‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 48 sur 78 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Après avoir défendu l'honneur des saints Pères contre les impostures des jésuites, en faisant voir la mauvaise foi avec laquelle ils ont falsifié les passages qu’ils en rapportent, l'intérêt de PÉglise nous oblige de leur répondre d’une autre manière touchant les casuistes qu’ils nous opposent. Car quoique nous pussions montrer qu’ils altèrent souvent leurs sentimens pour se les rendre favorables, nous croyons néanmoins qu'il est beaucoup plus utile de faire connoître à tout le monde le peu de croyance qu'on doit avoir aux casuistes, et combien il est ridicule de vouloir les rendre juges en une cause où ils ne sont que nos parties.

Nous n'avons jamais considéré les jésuites que comme les principaux défenseurs des maximes pernicieuses dont nous nous sommes plaints, et dort nous nous plaignons encore, et non pas comme les seuls qui les aient enseignées. C’est pourquoi, sans les marquer en particulier plutôt que les autres, nous avions demandé à l’assemblée du clergé de France la condamnation de ces opinions, par quelques auteurs modernes qu’elles eussent été soutenues. Ainsi c’est la défense du monde la plus foible ; que de produire contre nous ces mêmes auteurs dont nous poursuivons la censure, que le clergé a déjà condamnés par un préjugé si visible, et qu’il a appelés la peste des consciences.

Tant s’en faut que leur nombre nuise à notre cause, quand il seroit aussi grand que les jésuites nous le représentent, que c’est ce nombre mème qui justifie davantage la justice et la nécessité de nos poursuites. Si cette méchante doctrine étoit renfermée dans les livres de deux ou trois casuistes inconnus, peut-être qu’il seroit utile de la laisser étouffer par l'oubli et par le silence. Mais étant répandue dans un grand nombre de livres, dont les jésuites se déclarent ouvertement les protecteurs, il est impossible d’en empêcher les mauvais effets, qu’en la condamnant publiquement, et privant en même temps d'autorité et de croyance ceux qui ont eu la témérité de l’avancer. L'un sans l’autre ne remédieroit pas assez à un si grand mal, puisque autrement ce que l’on détruiroit par la censure de ces erreurs, seroit rétabli par l'autorité que les jésuites donnent à leurs casuistes, dont ils font passer tous les sentimens pour probables et pour sûrs en conscience.

Il est donc très-important de s'élever contre cette prétendue autorité que les casuistes s’attribuent, et de montrer comhien l'Église y a toujours eu peu d’égard, lorsqu'il a été question de soutenir sa discipline et sa morale contre les relâchemens qui s’y introduisent.

C’est ignorer entièrement les règles qu’elle suit en sa conduite, que de s’imaginer, comme font les jésuites, qu’elle ne puisse condamner ce qui est contraire à la tradition et à la pureté de l'Évangile, quand il est autorisé par les théologiens modernes, puisqu’au contraire les conciles n’ont jamais fait de réformation que pour corriger des abus soutenus par plusieurs particuliers corrompus.

C’est ainsi que dans le 1x° siècle, les évêques de France voulant rétablir la véritable pénitence, ils n’en furent point empêchés par les auteurs de ces livres pénitentiaux qui corrompoient alors quelques

points de la discipline, comme les casuistes font aujourd’hui presque toute la morale : mais rappelant toutes choses à leur première origine, ils ordonnèrent que tous ces livres seroient brûlés, comme trompant les âmes par une fausse douceur.

Jamais l’Église n’a agi autrement, et dans les siècles passés, et dans celui où nous sommes. Car, sans en chercher d'exemples ailleurs, l’assemblée générale du clergé de France de l’an 1642 n’en a pas moins condamné les livres du P. Bauny, parce que ce jésuite alléguoit plusieurs auteurs nouveaux qui favorisoient ses sentimens. Et cela n’a pas aussi empêché les Facultés de Paris et de Louvain de censurer le même P. Bauny, le P. Lamy, et plusieurs autres casuistes, comme Milhart, Bénédicti, Bertin-Bertaut, quoiqu’elles n’ignorassent pas que ces auteurs en avoient suivi beaucoup d’autres.

Mais la Sorbonne a particulièrement montré le peu d’état qu’elle faisoit d’un grand nombre de ces auteurs nouveaux, en condamnant la pernicieuse doctrine de Santarel touchant la déposition des rois, comme ‘erronée et contraire à ‘la parole de Dieu, encore qu’elle fût soutenue par une foule prodigieuse de casuistes et de jésuites.

De sorte qu’il est constant, par la doctrine et par la pratique de V'Église, qu’elle a toujours considéré l'antiquité pour la vraie règle de sa morale aussi bien que de sa foi; et que, n’ayant fait état des auteurs nouveaux qu'autant qu’ils étoient conformes à cette règle, elle n’a point fait difficulté de les rejeter quand ils s’en sont écartés.

Voilà ce que nous dirions contre des particuliers qui se seroient éloignés de la doctrine de l'antiquité, qui est celle de l’Église, par un simple défaut de lumière, et plutôt par imprudence que par dessein. Mais nous sommes bien en plus forts termes contre la plupart de ces nouveaux casuistes ; car ils n’ont pas seulement quitté la règle, mais ils font même profession de la mépriser. Caramuel, tant loué par les jésuites, déclare dans sa préface, qu'il ne perd pas beaucoup de temps à lire les anciens Pères. « Non multum temporis perdo in veterum scriptis « legendis. » Le jésuite Réginaldus, voulant empêcher que les lecteurs ne s’attendissent de trouver dans son livre les sentimens de l’Église ancienne touchant la morale, a soin de les prévenir par cette remarque : « que dans les matières de foi, plus les auteurs sont anciens, pius leur autorité est considérable, comme étant plus proches de la tradition apostolique; mais que, pour ce qui est des mœurs, il faut avoir plus d'égard aux nouveaux qu'aux anciens. » Enfin, il n’a pas tenu au P. Cellot (liv. VIII, chap. xvi), que nous ne recussions pour règle cette maxime de sa compagnie : « Doctrina morum a recentioribus petenda. »

Que si l'autorité des casuistes est beaucoup diminuée par cette présomption de leur esprit, elle ne l’est pas moins par la disposition de leur cœur, qu’ils font paroître dans leurs livres. Car quelle espérance peut-on avoir que des théologiens opposeront la rigueur de l'Évangile: et la sévérité des lois de l’Église à l’inclination corrompue de ja nature, qui tend toujours au relâchement, lorsqu'ils prennent pour maxime d’embrasser toujours les opinions les plus douces, et qui favorisent davantage ce relâchement? Diana, qui à fait tant de volumes de cette

nouvelle science, en avertit les lecteurs dans le titre même de son livre; et Escobar en fait une règle expresse pour le choix des opinions: « Mitiorem, dit-il, elige opinionem. »

C’est par cet esprit, que ces casuistes ne prennent pas seulement ce que l’Église permet, en s’accommodant à la foiblesse de ses enfans, pour ses lois primitives et originelles; mais que, poussant ces condescendances beaucoup au delà de l’intention de l’Église, ils s’en servent pour autoriser des abus qu’elle ne peut avoir qu’en horreur. Ainsi, parce que l’Église a beaucoup relâché de la sévérité des anciens canons, touchant la pénitence de plusieurs crimes, dont elle n’absolvoit qu'après plusieurs années, ils ont passé siavant, qu’ils veulent que, dans quelque habitude qu’on soit des crimes les plus énormes, un confesseur ne fasse point de difficulté d’en donner l’absolution sur-le-champ. Combien ontils étendu de même les justes indulgences de l’Église pour le jeûne, pour le rétablissement des prêtres qui se seroient rendus indignes de leur ministère par de grands péchés, pour les collations et les résignations des bénéfices ?

