‹ Œuvres complètes de BertinChapitre 97 sur 102 · ÉCRITE DES PYRÉNÉES · texte numérisé non relu

ÉCRITE DES PYRÉNÉES

Vous serez surpris, mon cher ami, de recevoir une lettre de moi, datée des eaux de Saint-Sauveur : je semblais condamné à ne plus vous écrire que des rives du Cocyte. Les dernières lignes que j*ai dictées pour vous, avant mon départ, vous annonçaient que j'étais mourant : vous jugerez par cette longue épitre, entièrement tracée de ma main, que je suis plus qu'à demi ressuscité. A qui dois-je attribuer l'honneur de cette espèce dt> guérison? Est-ce à la nature ou au changemeut d*air, à la dissipation, et a l'agrément du voyage? Te l'ignore. Tout ce que je sais bien positivr- «nent , c'est que ce n'est pas à mon médecin.

A M. LE COMTE DE PARNY. 287 Vous avez si souvent entendu parler des Pyrénées, que je n*entreprendrai point ici de les décrire. Je serais d'ailleurs embarrassé de vous peindre l'étonnement, Thorreur, et Tadmiration dont j'ai été saisi à leur approche. Cette /ongue chaîne de montagnes ressemble de loin à un, vaste amas de nuages bleuâtres, bizarrement groupés sur l'horizon. Depuis Lourdes jusqu'à Saint-Sauveur, vous montez constamment par un chemin taillé dans le roc , et vous voyez sans cesse, à deux ou trois cents pieds au-dessous de vous, tantôt à votre droite, tantôt à votre gauche, un torrent qui semble avoir employé des milliers de siècles à se frayer une route à travers ces masses de granit, et dont le bruit horrible vous annonce encore sa présence, quand votre œil ne peut plus le suivre au fond du précipice. En sortant de la gorge de Pierre-Fitte, on découvre enfin la petite et fraîche vallée de Luz. Saint-Sauveur est auprès. Il est assis sur la croupe d'une montagne très-escarpée , mais dans une position riante et pittoresque. Le Gave coule au pied. Entre le Gave et la montagne s'étendent quelques tapis de verdure bordés de frênes et de tilleuls. On compte peu de maisons à S^qt-Sauveur, et elles ne fpr-

a88 LETTRE

ment qu'une rue; mais elles sont assez commodes

et agréables. Celle des bains est au milieu.

Sou» une voûte ténébreoM Oà pend et briUe en perle un sel jaunâtre et dur, Des reines d'an rocher, reconvert d'an viens mar. S'échappe à gros boaillons one onde snliarease, Qoi , tombant dans le marbre on snr la pierre crense , Y dépose an limon doox» savonneox et par.

Deboat, dÂs l'anbe matinale.

C'est là qu'on thermomètre en main»

Tout malade » en gnétre, en sandale,

fin mole étroite , en brodequin,

Coré, joif , actrice, on Testale,

Oo moine, ou gendarme, oo rohin.

Court s'entonner d'eau minérale.

Et cuire à la chalenr du bain.

L'onde fume : on invoque ensemble Ce pouvoir si caché qu'on révère en ces lieux. La nymphe les entend ; et sur l'autel qui tremble Soudain, penchant son urne, elle s'offre ft lenrs yeox.

Sur ses pas marche l'allégresse.

Fille et mère de la santé ;

L'espoir trompeur à son côté Sourit malignement , fuit et rerient sans cesse.

Elle dissipe la tristesse, Esierce, en l'amusant, la molle oisiveté ^ Rend un jour de printemps à la froide rieillesse. Et son premier éclat au teint de la beauté.

La pâle et débile jeunesse Lui doit un nouveau eœur et de nouveaux désirs ;

A MM. DE PARNY. aSy

Enfin elle gnérit les maux de toute espèce Par le seul charme des plaisirs.

Celui que je goûte le pliis Yoloiitiers, et qiii s'accorde le mieux avec mon régime ^ est l'exercice du cheval. Hommes et femmes, nous nous formons deux fois par jour en escadron , et nous galopons, par tout où il est possible de galoper, sur des chevaux du pays, fort petits et fort maigres, mais les seuls qui tiennent pied dans ces chemins montueux et hérissés de cailloux. On trouve encore du temps pour marcher; et vous savez combien cet -exercice me plaît. Je me rappelle avec délices les promenades que nous avons faites si souvent ensemble dans la forêt de Saint- Germain, dans les bosquets de Marly, et sur les hauteurs des bois de Satory. Les bois nous offraient alors sans peine une douce solitude. Je suis contraint de la chercher ici sur le sommet des montagnes. Mais quel ravissant spectacle! Je vois sous mes pieds leurs flancs environnés de nuages, tandis que leur cime et moi nous sommes éclairés des rayons du soleil. Là, toutes les pièces du procès sous les yeux, je cherche à décider la fameuse et inolile question de la formation, de Tâge et des

