BESOINS GENERAUX ET PARTICULIERS DES HOMMES
M. VE VERTEUIL, ADRIEN , son fils.
ADRIEN. — Mon papa , je lisais hier un livre où il étail question des besoins (généraux et des besoins particuliers des hommes. Ce livre était sans doute écrit pour des gens que l'on supposait plus instruits que moi, car on n'y expliquait pas cette distinction que je n'ai pu saisir de nioimêiue. Voudrie/-vous bien me la faire sentir, je vous jirie?
M. DE VERTELIL. — Très-volonliers , mon ami. Les besoins généraux sont ceux qui sont communs à tous les hommes, ils portent sur des choses qui sont dune nécessité indispensable à tout le monde. Les besoins particuliers , au contraiie . portent seulement sur des choses qui sont nécessaires à certaines gens, et qui ne le sont pas à d'autres.
Pour te donner un exemple d'un besoin général , tous les hommes n'ont ils pas un besoin égal de se nourrir ?
ADRIEN. — Oui, très-certainement, mon papa.
M. DE vERTEiiL. — La Hourrilurc est donc un besoin général, un besoin commun à tous les hommes. Mais quelles sont les choses dont un menuisier a besoin pour travailler.
ADRIEN. — Il lui faut du bois , une scie et un raltot.
M. DE VERTELIL. — Et CCS choses-là
sont-elles nécessaires à un maçon?
ADRIEN. — Non, mon papa ; il ne faut au maçon que de la chaux, du sable, une truelle et des pierres.
M. DE vERTEuiL. — Eh bien, mon ami, la chaux , le sable, la truelle et les pierres forment les besoins particuliers du ma-
çon, comme le bois, la scie et le rabot forment les besoins particuliers du menuisier. Les cordonniers, les tailleurs, les tisserands, les horlogers, les charrons , etc. , ont aussi particulièrement besoin d'une iuGnité doutils et de matériaux indispensables pour les ouvrages dont chacun d'eux est occupé. Ces besoins p.irliculiers sont très-nombreux et trèsdivers , à raison du nombre infini des professions auxquelles les hommes s'adonnéut, et de la variété des ouvrages que chacun deux fait dans son métier.
Les besoins généraux , au contraire , ces besoins communs à tous les hommes sont bien plus simples, et d'un nombre bien moins étendu. On peut même les réduire à trois seulement: savoir, la nourriture, le vêtement et l'habitation.
ADRIEN. — Voudriez-vous bien m'expliquer cela plus en détail , mon papa?
M. DE VERTEUIL. — Avec plaisIr , mon fils. Qu'un homme ne puisse vivre longtemps sans nourriture, c'est ce que tu éprouves toi-même tous les jours, lorsque la faim et la soif te prennent. Tu tomberais bientôt en défaillance , si tu n'avais ni à manger ni à boire; n'est-il pas vrai?
ADRIEN. — Oui , certes , mon papa , et je ne tarderais guère 'a mourir , pour peu que cela durât deux ou trois jours seulement.
M. DE VERTEDIL. — Et si tu n'avais pas d'habit, pourrais-tu courir tout nu dans les rues?
ADRIEN. — Oh! non , sans doute; la garde m'aurait bientôt arrêté , pour me revêtir des quatre murs d'une prison.
M. DE VERTEUIL. — Et si tu u'avais pas
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de logement, et qu'il le fallût co'.icber, la nuit, au coin d'une borne?
ADRIEN. — Je ne crois pas non plus qu'on m'y laissât dormir.
M. DE VERTEOIL. — La Dourrilure . le vêlement et riiabitalion sont donc trois choses qui sont absolument nécessaires pour tous les hommes qui vivent dans ce pays. Elles le sont même pour tous ceux qui sont répandus sur toutes les parties de la terre. Partout l'homme a besoin de soutenir ses forces par la nourriture, de se défendre par les vêlemens contre la rigueur des saisons , et de se ménager un abri pour goûter en paix le sommeil.
ADRIEN. — Oui, je conçois que nous sommes tous égaux sur ces trois points.
M. DE VERTELiL. — Si lu réfléchis maintenant sur ce que nous faisons pour nous procurer la nourriture, le vêlement et l'habilation , tu verras que quoique ces premiers besoins soient les mêmes pour tous les hommes . la manière dont chacun cherche à les satisfaire est Irès-vaiiée.
ADRIEN. — Aidez-moi, je vous prie, mon papa, à trouver ces différences.
M. DE VERTEUiL. — Tu as bien vu à la campagne de quoi les paysans se nourrissent, de quelles étoffes ils s'habillent , et commect leurs maisons sont bâties?