Ils n’en demeurent pas même à leurs propres relâchemens. Une méchante opinion, qui a été la conclusion d’un méchant principe, sert elle-même après de principe pour en établir d’autres. «Il est probable, dit Caramuel, par lautorité de plusieurs casuistes, qu'on peut, sans péché mortel, imposer un faux crime à celui qui nous calomnie. » Donc, conclut-il, il est encore plus probable qu’on peut le tuer. Et, par un cercle merveilleux, ils emploient cette même conclusion pour établir le principe dont elle est tirée. C’est ainsi que l’apologiste raisonne sur ce point. « Beaucoup d’excellens théologiens , dit-il (p. 128), enseignent qu’on peut tuer les calomniateurs; donc Dicastillus doit être estimé bien plus doux et bien plus humain, puisqu’il permet seulement qu’on les calomnie. »

Voilà quel est l'esprit de ces casuistes, et le dessein qu'ils ont eu d'élargir la voie du ciel par une indulgence toute charnelle : mais, ce qui est de plus étrange, c’est qu'ils veulent faire croire qu’ils rendent, en cela, un service irès-important à l’Église, et qu’ils contribuent au salut des hommes. C’est pourquoi ils n’appellent point ces opinions relàchées, des maximes foibles et molles, mais des maximes fortes et vigoureuses, comme on peut le voir par ces paroles extravagantes de Caramuel, dans sa lettre à Diana, par lesquelles il prouve que plus une opinion est douce, plus elle est mâle et généreuse. « Les opinions des docteurs, dit-il, sont de divers genres : les unes sont du masculin, les autres du féminin. Il y avoit autrefois plusieurs opinions morales, qui étoient inconstantes et difficiles, et qui tenoient de l’imperfection des femmes. Celles qui sont venues depuis, étant douces et aisées, sont

armées, fermes, constantes, et l’on doit les appeler mâles. Et ceux qui les suivent sont non-seulement soldats, mais vierges. Et pourquoi? Je m'en vais vous l’expliquer par un exemple. Tous ceux qui croient que, pour bien réciter l’office divin, il est nécessaire d’avoir l’attention intérieure, concluent qu'il est difficile qu’un homme puisse satisfaire à ce précepte sans quelque distraction vénielle. Et c'est avec cette rigueur

qu’ils philosophent sur les autres préceptes. Mais pour nous qui avons des opinions plus généreuses, et qui les fortifions par des raisonnemens armés, nous sommes non-seulement soldats, mais aussi vierges. Car nous pouvons satisfaire à la récitation de l'office et autres préceptes de l’Église, sans commettre le moindre péché véniel, puisque nous ne nous croyons obligés qu’à la récitation vocale et extérieure; ce qui est très-facile. Or, la conscience, qui ne commet point de péché véniel, est vierge, et c’est un soldat invisible, d'autant qu’elle ne craint point d'être vaincue. C’est là notre sentiment. Et parce que Diana, ce doux agneau, nous conduit dans la route de ces opinions généreuses et clémentes, nous pouvons dire de nous que nous suivons l’agneau, savoir Diana, partout où il va, »

Il fandroit aimer bien peu son salut, et avoir bien peu de croyance en la parole de Dieu, qui nous assure que le chemin qui mène à la vie est étroit, pour mettre sa confiance dans les avis de ces docteurs, qui sont relâchés, non-seulement par erreur, mais par profession même, qui mettent leur gloire dans cette corruption, et leur force dans cette mollesse.

Mais les prnicipes dont ils se sont servis pour exécuter cette entreprise montrent encore davantage combien l’on doit peu considérer leur autorité prétendue ; car si la solidité des conclusions dépend de la solidité des principes, quel état peut-on faire de celle de ces casuistes, puisqu'ils les établissent presque toutes sur la doctrine de la probabilité, qui consiste à tenir pour sûr en conscience le vrai et le faux indifiéremment, pourvu qu’il soit appuyé sur l'autorité de quelque casuiste, ou sur une raison raisonnable, « ratione rationabili? »

On peut juger à quels excès les a pu conduire cette déférence qu'ils ont pour l'autorité de cette sorte de gens, qui fait la première partie de la probabilité. La seconde qu’ils mettent dans la raison, en prétendant que tout ce quiest fondé sur une « raison raisonnable » est sûr en conscience, est encore aussi dangereuse et aussi fausse. Car il faut remarquer que, par « cette raison raisonnable, » ils n’entendent point une raison qui soit vraie, puisqu'ils reconnoissent que, de deux opinions probables qui sont contraires, il y en à nécessairement une qui est fausse. Ils n’entendent pas non plus une raison qui paroisse raisonnable à tout le monde, puisqu'ils mettent, entre ces raisons qui excusent de péché, celles par lesquelles les juifs rejettent la foi de Jésus-Christ : car c’est sur ce principe qu'ils soutiennent, comme font Sanchez (liv. IL, dec. chap. 11, n. 6), Sancius (Select., disp. xIX, n. 9), Diana (part. IT, tract. XIIT, resol. 1x), cités par Escobar (Theol, mor:, p- 39), que les juifs ne sont point obligés de se convertir à la foi de Jésus-Christ, pendant que leur religion leur paroît encore probable. Ils n’entendent pas aussi que cette raison ne soit pas contraire à l'Écriture sainte ou à la tradition, vu que les raisons des juifs qui suffisent, selon eux, pour les dispenser de se convertir, y sont certainement contraires. Et ainsi tout se réduit à une raison qui paroît probable à celui qui s’en est laissé persuader, et qu’il ne juge pas contraire à l'écriture ou à la tradition, quoique en effet elle y soit peut-être contraire.

