette.

M""^ DE VERTEUIL. — Si, en passant sur le chemin , j'avais entendu l'aveugle et le boiteux s'entretenir de la manière que je te Tai dit . si je les avais rencontrés sur les épaules l'un de l'autre, alors mon récit serait une histoire, et je te le donnerais comme une chose véritablement arrivée ; au lieu que je ne te le donne que comme une chose qui a pu arriver. Afin de ne tromper personne dans les divers récits, il faut, pour l'histoire, raconter la chose justement comme elle s'est passée, sans y rien ajouter ; et il faut donner la fable et le conte pour ce qu'ils sont en effet, c'est-à-dire comme des inventions utiles et agréables , et non comme de véritables événemens.

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LE LIVHIi DE KAMJLI.E.

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