‹ Œuvres complètes de BertinChapitre 75 sur 102 · OEUVRES DIVERSES · texte numérisé non relu

OEUVRES DIVERSES

A MONSIEUR

LE CHEVALIER DE PARNY

A toi » mon camarade en Afrique, à Cythère,

Anx champs de Mars , an Pinde , ainsi qae dans Paris ;

Camarade enrulé sous la triple bannière

Du dieu qni rerse la lumière.

Et de Bellone et de Cypris :

A toi, galant missionnaire, •

Libertin envoyé par notre aimable cour Ches les bons habitant de cette ile si chère ,

On, se snirant dans leur carrière, Nos deux astres amis ont commencé leur tour,

Pour tenir école d'amour.

Pour leur prêcher la bonne chère.

Et leur apprendre quelque jour L'art de jouir, qu'ils ne connaissent guère.

A bord d'an gros vaisseau qu'on nomme IjC Volant ,

i58 VOYAGE

Qui cingle vers Melan et les côtes d'Anxerre,

Au fond d'un antre obscar qa'nn seul rayon éclaire,

La gaité sur le front et l'œil étinoelant»

Je vais de tes amis tracer l'itinéraire.

Commençons par tromper notre plame légère

Dans les flots écameux d'on nectar pétillant.

Nous avons appareillé aujourd'hui, à six heures du matin , de la rade port Saint - Paul, ton frère, M. de la G***, et moi. Nous avons avec nous le nègre Lazare, fripon suivant l'armée. Nous faisons route pour la Bourgogne , où le plaisir de la chasse nous appelle. Je ne sais si la traversée sera longue, mais il vente bon frais:

Les zéphyrs ont enilé nos voiles frémissantes ;

La rive fuit à nos regards ; Le raisseaa vole et fend les ondes écumantes , Et déjà de Paris décroissent les remparts.

Si nous les perdons de vue, nous en sommes bien dédommagés par le spectacle charmant des bords de la Seine. Je ne connais point de plus agréable paysage ; et si j'avais mes crayons , je do manquerais pas de le dessiner.

Là, c'est un fertile coteau Raigné des premiers pleurs de la naissante aurore.

DE BOURGOGNE. i5g

Où d'énonnes raisins, qae la poorpre colore, Font ployer mollemeot le flexible rameaa :

Là, des arbres taillés on des bois sans caltore.

Ici , le sommet d'nn châtean , Plus loin , le toit fumeux d'une cabane obscure, Descendent sur les flots se peindre en miniature; Et sur les bords de ce tableau Toujours mouvant, toujours nouveau.

Que déroule, à mes yeux, la prodige Nature, J'aperçois encore un troupeau Broutant les fleurs et la verdure, Tandis que le berger, penché vers l'onde pure. S'abreuve, h deux genoux, dans le creux d'an chapeau.

Il faut, mon cher ami , que je te donne une idée de la cage où nous sommes eufermés. L'entrepont est occupé par des moines, des catins, des soldats, des nourrices et des paysans; et je crois être à bord de ces navires destinés à peupler quelques terres nouTellement découvertes, et chargés 4hnimaux de toute espèce* Celui qui , parmi nous, s'intitule le patron, a sa cabane près du gouvernail. L'antre de la vivandière n*est pas loin; et ce qui n'est point plaisant pour les malheureux qui n'ont point fait leurs provisions, c'est que la cuisine n'est séparée de ce qu*on nomme à bord les bouteilles que par une cloison. Le tillac est embarrassé de cordages ; et d'ailleurs le temps ne

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nous permet pas de nous y promener. Ou n*a pour ressource que six espèces de, cahutes, enviées et sollicitées comme Tarchevêché de Cambrai qui vient de vaquer. Grâces à nos cocardes , nous en avons obtenu une en dépit d'un tapageur, curé de son métier, qui l'assiégeait depuis minuit. Nous j avons donné l'hospitalité à deux femmes, fime vieille, l'autre assez jeune. Jusqu'à présent ces dames ne nous ont rien fourni d'intéressant:

donnons^leur le temps de se reconnaître ; nous y reviendrons s! elles en méritent la peine. Arrétonsuous pour observer encore mon modèle, et pour mieux assortir les couleurs, qui seront nécessairement bigarrées dans la copie , comme elles le sont dans l'original.

Le vent est toujours nord-ouest. Il parait décidé que le jeune dieu de Délos ne nous montrera point d*aujoui*d'hui sa blonde chevelure. Plus amoureux qu'à l'ordinaire, il lui en coûte peut-être d'abandonner le lit de Téthys. J'en fais mon compliment à la déesse , et surtout à son amant. Cependant il fait froid, et il tombe de temps en temps une pluie très-fine qui m'a obligé deux fob de descendre du gaillard pour me replonger dans la cabane. Le soleil ne paraissant point, nous n'avons pu prendre ban-

DE BOURGOGNE. i6i

teur: sur les neuf heures, nous eûmes connaissance de Choisy.

Sons ces ombrages solitaires, Aa fond de ces bosquets flenris , On voit encor quelques débris Dn temple, on l'on sait dans Paris *

Qu'autrefois la belle Cjpris Eut ses trépieds et ses mystères.

C'est là , qu'entouré des Amours Dont il fut l'apdtre' fidèle , Le desserrant de la cbapelle.

Gentil Bernard dans ses beaux jours Instruisait, dit-on, sa bergère ; Mettait l'art d'Oride en châi^soDS ; Et le soir, couronné de lierre ,' Était payé de ses leçons . Dans les bras de son écoli^re.

IVous fûmes tentés de TÎsiler les ruines du temple, et dPj faire un petit pèlerinage; mais il s'éleva tout-à-coup un vent de terre qui repoussa notre vaisseau au large. Nous déjeunâmes, en fuyant de GSioisy, avec des tartelettes que les naturels du pays apportèrent à bord: nous y joignîmes de beaux raisins colorés , d'excellentes poires de Crézane, et une bouteille de mon vieux vin de Sainte- Marie, dont nous vîmes malheureusement la fin

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avant celle de la Terrasse. Je ne l*euB paft plus tôt perdue de vue, et senti la douce chaleur da tûi, que, recouvrant tout-à-coup cette heureuse liberté ordinaire aux navigatesn et néeessAÎre aux poètes: Est-ce là, m'écriai-'je, snivant l'usage étabii depuis QM^dare, et dans une espèce d'enthousiasme qui ne laissa point d'étonner un peu mes compagnous de voyage; est-ce là

Ce modeste et riant séjottr Où jadis tout en proie à ses tristes «lanaM,

Montpensier dkip* de la cour, Dape de son amant , mai* pleine de se» duiraies , Venait goûter en paix, seule arec son amour.