‘Or, si l’on s’imagine qu’une raison de cette sorte suffit pour nous

meitre en sûreté de conscience, quel désordre ne deviendra point permis? Et ne peut-on pas reprocher à ces casuistes ce que saint Augustin reproche aux académiciens, comme une suite de leur opinion (lib. IT, Contra Academ. , cap. xvi) : « que s’il est permis de faire tout ce que l’on croit probablement être permis, il n’y aura point de crime que l’on ne puisse commettre, quand on le croira permis, parce que ceux qui se conduisent par la probabilité ne se règlent pas sur ce qui paroît probable aux autres, mais sur ce qui leur paroît probable à eux-mêmes. »

Aussi ces casuistes se sont portés jusques aux dernières extrémités: et les passazes mêmes où les jésuites nous renvoient, comme contenant leurs opinions, peuvent en servir de preuves. Nous souhaiterions qu'ils les eussent tous cités au long; ils en seroïient bien plus tôt condamnés. Car est-ce un moyen, par exemple, de diminuer l’horreur qu’on a eue de ce qu'ils enseignent, touchant les pécheurs d’habitude, que d’alléguer, comme ils font dans leurs nouveaux écrits, que Sancius a enseigné la même chose qu'eux, Select., disp. x, n.19, où il dit : « que dans quelque habitude de crime qu’un homme puisse être, il a droit d’obliger son confesseur à ne pas lui différer pour cela l’absolution; et qu’ainsi s’il juge probablement que le confesseur ne la lui donneroit pas, sachant l'habitude qu’il a de tomber dans le crime, il peut lui dire : « Je ne suis « point dans cette habitude, » en usant de cette restriction mentale, qu’il n’a pas cette habitude de péché pour la lui dire? « Ut fiat sensus : « consuetudine careo peccandi, non absolute, sed ad confitendum tibi « de præsenti. » « Ce qu’il peut faire aussi, ajoute-t-il, encore qu'il crût que, nonobstant cette habitude, on lui donneroit l’absolution, parce qu’il rest pas cbligé de souffrir deux fois la confusion de son péché. »

Est-ce de même un moyen d'empêcher qu’on ne condamne leur méchante doctrine touchant les occasions prochaines, de nous dire, comme ils font encore dans leurs écrits, qu’elle est autorisée par Jean Sancius (Select, disp. x), dont voici les termes : « On ne doit point refuser l’absolution à celui qui retient sa concubine dans sa maison, si, lui ayant prêté cent écus , il n’avoit aucune espérance de pouvoir les recouvrer en la chassant de chez lui. Il en est de même d’une femme qui ne pourroit recouvrer une semblable dette, si elle abandonnoït la maison de son concubinaire.... Un concubinaire n’est point aussi obligé de chasser sa concubine, si elle lui est fort utile pour gagner de l’argent par le moyen du négoce. Je dis plus : si la concubine étoit fort utile pour réjouir, ou, comme l’on dit, pour régaler le concubinaire, « si concubina nimis « utilis esset ad oblectamentum concubinarii, vulgo regalo, » de sorte qu'étant hors de chez lui, il en passeroïit la vie trop tristement, et ce qu'une autre lui apprêteroit dégoûteroit trop ce concubinaire, et qu'il fût trop difficile de trouver une autre servante qui lui rende les mêmes services, il n’est pas obligé de la chasser de chez lui, parce que cette réjouissance , par elle-même, est de plus grande considération que tout autre bien temporel qui suffit à chacun pour admettre de nouveau une femme à son service, quelque danger qu'il craigne de tomber dans le péché, « quantumcumque metuat labendi periculum, » s’il ne peut en trouver une autre qui lui soit aussi utile. »

Voilà les auteurs dont les jésuites prétendent que l'autorité doit empêcher la censure des plus méchantes maximes. C’est ce Sancius qu’ils ont appelé depuis peu, en un de leurs libelles, « un des plus savans maîtres de la théologie morale, » et qui est en effet estimé tel parmi tous les nouveaux casuistes, jusque-là que Diana dit de lui que c’est un homme très-docte, « vir doctissimus, » d’un esprit très-subtil, « vir « acutissimi: ingenii, » et que ses ouvrages sont très-dignes de l’immortalité : « Prædictæ Sancii disputationes sunt immortalitate dignissimæ ; » et enfin qu'il faut souhaiter que ce docteur mette au jour plusieurs autres productions de son esprit : « Utinam alios ingenii sui fœtus in lu- « cem emitteret. » Et ce qui est le plus admirable, c’est qu’il lui donne tous ces éloges après avoir rapporté l’un de ces passages.

Qui n’admirera, dans ces louanges que les jésuites et Diana donnent à ce misérable casuiste, la dépravation de jugement que l’accoutumance aux principes et à la lecture de ces auteurs produit dans l'esprit? Mais qui n’admettra encore davantage que les jésuites soient si imprudens, que, pour empêcher la censure de la Faculté, ils allèguent les anteurs mêmes que la Faculté a censurés comme des corrupteurs de la morale, tels que sont Milhart et Bénédicti? Les autres qu’ils entassent ne sont pas, pour la plupart, de plus grande autorité. Et quand ils seroient en beaucoup plus grand nombre qu’ils ne sont, ils ne devroient point empècher qu’on ne condamnât des maximes qui choquent si visiblement les principes de la piété chrétienne. Mais ce qui montre encore le peu d’égards qu’on doit avoir à ce nombre, c’est que ceux qui ont un peu lu ces auteurs savent qu’ils ne font que se copier les uns les autres sans examen et sans jugement. Et ils le reconnoissent eux-mêmes, comme fait Escobar après Navarre, Décius, Alexander et Castro Palao. « Je vois souvent, dit-il, « passim video, » que plusieurs embrassent une opinion, parce qu’ils suivent un auteur comme des moutons, des oiseaux et autres bêtes de compagnie, qui ne vont par un chemin que parce qu'une autre y à été la première. » Et Sanchez, avant lui, confesse la même chose (Sum. lib. I, cap.1ix, n.9), où il dit « qu’une opinion ne doit pas être appelée commune, pour être embrassée par un grand nombre d'auteurs qui, comme des oiseaux, ont suivi, sans discernement, ceux qui les ont précédés. »

Ce que ces casuistes avouent est tellement véritable, qu’ils copient jusques aux faussetés de ceux qui ont écrit avant eux : de sorte que, quand quelque casuiste plus ancien a corrompu quelque passage des Pères, on ne manque guère de trouver la même falsification dans ceux qui les ont suivis. Nous en avons déjà rapporté un exemple dans la première partie de cet écrit, qui est la falsification de saint Thomas sur le sujet des occasions prochaines. En voici encore un autre, qui fait voir tout ensemble leur peu de lumière et leur peu de soin dans l'examen de ce qu’ils écrivent. Saint Thomas dit, dans son Quodl. (II, art. 10) : « que, pour ce qui regarde la foi et les bonnes mœurs, nul n’est excusé, s’il suit l’opinion erronée de quelque docteur, parce qu’en ces choses l’ignorance n’excuse point. « In iis quæ pertinent ad fidem et bonos mores, &« nullus excusatur si sequatur erroneam opinionem aliçujus magistri :

