LES AVANTAGES DS LA SOCIÉTÉ
M. DE VEHTEUIL, ADRIEN , son lils.
M. DE vEUTELii.. — Adricu , le rappelles-tu quels sont les besoins généraux des hommes ?
ADRIEN. — Oui , mon papa ; c'est la nourriture, le vêlement et l'habitation.
M. DE VERTEUIL. — TU tC SOUviCDS
aussi que je t'ai fait remarquer qu'il est deux manières différentes de satisfaire ces besoins ; avec beaucoup d'apprêts et de dépenses, comme font les riches; simplement et avec peu d'embarras , comme font les gens de la campagne et les pauvres?
ADRIEN. — Je n'ai pas perdu un mol de ce que vous m'avez dit 'a ce sujet.
M. DE VERTEi IL. — Ce quc je ne l'ai pas dit encore , c'est qu'avec quelque simplicité qu'un paysan puisse se nourrir, se vèlir et se loger, ces premiers besoins n'ont pas laissé de lui coûter des peines inlinies à satisfaire.
ADRIEN. — Vous ra'étonnez, mon papa. Voyons cela par ordre, je vous prie D'abord, pour sa nourriture, il me semble qu'un morceau de pain et quelques légumes n'exigent pas de grands soins.
M. DE VERTELIL. — Ne voudrais-tu pas y ajouter encore des fruits, du fromage , du beurre , et de temps en temps un verre de vin ?
ADRIEN. — Oh! voyons donc, je vous prie.
LK I.IVIŒ UE FA.MlLLii.
M. DE vERTELiL. — Ne faut-il pas d'abord avoir labouré deux ou trois fois son obamp avant d'y jeter du grain ? Ne faul-il pas avoir planté ses pommes de terre , semé ses raves et ses eboux? Ne faut-il pas avoir élevé , greffé , taillé ses arbres et cultivé ses vignes? Ne faut-il pas avoir fait paître et avoir soigné ses vaches et ses brebis?
ADRir^N. — Voilà déjà bien du mal.
M. DE VERTEUIL. — Ce u'est eucoro que la première moitié de ses fatigues; car il faut ensuite cueillir ses fruits et ses légumes, moissonner s(m blé, le moudre et cuire la farine, vendanger ses raisins , les fouler, et mettre le vin en tonneaux, travailler son lait pour en faire du bourre et du fromage. Vois déjà combien de bras avec les siens ont été mis en mouvement pour apprêter le repas le plus sobre! Tu n'as qu'à y ajouter une seule dragée, reste du repas du baptême de son dernier enfant ; et voilà des vaisseaux et des fiottes qiii ont couru les mers, des milliers de nègres qui ont été réduits à l'esclavage , et jusqu'à des armées entières qui se sont é{;orgées pour sa table.
ADKiEN. — 0 mon papa ! passons vite à son habillement; j'espère qu'il ne sera pas si meurtrier.
M. DE vKUTEuiL. — Sou habillement est fort simple ; mais quoique ses chemises soient plus grossières que les nôtres, ses habits moins Ans , ses souliers plus épais, il n'a fallu guère moins de peine pour tisser sa toile , fabriquer ses étoffes et tanner son cuir. Il a fallu, pour lui, comme pour nous , cultiver le lin , élever des brebis et du gros bétail.
ADRIEN. — J'en demeure d'accord, n)on pa{)a.
M. DE VERTEUIL. — Quaut à SOU habitation, il a fallu encore, pour lui, comme pour nous , planter d'abord des forêts , pour y trouver, après bien des années, du bois propre à faire des poutres, des
solives et des planches. 11 a fallu forger le fer , fondre le verre . et broyer les couleurs ; et ce n'est qu'après ces immenses travaux que le fermier a pu habiter sa chaumière, quelque simple que lu la supposes.
ADRIEN. — Je n'avais jamais pensé à tout cela.
M. DE VERTEUIL. — Tu vois combicu il a fallu de choses pour que le paysan pût satisfaire ses premiers besoins , ses besoins généraux qui lui sont communs avec tous les hommes : mais toutes ces choses lui ont-elles été données pour rien?
ADRIEN. — Non, mon papa; il a été obligé de les payer de son argent.
M. DE VERTEUIL. — Et cct argent, comment l'a-t-il gagné?
ADRIEN. — Par son travail.