Le plaisir si touchant de i^pAndre des larmes , Et qui depuis , élu roi des lieux d'alentour, Dans son parc embelli vit régaer toor-è-toui* Entre le jeu , le via , l'intrigue, et la paresse , La chasse , les concerts , le spectacle , et la messe , Tons ces objets , beaux , doux , séduisans , faits au tour,

Tant tesommés aux fastes deCytkère, MaUly, da qui Vénus ewt appris l'art de plaire, Vintimille , sa sœur^ rivale trop sévère.

Et La Tournelle et Pompadour ?

Que ees lieux sont changés I La nymplie jagtibtrtàe N'y^iait plus de se» cris retentir les écho» :

De dépit , le satyre immonde

Coart se eacbei- sons les roseaux.

Baccbus s'enfuit : ati loin règne une paix profonde, Et sons le frais aM de eut rians bereeaux,

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On n'ontend plus qae le eli*iit des olseavx X Et le doux nnuinare de Tonde.

BaccLas s'enfaiti beaux lieux, consolez«vons. Ah I qu'il porte , s'il veut , aux peuples de la Thrace

l'erreur et la bouillante audace,

Le prompt démenti , la menace ,

Et le téméraire courroux :

Des dieux plus humains et plus doux Dans Totre enclos sacré, beaux lieux , ont pris sa place,

Et renaît doublement sur nous.

Au tomuite, à la folle ivresse.

Aux langueurs de l'oisiveté.

Succèdent la délicatesse ,

L'esprit, le goât, la politesse.

Et cette aimable volupté

Qu'approuve même la sagesse.

Tous n'êtes point changés ; vous êtes embellis. Votre gloire s'accroît par de telles disgrâces. Oui, vons aérez encore à nos yeux attendris L'asile des vertus , des talens et des grâces. Si vos dédales vert* , si vos sentiers fleuris Sont encor quelquefois honorés par les traces

Et d'Antoinette et de Louis.

Le mauvais temps continue: nous sommes rassemblés dans )a cabane. Ton frère lit la confession chaimante du comte de ** : la G... le Roman comique; et moi je te griffonne, comme je puis, sur mes genoux , cette épître interrompue souvent par les chansons à boire de quelques compagnons ivro-

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gnes. La plus jeune de nos femmes ouvre ses grands yeux noirs pour me voir écrire , et me prend sans doute pour le diable qui , chemin faisant , ajoute un nouveau chapitre à son grimoire. L'autre est occupée depuis deux heures à essuyer et à vanter , sans qu'on l'écoute, certain tableau poudreux dont elle doit décorer son salon de campagne, et qui représente , à peu-près , une bergère dans un bocage. Pour l'empêcher de tarir sur les éloges, nous lui avons persuadé en notre qualité de connaisseurs , que la tête était de Rubens , la gorge du Carrache, les bras de Michel-Ange, et les draperies de Scipion l'Africain.

Tu ris peut-être, mon cher ami, de voir ainsi les jeunes disciples de Chaulieu , avides de tout voir et de tout connaître , quitter cette agréable maison du Marais , s'arracher à leur doux train de vie, et, choisissant de préférence l'équipage de Scudéry, se faire un amusement de ce qui ferait le supplice des autres hommes. Que nous voudrions te posséder ici , toi qu'un destin jaloux promène sur les mers, aimable successeur d'Ovide, exilé comme lui parmi le Gètesl Que nous regrettons ta gaieté sage, ta douce philosophie, nos disputes sur le sel attique qui n'en étaient point

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dépourvues , et le plaisir que nous goûtions à t*entendre, lorsqu'assisa table parmi nous, les portes fermées, et le front couronné de roses,

Ta chantais toar-à*toar L'art d'aimer, l'art de plaire , Et Corinne et Glycère Et le vin et l'amour !

Je jette un coup d'œil'dans Tentrepont; j'aperçois, à la même place, le même moine buvant avec la même ardeur, mais non pas de la même bouteille. Son cerveau me parait déjà bien ofiFiisqué de la vapeur des raisins d'Orléans. Le oélestin n'avait pas besoin de cette seconde enveloppe; son ame avait assez de peine à percer le crâne dur et rond dont elle est encroûtée. Les laquais jouent, les mariniers jurent, et lecélestin boit toujours.

Sur les deux beures après midi nous doublâmes le cap de Corbeil. Nous vîmes en passant, à l'aide des lunettes , les superbes magasins où l'on entassait ci-devant les grains mouillés et mélangés pour la commodité du public. Cet aspect nous rappela naturellement les petites provisions que nous avions faites. Le conseil s'assembla, et il fut décidé que nous dînerions. Je suis bien aise de te dire que ce

i66 VOYAGE

point fui discuté avec la même importanoe que lorsqu'il s'agit , dans un coup de vent, de relâcher à Rio-Janeiro.

Une planche sur nos genoux ,

Voilà notre table drassée^

Par'dessus , la feuille de cbonx

Tient lien de nappe damassée.

D'abord un énorme pâté

Présente ses flancs redoutables ,

Bien et dûment empaqueté

Duna an long discours sur les Fables,

Et dans l'Ode à Sa Mi^esté.

Ce pâté fut cuit par Le Sage ,

Par ce pâtissier si vanté,

Dont le beau nom sera chanté

Par les goarmands du dernier âge ,

Si mes rimes ont l'avantage

D'aller à l'immortalité.

A nos yeux , cependant , Ltuare le découvre ; L'honoear du premier coap est loii9>temps disputé : Mai3 Par.. * s'en saisit ; par l'obstacle irrité* Sons son acier tranchant il le pressa, l'eutr'ouTre; Et voiU par la brèche nn faubourg emporté.

Autsttét nous crions : victoire !

Mos (roots r^foment do gaîté ,

Et pour célébrer notre gloire , On fait jaillir les flots d'un nectar velouté Qu'aux pressoirs d'ffaut-Brion Ton foule exprès pour boire,

A l'ouverture d'un pâté.