« in talibus enim ignorantia non excusat. » Cependant Thomas Sanchez jésuite (In Sum. lib. I, cap. 1x, n. 7), citant ce passage de saint Thomas ; lui fait dire tout le contraire. « Saint Thomas, dit-il, favorise mon opinion (Quodl., IT, art. 10), où il dit que chacun peut embrasser l'opinion qu'il a reçue de son maître dans ce qui regarde les mœurs. » Filiucius et Laiman, jésuites, qui ont écrit après Sanchez, en rapportant le même lieu de saint Thomas, n’ont pas manqué de le falsifier de la même sorte : le premier (t. Il, tract. XXI, n. 134); et l’autre (liv. I, tract. f, chap. v, $ 11, n. 6). Et encore depuis, le P. Caussin, dans la Réponse à la Théologie morale (p. 2) oppose ce même endroit de saint Thomas, comme y ayant enseigné la doctrine de ses confrères. Et enfin depuis peu, le P. Annat, dans sa Bonne Foi, sesert du même passage de saint Thomas . pour autoriser l’opinion de Sanchez. De sorte qu’il n'y a rien de moins considérable que le nombre de ces sortes d'écrivains, qui n’ont lu les livres que par les yeux des autres; et il ne faut les regarder que comme un aveugle qui en conduit plusieurs autres.

Mais enfin quand on n’auroit point d’égard à cette considération, qu'est-ce qu’une douzaine de casuistes en comparaison, non-seulement de toute l'antiquité qui condamne ces opinions, mais aussi de toutes les personnes de piété répandues maintenant dans l’Église, qui ont témoigné publiquement l’aversion qu’ils en avoient? Les jésuites sont forcés de le reconnoître, et leur apologiste s’en plaint lui-même bien tendrement (p. 175) jusqu’à dire : « Que les bannissemens ont été moins fâcheux aux jésuites, et plus aisés à supporter que cet abandonnement; et qu’en cette rencontre, quelque contenance qu’ils tiennent, on les traite mal. »

Aveugles , qui ne reconnoissent pas qu'ils n’ont été abandonnés, comme ils sont encore tous les jours, de ceux même qui font profession d’être leurs amis, que parce que les principes les plus communs et les premières notions du christianisme font détester ces opinions sitôt qu'elles sont connues, et qu’il n’y à qu’un petit nombre de personnes dont lè jugement s’est corrompu par la lecture de ces méchans livres, qui soient capables de les souffrir!

Voilà ce qu’ils se sont attiré par l’extravagance de leur doctrine, jointe à l’orgueil insupportable avec lequel ils la proposoient; car ils traitoient d'ignorans tous les autres hommes, et eux seuls de doctes. « Nous autres doctes, dit Caramuel, nous jugeons tous que l'opinion du P. Lami, qui permet aux relisieux de tuer ceux qui médiroient de leur ordre, est la seule soutenable. « Doctrinam Amici solam esse veram, et « oppositam improbabilem censemus omnes docti. » Le même Caramuel, parlant de Diana, dit « que ceux qui murmurent contre ses décisions, ne sont pas des doctes. « Si qui obmurmurant docti non sunt. » Et le P. Zergol, jésuite, dit, écrivant à Caramuel (Theol. fundam., p. 543) : « Qu'on doit être couvert de honte d’avoir osé condamner une opinion défendue par le grand Caramuel. »

C'est donc par un juste jugement de Dieu, qui sait proportionner les châtimens à la qualité des vices, que ces hommes superbes sont devenus aujourd'hui les plus méprisés des hommes ; que ceux qui vouloient passer pour les maîtres de la morale chrétienne, en sont publiquement reconnus

les corrupteurs ; et que ceux qui s’étoient élevés en juges de la docirine de l’Église, sont jugés et condamnés par la même Église. C’est une nécessité où ils se sont mis eux-mêmes; Car ils avoient réduit les choses à tel point, que l’on ne pouvoit plus supporter leurs erreurs sans exposer Y'honneur de l'Église, comme nous espérons de le faire voir par un autre écrit.

À Paris, le 23 mai 4658.

Des curés de Paris, sur l'avantage que les hérétiques prennent contre l'Église, de la morale des casuistes et des jésuites.

C’est une entreprise bien ample et bien laborieuse, que celle où nous nous trouvons engagés de nous opposer à tous les maux qui naissent des livres des casuistes, et surtout de leur apologie. Nous avons travaillé jusques ici à arrêter le plus considérable, en prévenant, par nos divers écrits, les mauvaises impressions que ces maximes relâchées auroient pu donner aux fidèles qui sont dans l’Église. Mais voici un nouveau mal, d’une conséquence aussi grande, qui s’élève du dehors de l’Église et du milieu des hérétiques.

Ces ennemis de notre foi qui, ayant quitté l’Église romaine, s'efforcent incessamment de justifier leur séparation, se prévalent extraordinairement de ce nouveau livre, comme ils ont fait de temps en temps des livres semblables. Voyez, disent-ils à leurs peuples, quelle est la croyance de ceux dont nous avons quitté la communion! La licence y règne de toutes parts : on en a banni l'amour de Dieu et du prochain. « On y croit, dit le ministre Drélincourt, que l’homme n’est point obligé d’aimer son Créateur; qu’on ne laissera pas d’être sauvé sans avoir jamais exercé aucun acte intérieur d'amour de Dieu en cette vie; et que Jésus - Christ même auroit pu mériter la rédemption du monde par des actions que la charité n’auroit point produites en lui, comme dit le P. Sirmond. » — «On y croit, dit un autre ministre , qu’il est permis de tuer plutôt que de recevoir une injure; qu’on n’est point obligé de restituer, quand on ne peut le faire sans déshonneur ; et qu’on peut recevoir et demander de l'argent pour le prix de sa prostitution, « et non « solum femina quæque, sed etiam mas,» comme dit Emmanuel Sa, jésuite. »

Enfin ces hérétiques travaillent de toutes leurs forces, depuis plusieurs années , à imputer à l’Église ces abominations des casuistes corrompus. Ce fut ce que le ministre du Moulin entreprit des premiers dans ce livre qu'il en fit, et qu’il osa appeler Traditions romaines. Cela fut continué ensuite dans cette dispute qui s’éleva, il y a dix ou douze ans, à la Rochelle, entre le P. d’Estrade , jésuite, et le ministre Vincent, sur le sujet du bal, que ce ministre condamnoit comme dangereux et contraire à l'esprit de pénitence du christianisme, et pour lequel ce père

4. L'auteur des Annales des soi-disant jésuites attribue ce factum et le suivant à Pascal seul,

fit des apologies publiques, qui furent imprimées alors. Mais le ministre Drélincourt renouvela ses efforts les années dernières, dans son livre intitulé : Licence que les casuistes de la communion de Rome donnent à leurs dévots. Et c’est enfin dans le même esprit, qu’ils produisent aujourd’hui par toute la France cette nouvelle Apologie des casuistes en témoignage contre l’Église, et qu’ils se servent plus avantageusement que jamais de ce livre, le plus méchant de tous, pour confirmer leurs peuples dans l'éloignement de notre communion , en leur mettant devant les yeux ces horribles maximes, comme ils le pratiquent de tous côtés, et comme ils l'ont fait encore depuis peu à Charenton.