changemens du globe; et je m'aperçois bientôt que la nature m'a formé plutôt pour jouir de tout ce que je vois, que pour deviner comment tout ce que je vois eiiûste. Je descends alors par des sentiers très difficiles : je gagne l'ombre des arbrisseaux, et assis aux bords de ce torrent dont le bruit, semblable à celui de la mer, nous étourdit nuit et jour, je me livre à la plus douce mélancolie. La fuite de l'eau me retrace eeUe du temps. Je songe à toutes les pei'tes que j'ai déjà faites dans un âge aussi peu avancé. Hélas! j'ai vu disparaître les objets les plus aimables et les plus aimés. Mon ame, par degrés, se pénètre de tristesse. Je me trouve bientôt inondé de mes larmes; et je vous répète du fond du cœur ce que je vous dis rarement, parce que je crains de vous affliger: O mou ami> puisse- je ne jamais vous survivre!

Mais de ma douce rêverie

Quel bruit vient soudain nu' arracher?

Pour pleurer un moment ne peut-on se cacher ? De coteaux en coteaux mon nom résonne ; on crie : Je me lève, «t déjà tous les Amours armés De fers longs et pointus dans l'épine enfermés ,

Sont descendus dans la prairie.

On court au village voisin

Mangea* la fraise montagneuse.

t)a QÛel, du bearre, «n doax raisin.

Et sur la sonc« boissonneose ,

Chemin faisant, le fol essaim

Caeille oa détache sans dessein

Une mare qui teint la bouche ,

Bt qui sur le doi^ qui la louche

Laisse l'empreinte du larcin.

On charge à peu de frais sa poche

Des plus riches productions ;

Et l'on fait des collections

De marbre, de cristal de roche.

De beaux cailloux dont rien n'approche ,

De plantes et de papillons.

Ce village où Tod court se nomme SasLs. Va&- {)ect en est fort riant. Les paysans y sont mieux logés que la plupart des habilans des petites villes. En général le peuple des Pyrénées est riche , parce qu'il a peu de besoins et qu'il est laborieux. Ou n'aperçoit point sur toutes ces montagnes une seule veine de terre un peu fertile qui ne soit cultivée. Vous admireriez surtout l'industrie avec laquelle ils distribuent l'eau dans leurs prairies. Au moyen de quelques rigoles et de deux ou trois ar- .doises, ils la font monter, descendre et circuler "paWout. Les herbes sont arrosées deux ou trois fois par jour. Aussi les coupe-t-on souvent ; et alors TOUS voyez des hommes manier librement la fau\

dans des endroits où une chèvre de nos campagnes aurait peine à se tenir.

On aurait tort de chercher ici la sévérité des mœurs. Elle n'existe pas plus à Luz qu*à Paris; et c'est une chose que je prie messieurs les moralistes de noter dans le premier livre qu'ils feront, et qu'on ne lira point. Le peuple ne laisse pas d*étre très-dévot à Notre-Dame de Heas. C'est une chapelle déserte et perdue dans les montagnes. Il s'y rassemble, la nuit du 7 au 8 de septembre, un monde prodigieux de toutes les vallées voisines; et le reste de l'année elle n'est guère fréquentée que par des troupes d'ysards et de chevreuils sauvages.

Nul ermite n'est préposé

À la garde du tabernacle; Le peuple, en tons lieux peuple, et toujours abusé, Kj court point engraisser quelque fripon d'oracle; Mais le granit du seuil, par ses genoux usé.

Voit tons les ans se faire un assez grand miracle ;

Car la plus timide beauté

Qui , dans cette solennité,

De pourpre la joue un peu teinte.

Et le scapulaira au côté ,

Trotte vers la demeure sainte ,

¥.n japon de laine écourié ,

Dans cet asile respecté

Entre arec sa vii^nité ,

Et bientôt en revient enceinte. ,

Nous choisîmes précisément ce jour pour faire , de notre côté, une petite dévotion à Tabbaye de SaintSavin f c'est-à-dire pour y dîner aux dépens de saint Benoit. Le clocher de Tabbaye se fait voir de loin , entre Pierre-Fitte et Argelez. On y monte toujours à l'ombre par un chemin un peu raboteux, mais frais, impénétrable aux rayons du soleil, et arrosé par une inGnilé de sources vives qui coulent de la montagne. Il est bon de vous dire que nous étions , les uns en voiture, les autres à cheval, et la plus grande partie juchés, tant bien que mal, sur des ânes. Aussi notre entrée futelle triomphante. Ces dames furent reçues par le prieur, au bruit de Vorgue, le seul instrument qu'il pût animer, grâce encore au talent de son cuisinier, et avec des bouquets et un compliment qui ne signifiait pas grand'chose , mais avec des yeux qui signifiaient beaucoup. La maison est bien bâtie , spacieuse, et dans la plus belle position du monde. De la première terrasse du jardin, les yeux dominent et ne se lassent point d'admirer cette riche et superbe plaine d' Argelez , comparable ,