D^â d'un œil ovide on sonde, l'on regarde.

DE BOUROOGNEl 167

Cfa^ 4mi» tfoàl pUifir nonTeau l

lÂp disparait une poularde

Sons deux couches de godiveau ;

Ici , la timide perdreau Se bl«ttit, pajr iaatioct, sons sa coifre de barde. Pour éviter encore et tromper le couteau.

Mais ri^Q D^échappe à notre appétit indomptable. Dépourvus de fouixhettes, et pressant du pouce une cuisse ou une aile de poulet sur un morceau de pain taillé en forme d'assiette, nous étions tous les trois à peiudre. Nos spectateurs devaient bien s'amuser de notre figure : nous étions loin de penser à eu^i: , le pété nous ocoippait trop sérieusement.

La garniture est dévorée ,

On fouille dans tous ses recoins ; On mine 1m oMitoors de sa croAte dorée :

Si Toa a beaucoup )mi, f on p'a pas mangé moins, fin&n j'entends gémir la cloison ^ui duucèle ;

Les murs épais sont renversés ,

Les débris tombent dispersés, L'édifice s'écroule, d disgrâce mortelle !

Nos jeux et nos plaisirs avec lui sent passés!

Ces regrets amenèrent bientôt les réOexions.

Nons tombâmes insensiblement dans la morale,

i6S VOYAGE

comme c'est Tiisage lorsqu'on digère; et nous allions , à propos des débris d'un pâté, dire les choses du monde les plus philosophiques, lorsque M. de la G***, grand amateur de l'antiquité, obserta qu'on ne manquait jamais, chez les anciens, de faire, en pareil cas , des vœux à Vénus, pour obtenir une heureuse navigation, et nous cita pour exemple l'hymne diSorace, Sic te diva potens Cypri, etc. Nous promîmes donc , in petto ^ à la déesse de célébrer dans le port une orgie en son honneur ; mais en attendant , on crut devoir faire un sacrifice aux divinités de l'onde , pour nous les rendre favorables. H n^ avait plus moyen de foire de libations ; nous y avions mis bon ordre: il fut donc résolu de livrer à la Seine toutes nos bouteilles vides. J'ai tout lieu de croire que ce petit sacrifice ne lui déplut pas ; car à peine earent-eUes dispani sous les flots en les faisant tournoyer, que nous vîmes arriver du large plusieurs vagues décrites en demi-cercles, •

Et sortir à moitié de l'oncle

Une jeune divinité ,

Qu'à son air plein de majeslr.

De doacenr et de volupté.

Moi le premier, tout transport».

Je pris poar U reine du monde.

Un Toile d'ar^^ent et d'azur

Partageait son épaule ronde ;

A lonça filets , un cristal pur

Dégouttait de sa tresse blonde.

Ses grands yeux bleus , clairs et sereins ,

Contemplaient avec complaisance

Ses deux bords, eent châteaux voisins

Qu'elle-embellit de sa présence.

Ces monts» ces fertiles bassins

Où le travail et l'abondance ,

De mille agréables jardins

Ne forment qa'wt jardin immense.

Sans orgueil, l'une de ses mains

Commande an reste de la France;

L'autre aux jeux , aux plaisirs budins

S'abandonne avec négligence ,

Et dans ce gracieux contour

Embrasse luie nymphe timide.

Qui , pour Toir le pompeux séjour

On , de concert avec l'Amour,

La Mode, au front changeant , réside ,

S'échappant de U grotte humide

Qui cachait son enfance au jour,

Ol^et étranger à la cour.

Craint d'y paraître sans son guide.

L'embrasse, et la serre à son tour.

La première nous parut couronnée de lis, Tautre portait on pampre négligemment entrelacé autour

de ses cheveux. Derrière elles ooe foule de Tritous, la rame en main, conduisait des radeaux,

Et portait en tribut, aux renqiarts de Paris» Des melons savoureax» des pÀehes colorées.

Des monceaux de grappes dorées , Et ces muscats si doux que sept«n})re a inâris.

Tout le monde se trouva bientôt sur Ib pont pour les voir passer. Du plus loin qu'elles purent nous entendre, ton frère les apostropha d'un ton assez familier,

Et leur cria : MesdeiBoisdles ,

Vous courez sans doute à Paris ?

Daignez , messagères fidèles , ^

Porter un peu de nos nonveilcs

A tous nos compagnons chérit,

Qui , pour tuer (jnelqoes perdrix

Aux brodequins rouges et gris ,

Ou les voii* partir à grands cris

En rasant l'herbe de leurs ailes ,

N'ont pu du même zèle épris

Se résoudre à quitta leurs belles .

Ni s'exposer à des querelles

Qui pour nous auront tant de prix ;

A ces convives agréables '

Qui, bien qu'au rang des beaux esprits,

N'en sont pas moias doux , sociables ,

Auteurs de tant <l'«crit9 airaftblee, "

Plus aimables que leurs écrits !

Il s'apprêtait à leur donner sans façon la liste et l'adresse de tous ceâ messieurs , lorsque le patron l'avertit de prendre un ton plus circonspect avec ces dame», attendu que l'une était la Sdne, et l'autre VTonne , qui , s'étant rencontrées par hasard un ]^n au-dessus de M ontereau , s'en allaient à la mer de compagnie. Mais la déesse, qui trouvait peut-être au contraire qu'on lui faisait beaucoup d'honneur en l'appelant mademoiselle, répondit par un doux murmure; et nous .crûmes voir tout d'un coup les flots s'entre-pousser pour caresser notre navire. Tout l'équipage en conçut un heureuT augure; et après avoir souhaité à ces dames beaucoup de plaisir sur leur route, nous poursuivîmes la nôtre.

I>epuis trois heures les vents ont changé, et les nuages se sont dissipés. Je ne croyais pas que le soir d'un jour aussi triste dîît être aussi beau.

0éjà dans nos riches campagnes Tons les objets sont ranimés ; Le soleil don les montagnes.

Et brise dans les Oots set rayons enfljunmcs.

Plein d'une ardeur impatieiite ,

Ce dieu, glacé par les frimas.

Court dans les bras de son amante Réchauffer jusqu'au jopr ses membres délicats.

Secouant leur crinière humide , Seê dociles coursiers , par sa voix avertis ,

S'élancent, et d'un pas rapide Précipitent son char au palais de Téthys.