Voilà l’état où les jésuites ont mis l’Église. Ils l'ont rendue le sujet du mépris et de l’horreur des hérétiques : elle, dont la sainteté devroit reluire avec tant d'éclat, qu’elle remplit tous les peuples de vénération et d'amour. De sorte qu’elle peut dire à ces pères ce que Jacob disoit à ses enfans cruels : « Vous m’avez rendu odieux aux peuples qui nous environnent ; » ou ce que Dieu dit dans ses prophètes à la synagogue rebelle : « Vous avez rempli la terre de vos abominations , et vous êtes cause que mon saint nom est blasphémé parmi les gentils, lorsqu’en voyant vos profanations , ils disent de vous : « C’est là le peuple du Seigneur, c’est « celui qui est sorti de la terre d'Israël qu’il leur avoit donnée en héri- « tage. » C’est ainsi que les hérétiques parlent de nous, et qu’en voyant cette horrible morale, qui afflige le cœur de l’Église, ils comblent sa douleur, en disant, comme ils font tous les jours : « C’est 1à la doctrine de l’Église romaine, et que tous les catholiques tiennent ; » ce qui est la proposition du monde la plus injurieuse à l’Église.

Mais ce qui la rend plus insupportable est qu’il ne faut pas la considérer comme venant simplement d’un corps d’hérétiques, qui, ayant refusé d’ouir l’Église, ne sont plus dignes d’en être ouis; mais comme venant encore d’un corps des plus nombreux de l’Église même : ce qui est horrible à penser. Car en même temps que les calvinistes imputent à l'Église des maximes si détestables, et que tous les catholiques devroient s’élever pour l’en défendre. il s'élève, au contraire, une société entière pour soutenir que ces opinions appartiennent véritablement à l'Église. Et ainsi quand les ministres s’efforcent de faire croire que ce sont des traditions romaines , et qu’ils sont en peine d’en chercher des preuves , les jésuites le déclarent, ‘et l’enseignent dans leurs écrits, comme s’ils avoient pour objet de fournir aux calvinistes tout le secours qu'ils peuvent souhaiter: et que sans avoir besoin de chercher dans leur propre invention de quoi combattre les catholiques, ils n’eussent qu’à ouvrir les livres de ces pères pour y trouver tout ce qui leur seroit nécessaire.

Nous savons bien néanmoins que l'intention des jésuites n’est pas telle en effet; et comme nous en parlons sans passion, bien loin de leur imputer de faux crimes, nous voulons les défendre de ceux dont ils pourroient être suspects, quand ils n’en sont point coupables : notre dessein nétant que de faire connoître le mal qui est véritablement en eux, afin qu'on puisse s’en défendre. Nous savons donc que cette conformité qu’ils ont avec les calvinistes, ne vient d’aucune liaison qu’ils aient

avec eux. puisqu'ils en sont au contraire les ennemis, et que ce n’est qu’un désir immodéré de flatter les passions des hommes qui les fait agir de la sorte; qu’ils voudroient que l’inclination du monde s’accordât avec la sévérité de l'Évangile, qu’ils ne corrompent que pour s’accommoder à la nature corrompue; et qu’ainsi quand ils attribuent ces erreurs à l’Église, c’est dans un dessein bien éloigné de celui des calvinistes, puisque leur intention n’est que de faire croire par là qu'ils n’ont pas quitté les sentimens de l’Église; au lieu que l'intention des hérétiques est de faire croire que c’est avec raison qu’ils ont quitté les sentimens de l’Église.

Mais encore qu’il soit véritable qu’ils ont en cela des fins bien difiérentes, il est vrai néanmoins que leurs prétentions sont pareilles, et que le démon se sert de l’attache que les uns et les autres ont pour leurs divers intérêts, afin d’unir leurs efforts contre l’Église, et de les fortifier les uns par les autres dans le dessein qu’ils ont de persuader que l’Église est dans ces maximes. Car comme les calvinistes se servent des écrits des jésuites pour le prouver en cette sorte, il faut bien, disentils, que ces opinions soient celles de l’Église, puisque le corps entier des jésuites les soutient; de même les jésuites se servent, à leur tour, des écrits de ces hérétiques pour prouver la même chose en cette sorte : 1l faut bien, disent-ils, que ces opinions soient celles de l’Église, puisque les hérétiques, qui sont ses ennemis, les combattent. C’est ce qu’ils disent dans des écrits entiers qu’ils ont faits sur ce sujet. Et ainsi on voit, par un prodige horrible, que ces deux corps, quoique ennemis entre eux, se soutiennent réciproquement, et se donnent la main l’un à l'autre pour engager l’Église dans la corruption des casuistes; ce qui est une fausseté d’une conséquence effroyable, puisque si Dieu souffroit que l’abomination fût ainsi en effet dans le sanctuaire, il arriveroit tout ensemble, et que les hérétiques n’y rentreroient jamais, et que les catholiques s’y pervertiroient tous : et qu’ainsi il n’y auroit plus de retour pour ies uns, ni de sainteté pour les autres; mais une perte générale pour tous les hommes.

Il est donc d’une extrême importance de justifier l’Église en cette rencontre. où elle est si cruellement outragée, et encore par tant de côtés à la fois, puisqu'elle se trouve attaquée non-seulement par ses ennemis déclarés qui la combattent au dehors, mais encore par ses propres enfans qui la déchirent au dedans. Mais tant s’en faut que ces divers efforts, qui s'unissent contre elle, rendent sa défense plus difficile, qu’elle en sera plus aisée, au contraire : car dans la nécessité où nous sommes de les combattre tous ensemble, sur une calomnie qu'ils soutiennent ensemble, nous le ferons avec plus d'avantage que s'ils étoient seuls ; parce que la vérité a cela de propre, que plus on assemble de faussetés pour l’étouffer, plus elle éclate par l'opposition du mensonge. Nous ne ferons donc qu’opposer la véritable règle de l’Église aux fausses règles qu'ils lui imputent, et toutes leurs impostures s’évanouiront. Nous de- Manderons aux calvinistes qui leur a appris à tirer cette bizarre consequence : les jésuites sont dans cette opinion; donc l’Église y est aussl; comme si sa règle étoit de ne suivre que les maximes des jésuites ! et