M. DE VERTEUIL. — Et qUCl CSt SOH
travail?
ADRIEN. — De labourer la terre.
M DE VERTEUIL. — Et pour son labourage , ne lui faut-il pas toutes sortes d'instrumens, comme des charrues, des herses, des bêches, des pelles, des faux?
ADRIEN. — Oui, sans doute.
M. DE VERTEUIL. — C'cst en Cela que consistent ses besoins particuliers, c'està-dire ce qui lui est nécessaire comme laboureur ; et , comme tu le comprends sans peine, il lui faut encore beaucoup de travail pour seprocurer l'argent nécessaire à l'acquisition de toutes ces choses.
ADRIEN. — H est vrai; mais il lésa maintenant; et le voilà pourvu de tout ce qu'il lui faut.
M. DE VERTEUIL. — J'en couvieus.
Hélas ! ce n'est pas pour long-temps.
ADRIEN. — Comment donc, je vous prie?
I M. DE VERTEUIL. — Parce que toutes ces choses se brisent et se dégradent par l'usage. Or, pour les renouveler on po;ir les entretenir seulement en bon état, il en coûte presque àulanl qu'il en avast coulé d'abord pour les acheter.
BIBUOTHECA ^ Ottavicnsv»
LE I.URt un FAMILLE.
ADiviE.N. — Je vais lui donner un moyeu irépaigncr son argent.
M. DE VEUTELIL. — Ccst UU {jraUil
service que lu peux lui rendre. Quel est ce moyen, s'il le plaîl?
ADRIEN. — C'esl de fabriquer lui-môme ot de raccommoder ses oulils , de faire ses vJilemens, de i»àlir el de réparer sa maison. De celle manière , il n'aura jamais besoin des secours que les autres lui font payer.
M. DE VERTELIL. — Tu le trOUipCS,
mon cher ami, car il ne peut faire loules ces choses sans les avoir apprises. 11 faut donc qu'il les apprenne de ceux qui les savent , el qu'il les paie au moins pour leurs leçons.
ADRIEN. — Cela est juste.
M. DE vRRTEUL. — Msis quaud il aurait appris tout cela, et qu'il serait même parvenu à le faire aussi bien que ses maîtres, ce qui est un peudiflicile à imaginer, il serait encore bien embarrassé dans celte foule d'opérations. Plus il saurait de choses , moins il pourrait tirer parti de son savoir.
ADRIEN. — Comment cela , s'il vous plaîl?
M. DE VERTEUIL. — C'csl quc s'il était seul à labourer sa terre , à recueillir ses légumes et son blé , a mener paître ses troupeaux, a faire cuire son pain, à coudre ses vêtemens , 'a réparer sa maison , à forger ses outils, il ne saurait guère par où commencer , et il ne trouverait jamais assez de temps pour des occupations aussi nombreuses.
ADRIEN. — En effet , je commence à le craindre.
M. DE VERTEUIL. — D'aïllcurs , ne peut-il pas arriver, tandis qu'il est au plus fort de sa moisson ou de sa vendange , que ses babils se déchirent , que ses outils se brisent , ou qu'un ouragan emporte son toit?
ADRIEN. — llélas! oui.
M. DE VERTELIL. — Il faudra doHC alofs qu'il suspende .sa récolle , et laisse per- «ire sou blé ou son vin , ou qu'il aille sans vêtemens, ou <|u'il dorme dans une maison ouverte de tous côtés "a la pluie, ou qu'il travaille avec un outil brisé, ce qui certainement n'avancerait pas sa besogne ?
ADRIEN. — Vous avez raison , mon papa; je retire le conseil que je voulais lui donner. Il ne vaut pas grand'chose.
M. DE VERTELIL. — Tu me sauvcs la peine de l'en dire mon opinion. Tu vois par-là, mon ami, qu'un homme qui v(»U(lrait agir sans le secours des autres , et se procurer par ses seuls m«»yens tout ce qui lui est nécessaire, serait fort embarrassé , et qu'il ne pourrait même en venir à bout.
ADRIEN. — Oui , mon papa; j'en conviens pleinement.