A propos de coursiers, j*ai oublié de te dire qi nous eu avions quatre assez vigoureux pour noi^ traîner. Il tirent le long du rivage une corde a: tachée au grand mât ; et ce sont là nos vents k^ plus favorables. La galiote prend ordinairema < ses zéphyrs dans le Limousin. Cette manœuvre gn tcsque m*ofTre de temps en temps un spectac digne du pinceau deVernet. Les chevaux s'arrélei ' quelquefois, la corde traîne , et disparaît soos 1(> flots. Qu'un coup de fouet bien appliqué les rc mette alors au grand trot, la corde se relève, c semble courir sur Tonde jaillissante comme le fe sur une traînée de poudre, et vous la voyez se tendr en frémissant. Cette peinture est d*une grande vé rite , et je voudrais bien que le temps me permî de la mettre en vers aussi exacts que la prose peu' Tètre; mais j'en suis détourné par un objet ptos riant et plus facile;.

Un essaim l^ger d'birondelles.

Rasant la surface de l'eau, t/effleare obliquement du sommet de ses ailes, Je relève , et s'enTole aux branches d'un ormeau. \uz beaux jours du printemps , li , sous ce vert portique ,

Le reodez-Tous fut indiqué :

On vient tenir, au jour marqué.

Les états de la république.

On décide que les frimas

Ne tarderont point à paraître; La peuplade s'exile en de plus doux climats, £t quitte en gémissant les champs qui l'ont vu naître. Vers les sables brulans on s'impriment tes pas. Ami, l'oiseau prudent s'envolera peut-être; n verra ce beau del, ces vallons fortunés De mangues , de citrons , d'ananas couronnés. Toi>mâme, il te verra sous un palmier sauvage Laissant couler pour moi les plus aimables vers.

Il te verrait dans son passage...

Mon cosur est agité de mouvemens divers ,

Je le suis encor dans les airs ,

fit voudrais être du voyage !

La nuit dous surprit encore occupés de cette idée, et rêvant profondément à toi. Elle parut 'étaler, pour nous distraire , tout ce qui peut rendre son obscurité préférable au jour même. En effet son silence , qui n'était interrompu que par le murmure lies yents et le doux, bruit de la proue , le .calme de ia rivière, la lumière tremblante de la lune réfléchie

sur sa surface, le sombre azur du ciel semé d* mnombrables étoiles, et ces brillans météores qui senblaieut tout d'un coup se détacher du finoament pour se précipiter dausies flots, tout cela femuui un spectacle que les yeux et Pimagînation ne se lassaient point d'admirer, et bien fait pour enflammer des musiciens et des poètes. Aussi ton frère saisit-il bien vite sa guitare, et nous nous mimes tous les trois à chanter:

O Nuit , que ta Itunière est pore l Que ton calme est ntajestuenx !

Ton soofBe rafraîchit les cieax , Et ta répares ta nature.

L'infortuné dans tes parots Bdit TouLli de «a peine et la doaoe espérance; Le poëte dans ton silence Médite ses accords nouveaux.

On n'entend plus aux forges de Lemnos Le fer qui bat le fer et retombe en cadence : l)u noir Vulcain tu snspjsnds les traraux.

Et celui de Vénus commence.

Nous fûmes tout d'im coup interrompus par un bruit de cors qui se fit entendre dans la forêt de Fontainebleau, et par les aboiemens.d'nne mente

DE BOURGOGNE. x^S

nombrease qui seoiblait tantôt s'éloigner tantôt se rapprocher, mais toujours prèle à saisir sa proie. On distinguait les cris des chasseurs. Quelques gens du pays qu'on mit à terre à Valvins, nous dirent que c'était l'ombre de Henri IV qui se plaisait encore à parcourir ces lieux qu'il avait tant aimés, et qui poursuivait toujours Gabrielle, qui échappait toujours à ses embrassemens. Le nom seul de Fontainebleau rappela à ton gourmand de frère les matelottes d'EiTondré, le sucfe-d orge de Moret , et le délicieux chasselas de Thomery. Pour moi, je ne pus m'empêcher de me dire à moi-même ; Ah ! si jamais îe ciel me laisse le soin de régler ma destinée ,

cauunps de Fontainebleau, déUcieux déserts , Qtt'a uni rendus fameux le cristo) de vos ondes, J'ivaia'ensevelir dans ro» grottes profendes, Parmi vos noirs rochers , sous ros ombrages rerts. Et solitaire ami des biches vagabondes , Dant leur plus beau domaine oublier l'anivers. Là , maître enfin de moi , sans soins et sans affaire , Dans an étroit enclos renfeinnant mes désirs, Content de peu d'amis, d'une seule bergère.

Je mettrai mon bonheur à l'aimer, à lui plaire, Kt mon orgnell peut-être à chanter nos plaisirs.

Ah î que son cœur me soit fidèle , Et je n'envierai point d'inatiles grandeurs :

J'aurai toujoars asses et de biens et d'bamieiira, Si je sais toujours aimé d'elle.

Le reste de la soirée ne noas of&it rien d'intéressant. Nous nous promenâmes sur le tillac jusqu'au souper, qui fut assez frugal , parce que nous étions bourrelés de remords d*estomac. Vers minuit nous essayâmes de dormir ; mais cela nous fut impossible. Nuit affreuse, nuit épouvantable , qui me donnera des pinceaux pour te peindre des plus noires couleurs? les hommes et les femmes étendus pèle- mêle sur des bancs , dans l'entrepont ; les dragons jurant et buvant tour-à-tour, et entremêlant pieusement les psaumes de David aux cantiques de Grécourt ! M orpbée n'a répandu ses pavots que sur les ivrognes ; il a dédaigné la cabane des honnêtes gens : et pub dites en beaux vers bucoliques que ce dieu descend dans les cabanes, escorté de songes aimables et de l'oubli plus aimable encore de nos peines et de nos ennuis ! Enfin sur les quatre heures du matin on crie : Terre sur Vavemt ! L'ancre est jetée , et nous sommes dans le port de Montereau.

O toi qui du naufrage Présenras nos beaux jonr«

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Toi , c|aJ dans un noage Fis brillei' ton présage Et réglas notre cours ; Sur ces bords solitaires , Souris à nos mystères , O reine des Amours I Les flambeaux étincelleut Sons des myrtes fleuris ; , Déjà les vins ruissellent , ' Les connves chancellent , On invoque Cypris ; £t da creux des vallées , Les forêts ébranlées , Répondent à nos cris.