Pascaz 11 AT

nous dirons à ces pères que c’est aussi mal prouver que l’Église est de leur sentiment, de ne faire autre chose que montrer que les calvinistes les combattent, parce que sa règle n’est pas aussi de dire toujours le contraire des hérétiques. Nous w’avons donc pour règle, ni d’être toujours contraires aux hérétiques, ni d’être toujours conformes aux jésuites. Dieu nous préserve d’une telle règle, selon laquelle il faudroit croire mille erreurs, parce que ces pères les enseignent ; et ne pas croire des articles principaux de la foi, comme la trinité et la rédemption du monde, parce que les hérétiques les croient! Notre religion à de plus fermes fondemens. Comme elle est toute divine, c’est en Dieu seul qu’elle s'appuie ; ellé n’a de doctrine que celle qu’elle a reçue de lui, par le canal de la tradition, qui est notre véritable règle, qui nous distingue de tous les hérétiques du monde, et nous préserve de toutes les erreurs qui naissent dans l’Église même : parce que, selon la pensée du grand saint Basile, nous ne croyons aujourd’hui que les choses que nos évèêques et nos pasteurs nous ont apprises, et qu’ils avoient eux-mêmes reçues de ceux qui les ont précédés, et dont ils avoient recu leur mission : et les premiers qui ont été envoyés par les apôtres, n’ont dit que ce qu'ils en avoient appris : et les apôtres qui ont été envoyés par le Saint-Esprit, n’ont annoncé au monde que les paroles qu’il leur avoit données : et le Saint-Esprit qui a été envoyé par le Fils, a pris ces paroles du Fils, comme il est dit dans l'Évangile ; et enfin le Fils, qui a été envoyé du Père, n’a dit que cé qu’il avoit oui du Père, comme il le dit aussi luimême.

Qu'on nous examine maïntenant là-dessus, et si on veut convaincre l'Église d’être dans ces méchantes maximes, qu'on montre que les Pères et les coriciles les ont tenues, et nous serons obligés de les reconnoître pour nôtres. Aussi c’est ce que les jésuites ont voulu quelquefois entreprendre; mais c’est aussi ce que nous avons réfuté par nôtre troisième écrit, où nous les avons convaincus de faussetés sur tous les passages qu’ils en avoient rapportés. De sorte que si C’est sur cela que les calvinistes se sont fondés pour accuser l’Église d'erreur, ils sont bien ignorans de n’avoir pas su qué toutes ces citations sont fausses ; et s’ils l'ont su, ils sont bien de mauvaise foi d’en tirer des conséquences contre l’Église, puisqu'ils n’en peuvent conclure autre chose, sinon que les jésuites sont des faussaires, ce qui n’est aucunement en dispute; mais non pas que l’Église soit corrompue, ce qui est toute notre question.

Que feront-ils donc désormais, n’ayant rien à dire contre toute la suite de notre tradition? Diront-ils que l’Église vient de tomber dans ces derniers temps, et de renoncer à ses anciennes vérités pour suivre les nouvelles opinions des casuistes modernes? en vérité ils auroient bien de la peine à le persuader à personne en l’état présent des choses. Si nous étions demeurés dans le silence, et que l’Apologie des casuistes eût été reçue partout sans opposition, c’eût été quelque fondement à ieur Calomnie, quoiqu’on eût pu encore leur répondre que le silence de l'Église n’est pas toujours une marque de son consentement; et que cetie maxime, qui est encore commune aux calyinistes et aux jésuites,

qui en remplissent tous leurs livres, est trés-fausse. Car ce silence peut venir de plusieurs autres causes, et ce n’est le plus souvent qu’un effet de la foiblesse des pasteurs ; et on leur eût dit de plus, que l’Église ne s’est point tue sur ces méchantes opinions, et qu’elle a fait paroître Jhorreur qu’elle en avoit par les témoignages publics des personnes de piété, et par la condamnation formelle du clergé de France, et des facultés catholiques qui les ont censurées plusieurs fois.

Mais que nous sommes forts aujourd’hui surf ce sujet, où toute l'Église est déclarée contre ces corruptions, et où toûs les pasteurs des plus considérables villes du royaume s'élèvent plus fortement et plus sincèrement contre ces excès, que les hérétiques ne peuvent faire! Car, ÿ a-t-il quelqu'un qui n’ait entendu notre voix? N’avons-nous päs publié de toutes parts que les casuistes et les jésuites sont dans des maximes impies et abominables? Avons-nous rien omis de ce qui étoit en notre pouvoir pour ävertir nos peuples de s’en garder comme d’un venin mortel? Et n’avons-nous pas déclaré dans notre premier Factum, que « les curés se rendoient ‘publiquement les dénonciateurs des excès publics de ces pères, et que ce seroit dans nos paroisses qu’on trouveroit les mäximes évangéliques opposées à celles de leur société? »

Peut-on dire après cela que l’Église consent à ces erreurs, et ne faut-il pas avoir toute la malice des hérétiques pour l’avancer, sous le seul prétexte qu'un corps qui n’est point de la’ hiérarchie, demeure opiniâtrément dans quelques sentimens particuliers condamnés par ceux qui ont autorité dans le corps de la hiérarchie? On a donc sujet de rendre grâces à Dieu de ce qu’il à fait naître en ce temps un si grand nombre de témoignages authentiques de l’aversion que l’Église a pour ces maximes, et de nous avoir donné par là un moyen si facile de la défendre de cette calomnie, et de renverser en même temps les avantages que les calvinistes et les jésuites avoient espéré de tirer de leur imposture. Car la prétention des hérétiques est absolument renversée. Ils vouloient justifier leur sortie de l'Église par les erreurs des jésuites, et ce sont ces mêmes erreurs qui montrent avec le plus d’évidence le crime de leur séparation ; parce que l’égarement de ces pères, aussi bien que celui des hérétiques, ne venant que d’avoir quitté la doctrine de l’Église pour suivre leur esprit propre, tant s’en faut que les excès où les jésuites sont tombés pour avoir abandonné la tradition , favorisent le refus que les hérétiques font de se soumettre à cette tradition ; que rien n’en prouve, au contraire, plus fortement la nécessité, et ne fait mieux voir les malheurs qui viennent de s’en écarter. Et la prétention des jésuites n’est pas moins ruinée. Car Vintention qu’ils avoient, en imputant leurs maximes à l’Église, étoit de faire croire qu’ils n’en avoient point d’autres que les siennes. Et il est arrivé de là, au contraire, que tout le monde à appris qu’elles y sont étrangement opposées; parce que la hardiesse d’une telle entreprise a excité un scandale si universel, et une opposition si éclatante, qu’il n’y a peutétre aucun lieu en tout le christianisme où l’on ne connoisse aujourd'hui la contrariété de sentimens qui est entre leur société et l’Église : contrariété qui auroit sans doute été longtemps ignorée en beaucoup

de lieux, si par un aveuglement incroyable ils n’avoient eux-mêmes fait naître la nécessité de la rendre publique par tout le monde.