ADRIEN. — Oui , mon papa.
M. DE VERTEUIL. — Compare leurs pois au lard avec les ragoûts qui couvrent nos tables ; leurs camisoles de bure avec nos habits de soie élincelans de paillettes d'or et d'argent ; leurs chaumières étroites avec nos vastes hôtels, in verras combien peu toutes ces choses se ressemblent ; et cependant leur objet est exactement le même. Être nourris, vêtus et logés, est tout ce que nous avons en vue , aussi bien que le paysan.
ADRIEN. — Oui, sans doute ; mais nous y réussissons beaucoup luieux.
M. DE VERTEUIL. — C'est-à-dire que nous y mettons beaucoup plus de façons.
Nous mangeons des choses beaucoup plus délicates, nous portons des habits plus riches, nous avons une demeure meublée plus élégamment ; mjiis si nous en sommes mieux pour cela, c'est un point qui n'est pas encore décidé.
ADRIEN. — Comment donc, mon papa?
M. DE VERTEUIL. — Ccquc nous avoHs de plus que le paysan, nous donne, il est vrai, quelque plaisir; mais ce n'est pas sans un mélange de peine. Songe combien ces jouissances demandent d'attentions et d'apprêts. Nous pourrions aisément nous épargner tout cet embarras en vivant à la manière champêtre. On peut se rassasier avec des pommes de terre aussi bien qu'avec des pàtiseries ; un habit de bure ou de serge est aussi commode qu'un habit de laffelas ou de velours ; et il n'est pas rare de trouver le laboureur, dans sa chaumière, un peu plus joyeux que le prince dans sou palais.
ADRIEN. — Sans compter , mon papa , que nos plaisirs coûtent beaucoup plus que les siens.
M. DE VERTEUIL. — CommcDous avous plus d'argent que lui, cela revient au même. !\]ais il y a ici une chose à remarquer. Le paysan est accoutumé à se contenter de si peu de chose , que si , par accident, il perd sa petite foi lune, il ne lui faut que son travail journalier pour gagner de quoi pourvoir a tous ses besoins. Mais nous, qui avons si peu Ihabitude du travail de nos mains, il nous serait impossible, si nous perdions tout noire argent, d'en gagner jamais assez à la sueur de notre front pour recommencer 'a vivre selon notre manière accoutumée, et en cela nous serions infiniment plus à plaindre que le paysan. Le travail exlraordi naire que nous serions obligés de nous imposer, serait au-dessus de nos forces; au lieu que le payjan n'aurait à faire que le travail auquel ses forces sont exercées.
ADRIEN. — Je vois que bien loin de ga-
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tinev assez j)Our vivre (la;is notre aisance ordinaire, nons no saunerions pas même (le quoi vivre comme lui.
M. DE vERTiii II.. — Il faudrait hicn cependant nons condamner au mênie travail, si nous ne voulions pas Olre exposés à périr de misère et de faim.
ADRIEN. — Hélas I il n'est que trop vrai.
M. DE vEUTELiL. — Cc n'est pas tout encore. Outre les revers «pii menacent conlinuellement notre fortune, il arrive mille circonstances dans la vie où l'on ne peut, môme îi pi i\ d'ariient , se procuier mille choses friandes pour ses repas, un liahil élégant et une demeure commo ie. i'ar exemple , dans un voyage , ta voilure peut se briser au million dun mauvais chemin ; lu peux être obligé de quitter tes habits percés par la pluie, pour prendre ceux d'un paysan ; tu peux être réduit a manger un morceau de lard avec un morceau de pain bis, et a coucher dans
une grange délabrée. Il est pou de voya^ geurs ou de gens de guerre "a (jui cela ne soit arrivé plus d'une fois. On ne peut donc mieux faire que de se préparer, des sa jeunesse, à toutes les aventures. Avec cette habitude , on ne se trouve jamais embarrassé; et pourvu que Ton aitdequoi pourvoir à ses premiers besoins, on ne s'inquiète ^uèrc sur la manière dont ils sont satisfaits.
ADKiE.N. — Oui, mon papa, vous avez raison. Je vais commencer, dès ce jour même , a me passer des secours d'un autre pour me servir , et 'a me contenter de ce qui pourra suffire a mes plus pressantes nécessités. Je me trouverai ainsi forliliéd'avancc contre tout ce qui pourra m'arriver de fâcheux ; et si je me trouve jamais dans un de ces événemens dont vous venez de parler , je n'en serai pas plus triste. Bien au contraire , je me souviendrai alors avec joie de l'entretien que nous venons d'avoir en ce moment.