Tout cela , réduit en prose , signifie qu'arrivés à Montereau; nous fîmes dans la plus mauvaise auberge de la ville un second souper, où il n'y eut en vérité rien de bon que le vin que nous avions apporté, et dont nous bûmes largement. Après avoir acquitté aiusi nos vœux dans le port , chacun se fit avec sa serviette , un bonnet de nuit dans le goût de Lafare, et nous nous livrâmes au sommeil , étendus sur des chaises autour de la table.

Ce doux repos ne dura guère. Nous fûmes réveillés en sursaut par un grand bruit à la porte , et nous vîmes entrer en même temps un homme sec et décharné , à l'œil cave , au front chauve , af-

fublé d'un habil uoir, boutonné jiisqu*à la ceinture et flottant au-dessous du jarret. Messieurs, dtl-ii après s*ètre incliné pi-ofondément , messieurs...

Moi , les yeux fennés à demi , Sans écouter le personnage t Sur on coade mal affermi I.«aiS8ant retomber mon visage.

Je lai dis , encore endormi :

M Par eau vous arrivez , je gage ; Déposez là votra bagage , Bonsoir, couchez -von s, mon ami; Demain nous rirons da voyage. »

Messieurs, reprit-il, eu faisant deux ou tro autres révérences à se rompre l'échiné , il ne s'ag pas de cela. Vous voulez sans doute voir la place c a été assassiné le duc de Bourgogne par le dai phin , depuis Charles Vn ? Je vais vous y conduin- On le remercia d*une commune voix , et on le pr. de nous laisser dormir, en conseillant très éner^quement et au duc de Bourgogne et à lui d^ aller faire autant. A ces mots , nous vîmes to d'un coup sa taille grandir d*un demi-pied j

Son sourcil épais se fronça ,

Son front s^ombragca d'un panache;

S0O8 son nés romain se plaça Une double et noire moustache.

Et son oeil en fea menaça.

Au manteau de ponrpre et d'hermine Qui sur ses épaules flottait, A la toison d'or qui brillait Sons une énorme perle fine, Et qui de son cou descendait Par ^ttgt chaînons sur sa poitrine ; Au sang encor chaud qui sortait A gros bouillons de sa blessure , Et qui d'un rouge noir teignait L'acier luisant de son armure ,

nous reconnûmes le duc de Bourgogne lui-même , qui , pour ne pas se trouver humilié par le plus petit prince d* Allemagne, avait après sa moi't la. fantaisie de se parer d^m ordre qui ne fut institué que par son successeur, et qui depuis quatre* cents ans était en possession d^étourdir tous les. voyageurs de sa querelle. Il nous demanda s} el)& faisait toujours beaucoup de bniit dans le monde ^ et si Ton ne songeait pas enfin à le venger. Sur ceque nous lui répondîmes qu^il n'en était plus guère question que dans quelque grosse histoire de bénédictin, il se mit en devoir de nous la raconler;. et Dieu sait d*où il Fallait reprendre,

Quand l'un de nous le liranl à l'écart ,

i8o VOYAGE

£t de pins pvès contemplAnt sa figure , Se prit à rire , et, d'un too goguenard , Dit I «'Monseigneur, tous Tenez on peu tard Nous raconter votre triste aventure; Croire je veux que narres avee ait , Mais pour toucher, à vous parler sans fud , Sentes par trop la vieille sqpultwre.

Comment , d'ailleurs , et sur qui vous vanger ? Juger n'est rien : vraiment la chose «st sûre ( Je m'en rapporte à la magbtrature ) ; Mais par malheur, faut avoir qui juger.

Point n'est prouve dans authentique histoii'e Que Charles sept , ce héros plein d'honoeur, Né pour l'amour, le plaisir, et la gloire , Père indulgent et modeste vainqueur, Se soit souillé d'une tache si noire; Un tel forfait inspire trop d'horreur, Et tout Français s'obstine à n'en rien croire. Puis raisonnons ; quand sur ce pont fatal Qu'entre vos dents semblés encer roaudirr , Faible ennemi , par les coups d'un brutal Il serait vrai qu'il vous eût fait occire :

Il aurait eu grand tort assurément ; Mais il n'ràt fait que suivre injustement L'exemple affreux qu'aviez donné , beau siri> , En massacrant à la Oeur de ses ans , Après sonpé , ce beau duc d'Orléans , Si cher aux siens , et pins cher à la reine.

Et s'il le fit , ami Jean, convenez ( Mais c'est la chose impossible aux damnc.^ ) Que le bon Charle en porla bien la peinr.

Vous le savez. , en naissant rebuté,

DE BOURGOGNE. i8i

S«8 ohen pareiw ne l'ont Jamais gâta.

De toas ses âroits dépouillés par sa mère , Seal fils , da trône écarté par son père , Par gens de lois contre les lois prôsctlt , EidU t Affronta , besoins , tool il soullHt, L'abaenoe même en anKMur si cmeUe.

Beauté toachante, et donee autant que belle, Ange envoyé pour charmer son malheur, Agnès enfin aroit rempli son conrr :

A radorait, et hA trabi par elle.

Le BonrguigDOA se pdjd vraisemblablemetif de ee» raisons , car il se radoucit peu-à-peu ; et ayant reprb sa première figure, il nous pmposa de nous fair» voir les «btres curiosités de la ville. Nous le remerciâines de sa courtoisie, et donnâmes à son altesse royale un petit éctt , dont elle parut extrêmement satisfaite, et qui vint, je crois, fort à propos pour grossir son épargne.