C’est ainsi que la vérité de Dieu détruit ses ennemis, par les efforts mêmes qu’ils font pour l’opprimer, et dans le temps où ils l’attaquent avec le plus de violence. La leur étoit enfin devenue insupportable, et menaçoit l’Église d’un renversement entier. Car les jésuites en étoient venus à traiter hautement de calvinistes et d’hérétiques tous ceux qui ne sont pas de leurs sentimens; et les calvinistes, par une hardiesse pareille, mettoient au rang des jésuites tous les catholiques sans distinction; de sorte que ces entreprises alloient à faire entendre qu'il n'y avoit point de milieu, et qu’il falloit nécessairement choisir l’une de ces extrémités, ou d’être de la communion de Genève, ou d’être des sentimens de la société. Les choses étant en cet état, nous ne pouvions plus différer de travailler à y mettre ordre, sans exposer l'honneur de l'Église et le salut d’une infinité de personnes. Car il ne faut pas douter qu’il ne s’en perde beaucoup parmi les catholiques dans la pernicieuse conduite de ces pères, s’imaginant que des religieux soufferts dans l'Église n’ont que des sentimens conformes à ceux de l’Église. Et il ne s’en perd pas moins parmi les hérétiques, par la vue de cette même morale, qui les confirme dans le schisme, et leur fait croire qu’ils doivent demeurer éloignés d’une Église où l’on publie des opinions si éloignées de la pureté évangélique.

Les jésuites sont coupables de tous ces maux; et il ny a que deux moyens d’y remédier : la réforme de la société, ou le décri de la société. Plût à Dieu qu’ils prissent la première voie! Nous serions les premiers à rendre leur changement si connu, que tout le monde en seroit édifié. Mais tant qu’ils s’obstineront à se rendre la honte et le scandale de l’Église, il ne reste que de rendre leur corruption si connue, que personne ne puisse s’y méprendre, afin que ce soit une chose si publique, que l’Église ne les souffre que pour les guérir, que les fidèles n’en soient plus séduits; que les hérétiques n’en soient plus éloignés ; et que tous puissent trouver leur salut dans la voie de l'Évangile : au lieu qu’on ne peut que s’en éloigner en suivant les erreurs des uns et des autres.

Mais encore qu’il soit vrai qu’ils soient tous égarés, il est vrai néanmoins que les uns le sont plus que les autres; et c'est ce que nous vou lons faire entendre exactement, afin de les représenter tous dans le juste degré de corruption qui leur est propre, et leur faire porter à chacun la mesure de la confusion qu'ils méritent. Or il est certain que les jésuites auront de l'avantage dans ce parallèle entier; et nous ne feindrons point d'en parler ouvertement, parce que l'humiliation des uns n’ira pas à l'honneur des autres, mais que la honte de tous reviendra uniquement à la gloire de l’Église, qui est aussi notre unique objet.

Nous ne voulons donc pas que ceux que Dieu nous à commis s’EMportent tellement dans la vue des excès des jésuites, qu’ils oublient qu’ils sont leurs frères, qu’ils sont dans l'unité de l'Église, qu’äs sont membres de notre corps, et qu’ainsi nous avons intérêt à les CONSer Ver

au lieu que les hérétiques sont des membres retranchés qui composent un corps ennemi du nôtre; ce qui met une distance infinie entre eux, parce que le schisme est un si grand mal, que non-seulement il est le plus grand des maux, mais qu’il ne peut y avoir aucun bien où il se trouve, selon tous les Pères de l’Église.

Car ils déclarent que « ce crime surpasse tous les autres; que c’est le plus abominable de tous; qu’il est pire que l’embrasement des Écritures saintes ; que le martyre ne peut l’effacer, et que qui meurt martyr pour la foi de Jésus-Christ hors de l’Église, tombe dans la damnation, comme dit saint Augustin. Que ce mal ne peut être balancé par aucun bien, selon saint Irénée. Que ceux qui ont percé le corps de Jésus- Christ n’ont pas mérité de plus énormes supplices que ceux qui divisent son Église, quelque bien qu'ils puissent faire d’ailleurs, » comme dit saint Chrysostome. Et enfin tous les saints ont toujours été si unis en ce point, que les calvinistes sont absolument sans excuse, puisqu'on ne doit en recevoir aucune, et non pas même celle qu’ils allèguent si souvent, que ce ne sont pas eux qui se sont retranchés, mais l’Église qui les a retranchés elle-même injustement. Car outre que toute cette prétention est horriblement fausse en ses deux chefs, parce qu’ils ont commencé par la séparation, et qu’ils ont mérité d’être excommuniés pour leurs hérésies, on leur soutient de plus, pour les juger par leur propre bouche, que, quand cela seroit véritable, ce ne seroit point une raison , selon saint Augustin, d'élever autel contre autel comme ils ont fait; et que, comme ce Père le dit généralement, « il n’y a jamais de juste nécessité de se séparer de l’unité de l’Église. »

Que si cette règle, qu’il n’est jamais permis de faire schisme, est si générale, qu’elle ne recoit point d'exception, qui souffrira que les calvinistes prétendent aujourd’hui de justifier le leur par cette raison, que les jésuites ont des sentimens corrompus? comme si on ne pouvoit pas être dans l’Église sans être dans leurs sentimens! comme si nous n’en donnions pas l’exemple nous-mêmes qui sommes, par la grâce de Dieu, et aussi éloignés de leurs méchantes opinions, et aussi attachés à l'Église qu’on peut l’être! ou comme si ce n’étoit pas une des principales règles de la conduite chrétienne, d’observer tout ensemble ces deux préceptes du même apôtre, « et de ne point consentir aux maux des impies, » et néanmoins « de ne point faire de schisme; ut non sit schisma in corporel! »

Car c’est l'accomplissement de ces deux points qui fait l’exercice des saints en cette vie, où les élus sont confondus avec les réprouvés, jusqu’à ce que Dieu en fasse lui-même la séparation éternelle. Et c’est l’infraction d’un de ces deux points qui fait, ou le relâchement des chrétiens qui ne séparent pas leur cœur des méchantes doctrines, ou le schismie des hérétiques qui se séparent de la communion de leurs frères, et, usurpant ainsi le jugement de Dieu, tombent dans le plus détestable de tous les crimes.