M. DE vEKTEiriL. — Nous vcrrous comment il devrait s'y prendre dans une pareille circonstance.
Ce paysan . frappé de tous les embarras qu'il éprouve , en voulant se passer des secours d'autrui , en vient tôt ou tard à faire cette réflexion : Nous sommes ici beaucoup d'hommes rassemblés ; nous n'avons qu'à nous aider mutuellement , el la peine en sera plus légère pour tout le monde. 11 court aussitôt rassembler ses voisins , et leur dit : Mes amis , je ne m'entends pas mal, comme vous le savez, à cultiver la terre. Je ferai venir du grain pour vous tous , à condition que l'un de vous me cuise du pain , qu'un autre me fasse mes vêtemens, que celui-ci forge mes outils , que celui-là répare ma maison quand elle menace ruine. Ce que chacun de vous fera pour moi . il pourra le faire aussi pour tous les autres. Ainsi chacun n'aura besoin d'apprendre qu'un seul métier , il n'aura qu'une sorte d'ouvrage à faire , et il pourra s'en occuper conslamment . sans êlrc détourné par
LE LlVKt: Uli FAMILLE.
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d'autres travaux ëtraugeis a son industrie. Voyez ; consultez-vous.
ADRIEN. — Oli ! je crois deviner leur réponse.
M. DE VERTEUiL. — En effet , nne proposition aussi raisonnable ne peut manquer de réunir tous les suffrages.
Tous s'écrient ensemble : Oui , oui , il faut nous aider les uns les autres , et nous partager les différens travaux , comme notre voisin le laboureur vient de nous le proposer. Chaque chose en ira beaucoup mieux , et se fera plus commodément par tout le monde.
ADRIEN. — Ah ! je suis bien charmé de leur voir prendre ce parti.
M. DE VERTEUIL. — lls ne tardent pas long-temps à en ressentir les avantages. Si l'habit du laboureur vient à se déchirer , tandis qu'il est occupé à faire sa moisson, il n'a besoin que de passer chez le tailleur , et celui-ci lui raccommode son habit, ou lui en fait un tout neif , tandis que le laboureur continue de recueillir son blé. De même encore , s'il .survient un orage qui endommage sa maison, il fait venir le couvreur, qui répare cet accident , sans qu'il ait besoin de suspendre le travail pressant de sa récolte. De leur côté , le tailleur et le couvreur ne sont pas obligés de quitter leur ouvrage pour aller cultiver la terre et faire venir le blé dont ils ont besoin pour nourrir leur famille , parce qu'ils savent que leur voisin le laboureur se charge de ce soin , tandis qu'ils sont occupés de son toit et de son habit.
ADRIEN. — Voila qui s'arrange à merveille pour chacun en particulier.
M. DE VERTEUIL. — Ajoutc à Cela que tous les ouvrages sont beaucoup mieux faits , parce que chacun n'ayant besoin d'apprendre qu'un seul métier , et s'y adonnant entièrement , il en prend une connaissance plus étendue et l'exerce avec une plus grande facilité ; au lieu
que l'on ne fait jamais , ni si parfaitement ni si vite une chose dont on ne s'occupe que par intervalles , et qui est confondue avec d'autres travaux. Tu vois par-là que tout le monde gagne a cet arrangement, puisque lun fait plus d'ouvrage, et que les autres le reçoivent mieux conditionné.
ADRIEN. — 11 n'y a pas le moindre mot à dire contre celte disposition.
M. DE VERTEUIL. — Tucompreudsbien maintenant , mon fils , que lorsque les hommes se sont ainsi partagé leurs travaux, celui qui ue sait faire venir que du grain , et celui qui ne sait faire que des habits , ont nécessairement besoin que l'un consomme les fruits du travail de l'autre.
ADRIEN. — Oh ! sans doute, mon papa ; car si le tailleur ne mangeait pas les grains du paysan, et que celui-ci ne fît pas faire d'habits au tailleur , le métier ne serait bon pour aucun des deux.
M. DE VERTEUIL. — Ta remarque est extrêmement juste.
ADRIEN. — Heureusement ils ont un bon parti à prendre , et je puis leur en faire la leçon par mon exemple. Lorsque j'ai fait un grand nombre de dessins , j'en troque une partie avec mes sœurs , contre une bourse ou des jarretières de leur façon. Ainsi le paysan et le tailleur peuvent troquer ensemble comme nous.