Nous fûmes obligés de coucher à Montereau , parée que nous n'y troQYâmes poînf la voiture qoe H. de M*** avoit envoyée ati^evant de nous, et qui devait nous y attendre. Cette drconstance ne nous amusa guère. Il arriva, fort heureusement pour nous, que dans une grange voisine, des comédiens soi-disant français représentaient ce jour- Ht jikire : il y avait grande pressée la porte. Nous

i82 VOYAGE

ne fûmes pas les derniers à sauter du parterre dans Tamphithéâtre, et de Famphithéâtre dans le balcon : roccasion était trop beUe. Nous ne perdîmes pts du moins notre temps; car si nous pleurâmes médiocrement aux beaux vers qu'estropia Zamore, en revanche nous rimes beaucoup de Taccent et du costume d*un acteur gascon qui joua le rôle de Monteze , en perruque à trois marteaux , et en babit Tert galonné en or. Notre voiture arriva cependant fort à point pendant la nuit, avec la pluie; et le lendemain matin nous nous mimes en route poar Jiranay, promettant bien aux dieux de ne plus voya- .ger par le coche d'Auxerre pour nous instruire, et plus piqués encore d'avoir séjourné à Montereau, après que nous eûmes reconnu ses muraUles au grand jour.

Nous fûmes cahotés pendant six heures dans un chemin assez étroit, et coupé dans toute sa longueur par cinq ou six ornières. Le soleil avait reparu ; et nous arrivâmes enfin à un endroit assez élevé, d'où Ton découvre, d'un côté, les vignes champenoises,, et de l'autre celles de Bourgogne. Nous fûmes très embarrassés de savoir laquelle de ces deux provinces on saluerait la première dans son langage le plus familier, ou si on les saluerait

D£ BOURGOGNE. i83

tontes ]es deux ensemble, en réimissaiit les deux idiomes. Lazare nous prévint que nous avions décoiffé â Montereau la dernière bouteille de vin de Champagne. Il fallut bien se tourner du côté de la Bom^ogUe, et soudain

Y>'un panier de pampres orné On vit sortir ane bouteille

D'mi vin qui dans Beaone était né;

L'acier* en spirale toomé, Qui dat parer les doigts du beau dieu de la treille ,

Dans son col étroit promené.

En retire i grand bruit le Kége emprisonné

Qui pressait la liqueur romeille.

Ton frère, à ce doux bruit, saisi d'un saint transport , Dans la source prochaine a fait rincer son rerre:

Le vin coule dans là fougère, Monte, écune, pétille, et s'échappe du bord.

Pais, tout entier à sa besogne, Chacun de ces messieurs , rompant de son côte

Le seul échantillon l'esté

D'un long saucisson de Boulogne Que noircissait le poivre à foison iacrnsté.

Verre contre verre heurté»

Cria trois fois: Salut aux champs de la Bourgog'ne!

Pour moi , sourdement toornenté

Par les souvenirs du pâté

Toujours maudit et r^iretté , .

Je bus , non sans quelque vei^gne,

Fort tristement à ma santé

i84 VOYAGE

Le tien et plas , ea T«ncé,.

D'au gros flacoa d'eau de Colc^ne, Par qui fut mon mal augmenté.

J'essayai , mais en vain , de Tapaiser en avalaut un grand verre d'eau à chaque maison que nous rencontrâmes sur la route; et je me donnai la question en pure perte. Je continuai de souffrir, et ces messieurs de se donner en dormant de la lète contre les deux portières, jusqu'à Pentrée du village de Blaineux, où ils furent éveillés en sursaut, et moi très agréablement distrait par le bruit et par les éclats dé joie d'une troupe de vendangeurs rassemblés devant le pressoir, et occupés à cbanter les louanges de Baccbus. Il formaient vraiment, par la manière dont ils étaient groupés , un petit tableau charmant dans le goût deXéniers. Les uns portant , à pas lents , dans des hottes ,

. Le tribut des coteaux voisins ,

D'un doux poids en marchant gémissent; Sons un madrier qu'ils rougissent D'autres écrasent les raisins : . Tandis que barbouillé de lie Et du fruit sanglant des buiesèns , Ivre d'amour et de folie, Un essaim de jeunes garçons

DE BOURGOGNE. i85

A«to«r de la cnvefamante Conçoit pttr la main soii attianta , Et danse au doux Irniit des chansons.

Les voir, nous élaocer par la portière , et tomber au milieu d'eux en eadence, fut pour nous la même chose. Il u*y eut point de paysanne un peu jolie qui ne fût conduite à son tour par chacun de nous; et je crois que nous aurions fini par faire danser les mères y si noftre inexorable postillon ne nous eût pressés de regagner la voiture. Nous nou»ékn< gnàmes donc en suivant encore long'^emps de» yeux cette petite fête champêtre, d'autant plus piquante qu'elle était, tout -à -fût nouvelle pour nous. Un spectaele bien différent nous attendait à Tautre €%trémité du village. Nous entendîmes de longs gémisBemenSy et nous vîmes ensuite beanooup de monde rassemblé sou» le portail d'une éghse à demi minée, et presque entièrement couverte par deux orme» , encore plus vieux qu'elle. A» milieu de la foule , une jeune femme de la plu» rare beauté , qui y quelques jour» auparavant ,

Là , datts ces tnéaics lîeax en triomphe amenée, Henreose, et le front ceint da bandeau d'Hymcnée, Se donnait tout entière à son joyeux amant;

i86 VOYAGE

Sur sa tombe, aajoord'koii tristeaaent prosternée, PAle, les jeux en pleurs, au tronMe abandôntoée, A grands cris l'appelait, l'appelait yainemen t.

Autour d'elle un peuple en alarmes La défendait de sa propre douleur ;

Sa douleur augmentait ses charmes :

Tous tes fronts consternés imitent sa pâleur.

Tous les yeux répandent des larmes ,

Tous les cœurs sentent son malheur.

Ce passage subit de la joie à la tristesse » cette image inattendue des choses de la vie et du retour éternel de nos plaisirs et de nos peines, nous plongea dans une profonde mélancolie^ Notre postillon , qui vraisemblablement s*en aperçut, déploya aus^ sitôt son fouet, et fit disparaiti'e le lieu d'une scène ausâ triste. I^ous n'en rencontrâmes que plus vite les parents et amis de la belle éplorée, qui allaient consulter V Ermite, et lui demander le remède à une douleur si vive. Sur ce qu'on nous raconta de ce saint personnage, nous ne pûmes nous défendre d'un peu de dévotion et de beaucoup de curiosité. Les représentations étemelles de notre guide forent encores inutiles. On le laissa gronder tout à son aise , et l'on se mit en devoir de suivre les pèlerins. L'entreprise n'était pas facile; car bâti sur la cime

D'un roc penchant et fenda ,

La tcOrrear da Toisina^ , D'eo-bas l'agreste ermitage Aux deux paraît sospenda :

Le passant qui l'envisage En a le collet tordo.