pour le moins, à la fameuâe vallée de Campao. La journée se passa très-agréablement, mais presque toujours à table. On revint le soir un peu tard; et il ne nous arriva d'autre accident que la perte d'une de nos montures , qui s'avisa de mourir en route , sous prétexte qu'on Favait forcée le matin, et qu'elle ne pouvait plus avancer. Cet événement n'affligea guère que celui qu'elle portait, et prêta ))eaucoup à rire aux autres. La verve de tous les voyageurs s*échauffa. Nous célébrâmes dans des couplets, moitié tristes et moitié plaisans, auxquels chacun s'empressa de contribuer,

Le trépas de la vieille Anesse Qu'on magnétisa , mais en vaiu ; ( Trop sotte était la sotte espèce ) Le long dîner, la courte messe, La chère fine et le vieux vin , L'enjouement et la politesse.

Du bon prieur de Soint-Savin.

Barèges et Cautères sont si près de Saint-Saii* veur, qu'il n'arrive guère à ceux qui prennent ici les eaux dé s'en retournei: sans avoir visité ces deux sources d'une chaleur et d'une vertu si différentes. Il n'en est pas de même du voyage de

Bagnènes |)ar la tnotitagûe du Tounnalet , et de celui de Gavarnie. C'est uoe entreprise pour laquelle il faut un peu plus de courage , ou un goût très-vif pour les beaux accidens de la nature. J'ai fait les deux roules. La première est très-pénible , et ne tn'a offert que ce que j'avais déjà vu. Les Pyrénées sont partout les Pyrénées : toujours des chutes d'eau , toujours le bruit du Gave , toujours des cimes inaccessibles, élevées sur des cimes qu'on n'espérait point atteindre. Le seul objet vraiment beau qui m*ail frappé , c'est avant d'arriver à Gripp, et près du Pic du midi, une superbe cascade qui s'élance à travers des rochers et des pins entrelacés , et qui forme dans le hiême endroit huit on •neuf sources bien distinctes , dont l'écume brillante , en opposition avec le soleil et la verdure , eût arrêté comme moi un peintre de paysages, et l'eût forcé à prendre ses crayons. Tous les environs de Bagnères sont charmans. La vallée de Campan mérite, sans doute , les éloges qu'on se plaît à lui prodiguer; mais la grotte est beaucoup trop fame\tse. O combien Gavarnie est an-dessus de tout cela ! combien ou paierait cher à Paris un setd de ces effets bizarres et sublimes qn'mi rencontre à chaque pas sur la route! Le chemin,

agô A MM. DE PARNY.

toujours bordé d*un précipice , est si pénible, si étroit , et même en quelques endroits si périlleiix , qu'on ne peut y aller qu*à cbeval ou en cbaise à porteurs. Vous seriez étonné de l'adresse et de

la rapidité avec laquelle ces gens-ci courent, pieds nus , sur les pointes des rocbers, et portent entre deux brancards , Tespace de quatre lieues , ces espèces de fauteuils de paille mal recouverts d*ane toile cirée. Nous nous mimes en route à trois heures du matin , et nous nous arrêtâmes au petit village de Gèdre pour déjeuner. Pendant qu'on tirait des paniers les provisions nécessaires , nous nous em> pressâmes de voir, à vingt pas de la maison où noui descendîmes , une espèce de caverne formée pai deux rochers énormes qui se rejoignent en voûte

^sans se toucher, et ombragée d'une infinité d'ar* bustes et de lianes qui pendent en festons. Dans !•fond jaillit, comme d*un escalier tournant, et s précipite sur trois degrés, une eau si transparente que vous comptez aisément les truites qu'elle rouK parmi de gros bouillons d'écume. Ne me demande pas ce qui me charmait le plus dans cette grotte ou de sa fraîcheur délicieuse, ou de l'aimable t^i^ tesse que son obscurité inspire, ou de ce dou^ murmure des eaux qu'on rencontre partout dai^

Iqs Pyrénées : tout ce que je sais , c'est que j'y revenais sans cesse malgré moi, et qu'on fut obligé i\e m'en arracher.