M. DE VERTEUIL. — C'cSt CC qu'lls
feraient effectivement, si l'on n'avait imaginé une chose encore plus commode , et que je t'expliquerai dans un autre entretien. J'ai maintenant, mon fils, à te faire une question qui tient plus étroitement au sujet de notre conversation.
ADRIEN. — Voyons, mon papa, si je serai en état de vous répondre.
M. DE VERTEUIL. — Lcqucl dcs deux genres de vie te paraît le plus agréable pour les hommes, de se mêler quelquefois ensemble pour se communiquer leurs
Lli I.IVUK \>L I-AMILLK
pensées cl leurs scnliinens , ou de rester toujours solitaires . sans former unciine liaison les uns avec les autres?
ADKiE.N". — Si jeu juiie (laprès luoiniême. jaurai bientôt décidé. Je me plais souvent à me voir seul . pour en être plus appli(]ué à mes éiuiles; mais je ne voudrais pas <]ue celte retraite durât toute la journée; et lorsque j'ai Uni mes devoirs, j'aime "a me retrouver avec mon petit frère, avec mes sœurs et mes an)is.
M. DE VERTEUiL. — Tu as bien laison, car vous pouvez alors jouer les uns avec les aulres. ou aller vous promener de compajinie, ou tra\ ailler ensemble dans le jaidin. Mais sil vous fallait toujours prendre séparément vos plaisirs, comme vous prenez vus leçons . je conçois que vous en seriez bientôt dé^'oûtés.
ADRIEN. — OIi! cest bien vrai, mon papa.
M. DE vEUTELiL — 11 CD cst exactement de même pour les liommes. Nous venons de voir qu'ils trouvent beaucoup d'avantages "a travailler de concert pour leurs besoins mutuels. Us trouvent aussi, tomme toi, une jouissance plus douce à prendre ensemble leur réci éatiun et leurs plaisirs.
ADUiEN. — La preuve en est qu'on n'a jamais vu rire quelqu'un lorsqu'il est seul.
M. DE VERTEUiL. — Cc pcucbant qui porte les hommes à se rechercher pour vivre les uns avec les autres, pour goûter leurs amusemens en commun , pour se partager entre eux leurs travaux , se nomme sociabilité ; et l'assemblage des hommes qui se réunissent dans cet objet, se nomme société. En recueillant tout ce que nous avons dit jusqu'à présent dans cet entretien, tu peux juger combien ce sentiment de sociabilité est un don précieux pour les hommes, et combien l'éta-
bli.ssement des sociétés leur est avanlagcn\. l'ar-l'a ils sont tous en état, nonseulement de se procurer les uns les autres tout ce qu'il leur faut pour satisfaire aux besoins ordinaires de la vie, par un travail plus facile et pins parfait . mais encore dans les intervalles de leurs occupations, ils peuvent se délasser de la manière la plus agréable , et goûter ensemble mille .sensations délicieuses , auxquelles ils deviennent plus sensibles en les partageant. Celui qui voudrait vivre a l'écart et travailler seul pour lui-même, pourrait "a peine se construiie une mauvaise cabane, où il serait bientôt réduit 'a périr de tristesse et d'ennui , tandis que les hommes, en se réunissant, bâtissent des \iiles magnifi(jues où ils vivent ensemble au milieu de l'abondance rt des plaisirs. Le sauvage errant au hasard dans les forêts est obligé de se contenier, pour sa nourriture, de fruits agrestes, décorées et de racines : il n'a, pour se garantir de la fraîcheur humide des nuits et des glaces de l'hiver, que la peati de quelque bête féroce , dont il ne sait pas même se revêtir. L'homme civilisé, au contraire, force la nature 'a lui fournir les fruits les plus abondans et les alimens les plus sains , qu'il fait préparer de la manière la plus flatteuse pour son goût. Il se fabrique des étoffes chaudes , légères et moelleuses, qu'il fait varier pour toutes les températures et toutes les saisons Que serait-ce encore si je te parlais de tous les arts agréables que la société seule a su lui faire inventer, pour charmer ses sens et pour amuser son imagination ! de ces nobles connaissances qui fortifient sa raison , élèvent son ame, agrandissent son génie, lui font parcourir, en un instant, de la pensée, la terre, les mers et les cieux , et remplir en quelque sorte de luimême toute l'immensité de l'univers I
LE LIVRE DL FAMILLE