Nous vinmes cependant à bout d*y grimper, à l'aide de nos cannes et des paysans qui nous escortaient. Après avoir long-temps erré dans cette demeure déserte, sans rencontrer les traces d'aucun être vivant, nous découvrîmes enfin au fond d'uu jardin le bon solitaire

Assis an bord d'one onde pore , Qui donceroent l'entretenait De son cours et de son umrmare ; En main fer tranchant il tenait , Dont pmdemment il gonyernait Les flears , les fmits et la verdarc- Son front chauve et ridé branlait Sons un noir capuchon de bure ; Sa blanche barbe se nouait Dans les cordons de sa ceinture.

De ses jeux creusés par les ans Coulaient des larmes éternelles ; Enfin on l'eût pris pour le Temps , S'il eut en, comme lui , des ailes.

Il parut un peu surpris de notre visite ; mais il

se remit bfen vite : et nom faisant etitt^t dans une grotte voisine, sans proférer une seule parole, le saint vieillard ,

D'abord en discrète personne Nous bénit tous au nom da cmI, Récite à la sainte Madone Le compliment gentil qui fut de Gabriel ; Puis nous fait asseoir, et nous dontte Du pain bis , da benrre et du ntiel Plus doux que celui de Narbonne.

Nous admirâmes pendant qu'on le consultait, les coquillages dont sa grotte est ornée , mais surtout la profondeur de sa sagesse. Il prédit aux uns de la pluie et du beau temps; aux autres, il révéla de grands secrets sur la culture des terres: et après s'être long- temps recueilli, il annonça, d*un air inspiré , aux parents de la veuve, qu'elle se consolerait. Notre tour vint; et tu peux juger, mon ami, que notre premier soin fut de lui demander de tes nouvelles. Il nous raconta, de point en point, toutes les circonstances de ton voyage ; le danger que tu courus sur les côtes d'Afrique et parmi les rochers d'Abrolhos; ta relâche à Rio- Janeiro, ton menuet avec Doua Theresa, tes {iromenâdes soli-

taires au cap de BoDoe^Espérance, et enfia ton arrivée à rile de Bourbon. C'est là, ajouta^t*ii, qu'assis en ce moment à l'ombre des citronniers ,

n aime , il chante Éléoqore : * Taat qfie le soleil lait, il lui parle d'amoar;

Et 'quand )a Nuit est de retour, Plas heureux dans ses bras , il en reparle encore. Aiiner, c'est tout son art ; et tandis qu'à Paris On roit tant d'anteurs secs, chargés de lourds écrits, Gravir, en haletant, nu temple de mémtàre ;

Lui , fameux par ses seuls loisirs , Brillant de son bonheur, plein d'heureux souvenirs , Comme an sortir de table il arrive h la gloire ,

En chantant ses plaisirs.

Des climats qu'en son coars deux fois le 6<^il bi'ùle , Tu le verras bientôt sur nos boi-ds ramené, Tiop juste objet des pleurs d'une amante crédule,

Entre Anacréou et TibuUe, S'«M«oir, le front comme eux de myrtes couronné. £t toi , qui, de bonne heure introduit au Parnasse, le premier le guidas dans ses sentiers déserts ,

Et, nonn-i des leçons d'Horace, L'avertis qu'un peu d'art, loin de nuire à leur grâce.

Embellit les aimables airs ; Vaincu par lui dans la future race.

Tu ne seras connu que par ses vers-

Ces derniers mois firent couler de mes yeux des

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larmes de plaisir. Peu s'en fallut que dans les transports de ma joie je ne pressasse sa tête vénérable contre ma poitrine; mais il en fut quitte pour la peur* Après Tavoir comblé de bénédictions, et avoir reçu la sienne, nous remontâmes en voiture, tout occupés de ton prochain retour et de la fortune de tes jolis vers.

Dans ces id.ée , nous arrivâmes sur les cinq heures du soir à Branay. Nous trouvâmes à la porte do château une vingtaine de paysans , armés de carabines antiques et rouillées, qui n'avaient point tu le jour depuis nos guerres civiles. Dès qu^il nous virent paraître, ils se rangèrent en bataille , ayant le concierge et le garde-chasse à leur tête , et nous saluèrent d'une triple décharge de mousqueterie. Le seigneur nous attendait sur le perron du vestibule. Il nous reçut avec cette politesse franche et libre que tu lui connais ; et , après tous les compliments ordinaires , nous joignîmes les dames qui , la ligne en main , assises le long du canal, prenaient le plaisir de la pèche. Elles jetèrent un cri en nous voyant, et nous firent deux ou trois questions , sans attendre de répoiLse, et puis cinq ou six autres

S\fx les importantes quci-clles

Da RoMe et 4n fier Ottoman ,

Sur le scandale de nos belles

Et les intrigues du moment,

Sar nos profondes bagatelles ,

Nos modes et le parlement ,

Qui passe et qui revient comme elles.

Nous allkms les satisfaire , et leur donner même )e répertoire des pièces tombées, qu'elle ne nous demandaient pas, lorsqu'un objet nouveau vint les distraire ; et bientôt le soleil se couchant à travers les arbres , et Tair devenu phis froid , nous avertirent de regagner le salon , où nous reçûmes un bon.nombre de visites et de complimens.

D'abord monsieur le sénécbal , A l'air capable , au maintien sage .

Suivi du procureur fiscal Et des notables du village , Vint au manoir seigneurial Nous ennuyer, selon l'usage.

Il fallut nous mordre les cinq doigts pour nous empêcher de rire de sa harangue et pour ne pas lui éclater au nez. La scène heureusement changea tout-à-coup. Les plus jolies filles du canton , pro' |H*ement vêtues , nous offrirent toutes les fleurs et

tous les fruits de l'automiie étalés dans des corbeilles , et se retirèrent , en rougissant , très contentes et de nous et d'elles , c'est-à-dire applaudies et embrassées.

Enfin les parties étaient arrangées , et Ton se mettait au jeu , lorsqu'on annonça le curé , qui a toujours beaucoup de peine à arriver même le dernier.

Ce paslear, a bon droit, goutteux , Et s'en accusant avec graoe, Est un de ces reclus heureux Qui n'ayant point reçu des cieux Le talent et le goût d'Horace, Plus frais que lui , digérant mieux , Buvant le Champagne à la glace, Arrondissent leur sainteté Au fond d'un riche bénéfice, Et , sans entendre leur office, Gagnent gaîment rélernité.