Nous poursuivîmes notre route; et après avoir rencontré des femmes et un moine espagnol qui allaient prendre les bains de Barèges , et avoir ri de la frayeur du moine , abandonnant prudemment sa mule au moment où celle-ci , effarouchée ]jar nos cris , abandonnait le sentier pour se précipiter dans le Gave , nous nous trouvâmes entourés d'un amas prodigieux de rochers énormes et carrés , de trente ou quarante pieds sur toutes les faces, et dont un seul, comme nous Pavons remarqué , suffirait pour bâtir une assez belle maison. jQs sont portés à vide les un:< sur les autres , sans aucun mélange de terre ni de sable ; et de quelque coté qu*on les envisage , ils menacent. Le chemin passe au milieu. Cet endroit est très -bien nommé le chaos. L'imagination ne peut rien concevoir de plus horrible et de plus beau , de plus triste et de plus imposant. Ce sont visiblement les débris. de deux montagnes de granit et de pierres calcaires qui se sont écroulées à la fois par leur base. La catastrophe parait récente, et cependant elle n*a point laissé de (race dans la mémoire des hommes.

29» A MM. DE t»ARNY.

Nous arrivâmes enfin à Gavaraie^ cette montagne qu'on découvre de si loin , qui fuit lorsqu'on croit la toucher, et dont la cime , élevée de ^^lus de quatorze cents toises au-dessus du niveau de la mer, sépare la France et l'Espagne. Je me «ms tout d'un coup jeté dans un désert à cent mille lieues de l'Europe et de vous , seul en un mot dans l'univers. Figurez- vous, s'il est possible» un vaste amphithéâtre de rochers perpendiculaires, dont les flancs nus et horribles présentent à l'imagination des restes de tours et de fortifications, et doiit le sommet ruisselant de toutes psurts est couva<t de neiges éternelles. L'intérieur de l'enceinte, l'arène} si j'ose ainsi m'exprimer, est jonchée d'un amas effroyable de décombres, et traversée par des torrens. Qu'on parle, encore de ces ouvrages des Romains , de ces amphithéâtres dont les voyageurs courent admirer les ruines à Nîmes et dans d'autres villes ! Pour être frappé de ces monum^is où de vils gladiateurs combattaient autrefois aux yeux d'un peuple oisif, il faut n'avoir point vu ce cirque bien plus auguste , bien plus terrible, où la nature, aux yeux du philosophe, lutte perpéttieUemefUt avec le temps.

En pénétrant dans l'enceinte, ce qui n'est point

facile, ou jouit d'un coup d*œil certainement unique dans son espèce. Du sommet de la montagne se précipitent sept cascasdes. La plus belle est à gauche : elle tombe d'une hauteur si prodigieuse , et si détachée du roc, qn'elle ressemble à une longue ])ièce de gaze d'argent qu'on déroulerait dans les airs. Elle en a l'éclat , la souplesse et les différentes ondulations. Elle disperse en tombant une espèce de fumée qui mouille. L'air auprès est si froid , qu'après avoir beaucoup peiné et s'être échauffé , en marchant pendant trois quarts d'heure sur ce tas de rocs brisés , le voyageur est obligé de se couvrir promptement, et de boire quelque liqueur spiritueuse. C'est là qu'on voit naître et fuir, sous un pont de neige solide, ce Gave qui, d'abord, faible ruisseau , murmure à peine , tout d'un coup se grossit, prend une couleur d'azur foncé ;

Et roulant e{i grondant ses ondes blanchissantes , De cascade en cascade an loin retentissantes. S'élance des rochers, tombe dans les vallons. Entraîne les débris et des bois et des monts , Fait rentrer leurs sommets dans la terre profonde , Et menace à grand bruit d'ensevelir le monde. O d'un pouvoir terrible inexplicables jeux I O monts de Gavarnie 1 6 redoutable enceinte ! Sur vos flancs escarpés, sur vos remparts neigeux,

3oo A MM. DE PARNY.

De ce monde changeant la vieillesse est empreinte : L'aateur seul à mes yeux s' obstine h se cacher. De ce vaste tombeau je ne puis m' arracher.

Ces cyprès renversés » ces affreuses peuplades De noirs rochers au loin l'un sur l'autre étendus. Sur des gouffres sans fond ces hameaux suspendus. Ce luxe de ruisseaux, de torrens, de cascades. Par cent canaux divers à la fois descendus.

Tout m'attriste et me plaît , tout m'annonce l'empire De l'éternel vieillard qui fuit sans s'arrêter: Sur la nature enfin tout force à méditer* Qu'elle est belle en ces lieux 1 quelle horreur elle inspire! 11 nous faudrait ici Bnffon pour la décrire El Delille pour la chanter.

AUX TURCS. 3oi

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