LIVRE III
Ne souffre point, ô ma belle maîtresse, Que devant moi le barbare te presse Contre son cœur, et t*embrasse à mes yeux !
Je me connais : à mes yeux s'il t'embrasse, S'il cueille un prix qui n'est dû qu'à ma foi , Je me déclare; entre sa boucbe et toi Pétends la main, je préviens ma disgrâce, Et je lui dis : « Ces baisers sont à moi. »
La nuit , hélas ! de ses plaisirs coupables Viendra trop tàt annoncer le moment :
Que les faveurs, les caresses aimables.
Le jour entier, soient du moins pour l'amant ! Regarde-moi ; que ces yeux que j'adore Sur moi fixés expriment tes douleurs:
En se baissant qu'ils me cherchent encore , Et quelquefois se remplissent de pleurs.
Si tu me joins au milieu de la danse, Sois prompte alors à me serrer la main ; Si tu me fuis , sans rompre la cadence , Dis*moi tout bas : Nous nous verrons demain.
Biais, 6 douleur ! ô contrainte funeste !
Quand sous un dais de guirlandes paré , Nouvelle épouse, au banquet préparé Tu marcheras d'un air triste et modeste , De tes côtés exilé sans pitié,
ii8 LES AMOURS.
Je me croirai par ton cœur oublié.
Pour consoler ma jalouse tendresse , Donne à ton front un secret démenti; Et que mon pied, deux fob avec adresse , Soit par ton pied doucement averti.
Ah I près de toi, malgré la loi sévère, Je me tiendrai du moins pour te servir :
Des plus doux vins je remplirai ton verre; C*est un bonheur qu'on ne peut me ravir. Seul, après toi, que ton ami l'obtienne :
Dans ce cristal m'enivrant de plaisir.
Ma bouche avide aura soin de choisir Les bords heureux qu'aura pressés la tienne.
Infortuné ! que sert de te dicter Des soins , hélas I tout-à-l'heure inutiles ? Avant minuit, il faudra nous quitter, Et regagner nos demeures tranquilles.
Avant minuit, un odieux époux Au lit fatal entraînera tes diarmes :
Moi, jusqu'au seuil où veille un dieu jaloux , Je te suivrai les yeux baignés de larmes ; Et j'entendrai , pour dernières alarmes , Sur toi soudain se fermer les verroux.
Alors, alors tu deviendras sa proie; Il ravira cent baisers amoureux.