On continua déjouer , ou , poui^ mieux dire, on lit enrager le bon curé jusqu'au souper. Ou lui fit croire ensuite que la guerre était déclarée , et qu'il était fort question de lui dans le conclave. On se livra à toutes les folies d'une imagination échauffée par la Malvoisie. On rit beaucoup , tout le monde

fut aimable ; et vers minuit on se sépara en formant des projets pour le lendemain.

Se mettre au lit et à table de bonne heure , en sortir le plus tard qu'il nous est possible , nous promener, et ne rien faire , voilà le doux emploi du temps , voilà notre unique occupation depuis que nous sommes à Branay; et Dieu sait si j'en eus jamais d'autres! Parmi les divinités qui embellissent ces paisibles retraites, on distingue madame de *** à sa taille élégante, à sa longue chevelure, mais surtout à l'esprit dont son œil étincelle ; et c'était précisément la seule qui ne fût pas initiée dans nos mystères. Soit par légèreté , soit par caprice , soit que l'extrême désir que nous témoignions de les lui révéler combattit celui qu'elle avait ellemême d'y être admise, elle affectait pour eux la plus grande irrévérence. On avait essayé plusieurs fois, à Paris, de la persuader; mais le moyen, je m'en rapporte à nos docteurs, de convertir une incrédule qui vous déconcerte par un bon mot? Gomme je lui donnais le bras au retour de la chasse: Représentez •'VOUS, lui dis -je, madame, une douzaine de jeunes militaires dont le plus âgé ne compte pas encore cinq lustres ; transplantés

la plupart d'un autre hémisphère , unis entre tm par la plus tendre amitié, passionnés ponr tous k: arts et pour tous les talents, faisant de la musique griffonnant quelquefois des vers, paresseux, dél. cats et voluptueux par excellence ; passant Thive à Paris, et la belle saison dans leur délicieuse valltc de Feuillancour. L'un et l'autre asile est noma par eux ia Caserne. C'est là qu'aimant et bavai ( tour-à-tour, ils mettent en pratique les leçons d'.'t ristippe et d'Épicure. Enfin, madame, qu'on a; pelle cette société charmante l'ordre de la CaserL ou de Feuillancour, le titre n'y fait rien ; la cboy est tout. C'est toujours l'ordre qui dispense le bor • heur, et les autres ne promettent que la gloirr Tout le monde alors se joignit à moi, et l'on ache^ de décider madame de ***, qui balançait encon- Tout fut ordonné à l'instant pour sa réception. L. cérémonie se fit avec toute la pompe que les circonstances permettaient. Le trône était préparé s* fond d'une longue galerie, soutenue par des Gi> lonnes de Terdure où s'entortillait le chèvre-feuill Nous crûmes entrer dans le temple même de ' divinité que nous révérons. Lorsque chacun e'^ pris sa place, ton frère, chargé de faire en to< absence les fonctions de chancelier, donna l'a

colade à la nouTelIe chevalière ; et je lui dis en lui remettant le thyrse et la couronne :

Le cbancelier de la Caserne,

Qu'on vit fleurir chez les Latins ,

Ovide f ainsi que le moderne,

Vons eût admise à ses festins ;

VoQS enssies versé le Falerne

Aux plus aimables libertins.

Corinne, croyez -moi , dont vons tenez la place ,

Instruite par le dieu du goût ,

Paraissait avec moins de grâce

Tout ignorer, en sachant tout.

Oui , vous reçûtes en partage Sa beauté, son esprit et son humeur volage.

Ses talens enchanteurs et ses défauts plus doux :

Elle fut peut- être, entre nous , Pour les jeunes Romains plus facile et moins sage ;

Bfais voilà le seul avantage Qu'an parallèle on lui donne sur vous.

Je ne doute pas, mon cher ami, que ce petit événement ne soit pour toi un des plus intéressans de notre voyage. Je ne te parle point du banquet qui Ta suivi , et du feu d'artifice qui l'a couronné. Un feu d'artifice est peu de chose, surtout auprès de celui qui roule en ce moment sur nos têtes avec un fracas épouvantable. Le silence

et Tobscurité de la nuit rendent encore plus horribles la lueur des éclairs et le bruit de la foudre. J'entends d'ici les cris de nos dames, qui, tremblantes dans leurs lits, conjurent les dieux d'épargner leur jeunesse et leur grâces.

Poar moi, que rien n'éhranle et qui d'une ame égale R^arde les enfers et la barque fatale , Je t'écris en riant d'un style paresseux ;

Et peut-être par intervalle Un vers pur et facile étincelle en mes jeux.

Cependant le vent redouble, et je crains bien qu'il ne nous empêche de reposer cette nuit. C'est un malheur, par exemple, «ont re lequel je me sens moins affermi , et dont je me consolerai plus difficilement. Je donne à tôt. ''^^ diables Éole, son outre et les possédés qu'elle renferme.

Dans mon foyer l'un en grondant murmure.

Tel que l'airain vomissant un boulet ; L'autre de loin me frisant le collet , Eu fifre aigu , fait sifQer ma serrure :

Le vent glacé qui traîne les bivers , Bat mes volets et fait trembler la vitre ; Le vent plus fier qui soulève les mers.

Si j'abandonne un moment mon pupitre,

En tournoyant emporte mon épitre .

Et mes couplets , et ma prose et mes vers.

Tout cela m'avertit de finir. Adieu, mon cher ami, reviens bien vite à la Caserne; et puissestu , dégoûté des voyages , n*en faire plus qu'un , mais étemel , de Paris à Feuillancour, et de Feuillancour à Paris!

Ils naî^ont ces paisibles jours ,

Jours consacrés à la paresse ,

Et dont la sœur de la Sagesse, La molle Insouciance, embellira le cours l

Fins de clairons ni de tambours

Dont le son guerrier nous éveille; Plus de lestes briganc's aux uniformes courts ^ Qui viennent au galop, le bonnet sur l'oreille, De nos vastes pâtés échancrer les contours

Et boire la li . ,• -r vermeille

Que nous avons mise eu bouteille pour de plus fins gourmets que messieurs les pandours.

igS VERS

VERS

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