‹ Œuvres complètes de BertinChapitre 95 sur 102 · LES DEUX FRÈRES DE PARNY · texte numérisé non relu

LES DEUX FRÈRES DE PARNY

Trottant an miliea des hivers Sur l'aflreQX chemin de Saintonge, Meurtri par cent cahots dirers , Dont l'un m'élève dans les ah>s , Et l'autre aux enfers me replonge i C'est à vous qu'en courant j'écris, Ti-ès chers frères en Épicure , A vous qui , de repos nourris , Et contre les maux que j'endure, Bien retranchés sous vos lambris , Dans mainte agréable peinture , En dépit d'un ciel toujours gris , Bevoyez les fleurs , la verdure.

Et ne jugez de la fi'oidure Que par le journal de Paris Et les nouvelles du Mercure.

Que faites-vous en ce moment Sur les bords heureux de la Seine ?

Votre cœur pressent-il ma peine ?

Songez -vous à moi seulement?

|*ent-étre qu'au sortir de table ,

Après un dîner délectable Dont votre esprit fit rornement »

Humant la liqueur d'Arabie Dans les soucoupes du Japon , Vous calmez de ce doux poison Les vapeurs de la Malvoisie , Ou d'un vieux vin de Canarie Imprégné d'ambre et de goudron ; Vous jugez la pièce nouvelle.

Vous fredonnez quelque chanson , Tandis que sur un autre ton , A travers la bruine étemelle Qui cache à mes yeux l'horizon , A chaque poste je querelle Maître* chevaux et postillon.

Je sais bien qu'autrefois TibuUe , Entre les deux monts que voilà , Comme moi , devers Nante alla:

Mais ce fut sous la canicule:

II suivait son cher Messala.

La route alors était plus belle.

Car le préteur pouvait venir ; £t l'intendant de la Bochelle Avoit soin de l'entratenir.

Tibnlle était couvert de gloire; n avait dompté, tour à tour, I* Var, la Ganmne, et l'Adour :

11 courait soumettre la Loire, Et l'aj^areil de la victoire Trompait les chagrins de l'amour.

Du souvenir de l'Italie On cherchait à le convoler :

Il eat partout la comédie ; Et s'il loi manquait sa Délie, Il pouvait du moins en parler.

Il ii*y a pas un mot, comme vous le voyez , messieurs, dans ce petit rapprochement, qui ne soit pour moi un juste sujet de dépit, de honte ou de tristesse. Que tout a dû changer sur la route, depuis Texpédition de TibuUe et de Messala dans TAquitaine, et le long du golfe de Biscaye! Que demonumens détruits, de générations ensevelies! Il ne reste peut-être de ce temps-là que les chevaux qu'on attelle daus ce moment à ma voiture, et le postillon qui doit les conduire; car je juge à leur extrême maigreur, et à leur figure moribonde, qu*ib peuvent fort bien être les mème« qu'on donna, il y a environ deux mille ans, è nos aimables et illustres voyageurs. J*en ai fait h question à mon guide, en lui dépeignant de moc mieux les deux Romains; et il s'en est si mal défendu, que ma conjecture est devenue presque une certitude.

O quelle différence, mes chers amis, entre cett* partie aride de la Saintonge et les belles province^ que j'ai coutume de parcourir tous les ans ! O*-

sont les riches plaines de l'Angoumbis et du Poitou ? Où sont les délicieux paysages de la Touraine et de rOrléanais? Vous jouissez l'espace de vingt lieues, sur la levée, d'un spectacle aussi agréable que magnifique. Les deux coteaux qui renferment la Loire, sans la g^iMt, sont couverts de bois et de verdure, de /'hers habités, de villages et de châteaux qui • ^^*,ent les deux riva*. Tout cela est réfléchi sur les flots. Vous suivez le cours inconstant de la rivière : vous allez , vous venez , vous serpentez comme elle; mesurant sans cesse votre marche sur celle des voiles nombreuses qui vous accompagnent, et qui semblent moins poursuivre leur route que disputer avec vous de vitesse et de légèreté. Ajoutez à cela les souvenirs sans nombre que réveille dans votre ame l'aspect de ce beau pays. Le vin et le tabac y inspirèrent à Chapelle ses derniers couplets; le goiU seul et son génie, à Voltaire ses premiers beaux vers. Le sage Lully, le brave Maurice, s'y étaient retirés, l'un avec toute sa vertu , et l'autre avec toute sa gloire. Ce fut enfin, sous trois règnes, le théâtre de la galanterie et de la valeur, de la dissimulation et de la tyrannie, des grands projets et des plans de conquête plus qu'inutiles. Ici rien ne

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]>arle à rimagination. Tout est triste , sauvage, inanimé. Je plains surtout les gouimands engages dans cette route: ils ne doivent point se flatter de rencontrer ici

Ces bons p&tés, cas truffes d'Ângonléme, Ces fruits de Tours, ce joli Tin des Grois Mûri plus loin, et la flatteuse crèD04 Que fille active, aux environs de blois, librement fait mousser sons des doigts Dont la blancheur fait injure au lait même.

Mauvaise chère et mauvais chemin, c'est la devise du canton. Quoi qu'il en soit» je serai ce soir à Rochefort. Je me propose bien d'examiner, dans le plus grand détail , tous les objets intéressans que peuvent offrir le port et la rade, et de monter à bord des vaisseaux formidables qui sont dans ce moment sous voiles. Avec quel plaisir je reverrai la mer! Avec quelles délices, assis sur un sable fin et humide , je prêterai ToreiUe au sourd et continuel mugissement des vagues, et peut-être m'exposerai-je tout entier à leur fureur impuissante et salutaire I Cest un bonheur dont je n*ai pas joui depuis mon enfance.

Adieu, mes chers amis, ne craignez pas que je

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nrarréte long-temps à la Rochelle et à Nantes. Je 'iiis trop impatient de vous revoir et de serrer r^ontre mon cœur ces deux frères que je chéris «jomme s'ils étaient les miens, ces deux frères dont le cœur est si tendre et l'imagination si brillante; enfin

Ces galans et parfaits modèles Des esprits les jilas paresseux , Des amis les plus prédeax, Et des amans les moins fidèles :

Cet coartisans ingénieux , Ck>aras des sonpenrs et des belles , Tous les* soirs applaudis par eox»

Et tous les soirs grondés par elles.

a82 A MADAME DE ***.

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