Il est donc indubitable que les calvinistes sont tout autrement coupa bles que les jésuites; qu’ils sont d’un ordre tout différent, et qu'on ne peut les comparer, sans y trouver une disproportion extrême. Car on ne

sauroït nier qu’il n’y ait au moins un bien dans les jésuites, puisqu'ils ont gardé l'unité; au lieu qu’il est certain, selon tous les Pères, qu’il n’y a aucun bien dans les hérétiques, quelque vertu qui y paroisse, puisqu'ils ont rompu l'unité. Aussi il n’est pas impossible que parmi tant de jésuites, il ne s’en rencontre qui ne soient point dans leurs erreurs; et nous croyons qu'il y en a, quoiqu’ils soient rares, et bien faciles à reconnoître. Car ce sont ceux qui gémissent des désordres de leur compagnie, et qui ne retiennent pas leur gémissement. C’est pourquoi on les persécute, on les éloigne, on les fait disparoître, comme on en a assez d'exemples; et ainsi ce sont proprement ceux qu’on ne voit presque jamais. Mais parmi les hérétiques, nul n’est exempt d’erreur, et tous sont certainement hors de la charité, puisqu'ils sont hors de l'unité.

Les jésuites ont encore cet avantage, qu’étant dans l’Église, ils ont part à tous ses sacrifices , de sorte qu’on en offre par tout le monde pour demander à Dieu qu’il les éclaire, comme le clergé de France eut la charité de l’ordonner il y à quelques années, outre les prières publiques qui ont été faites quelquefois pour eux dans des diocèses particuliers : mais les hérétiques, étant retranchés de son corps, sont aussi privés de ce bien; de sorte qu'il n’y a point de proportion entre eux, et qu’on peut dire, avec vérité, que les hérétiques sont en un si malheureux état, que pour leur bien, il seroit à souhaiter qu’ils fussent semblables aux jésuites.

On voit, par toutes ces raisons, combien on doit avoir d’éloignement pour les calvinistes, et nous sommes persuadés que nos peuples se garantiront facilement de ce danger; car ils sont accoutumés à les fuir dès l’enfance, et élevés dans l’horreur de leur schisme. Mais il n’en est pas de même de ces opinions relâchées des casuistes ; et c’est pourquoi nous avons plus à craindre pour eux de ce côté-là. Car encore que ce soit un mal bien moindre que le schisme, il est néanmoins plus dangereux, en ce qu'il est plus conforme aux sentimens de la nature, et que les hommes y ont d'eux-mêmes une telle inclination, qu’il est besoin d’une vigilance continuelle pour les en garder; et c’est ce qui nous a obligés d’avertir ceux qui sont sous notre conduite, de ne pas étendre les sentimens de charité qu’ils doivent avoir pour les jésuites, jusques à les suivre dans leurs erreurs, puisqu'il faut se souvenir qu’encore que ce soient des membres de notre corps, C’en sont des membres malades, dont nous devons, éviter la contagion ; et observer en même temps, et de ne pas les retrancher d’avec nous, puisque ce seroit nous blesser nousmêmes, et de ne point prendre de part à leur corruption, puisque ce seroit nous rendre des membres corrompus et inutiles.

À Paris, le 41 iuin 1658.

ES

Des curés de Paris, où l'on fait voir, par la dernière pièce des jésuites, que leur Société entière est résolue de ne point condamner lApologie; et où l'on montre, par plusieurs exemples, que c’est un principe des plus fermes de la conduite de ces pères, de défendre en corps les sentimens de leurs docteurs particuliers.

La poursuite que nous faisons depuis si longtemps contre l’Apologie des casuistes, réussit avec tant de bonheur, que nous ne pouvons rendre assez d'actions de grâces à Dieu, en voyant la bénédiction qu’il donne au travail que le devoir de nos charges nous avoit obligés d’entreprendre.

Nous avions désiré que les peuples s’éloignassent de cette morale corrompue, que les prélats et les docteurs la censurassent, et que les hérétiques fussent confondus dans le reproche qu’ils nous font dy adhérer. Et nous voyons, par la miséricorde de Dieu, que les peuples à qui nous étions premièrement redevables, ont conçu une telle horreur de ces maximes impies, que nous avons désormais peu à craindre les maux qu’elles eussent pu produire sans notre opposition; que nos confrères des provinces s'élèvent de même avec tant de courage pour défendre leurs Églises de ce venin, qu’il y a sujet d'espérer qu’il ne pourra infecter personne en aucun lieu du royaume; que tant de prélats se disposent aussi à le flétrir par leurs censures, comme a déjà fait M. l’évêque d’Orléans, qui a eu la gloire de commencer; que leurs condamnations, quoique séparées, formeront comme un concile contre ces corruptions. Et si MM. les vicaires généraux de Paris diffèrent encore de quelques jours leur censure, à laquelle ils travaillent avec tant de soin, ce n’est que pour la faire paroître avec plus de force et d'utilité. Enfin la Sorbonne, malgré tant d’intrigues que les jésuites y ont voulu former, a terminé, conclu, relu et confirmé la censure, à laquelle la dernière main fut mise le 16 de ce mois : de sorte qu'après un consentement si général de tous les corps de l’Église, il ne reste plus le moindre prétexte aux hérétiques de la calomnier. Et ainsi nous pourrions dire que tous nos désirs sont accomplis, s’il n’en restoit un de ceux qui nous sont les plus chers, «mais dont nous commençons à désespérer maintenant. Car un de nos principaux souhaits a été que les jésuites mêmes renonçassent à leurs erreurs, afin qu’étant supprimées dans leur source, on neût plus à en craindre les funestes ruisseaux qui se répandent dans tout le christianisme. C’étoit le moyen d’en purger l’Église le plus prompt et le plus sûr, et plût à Dieu qu'il eût été le plus facile! Mais bien loin de l'être , en effet, nous y avons trouvé des difficuités invincibles; et il nous a été plus aisé d’exciter tous les pasteurs, et de remuer toutes les puissances de l’Église, que de porter ces pères à renoncer à la moindre des erreurs où ils se trouvent engagés.

Leur dernier écrit nous en ôte toute espérance. Ils y parlent en leur propre nom, et de la part de tout le corps. Ils l'ont intitulé: Sentimens

des jésuites, etc., et l’ont produit pour montrer tout ce qu’on devoit attendre d’eux. Or nous n’y voyons aucune marque de retour, ni qu’ils aient fait un seul pas vers la vérité. Nous les y trouvons toujours disposés à se servir de ces maximes dont nous demandons la suppression; ei nous n’y trouvons en effet que de véritables sentimens de jésuites. L’on y remarque la même résolution à demeurer dans ces méchantes opinions, quoiqu’ils en parlent avec un peu plus de timidité, se trouvant embarrassés dans la manière de s’exprimer. Car comme ils conduisent une infinité de personnes qui veulent vivre dans le relâchement, et passer néanmoins pour dévots, ces maximes leur sont absolument nécessaires ; et ainsi ils sont déterminés à ne jamais les condamner : mais comme ils veulent d’ailleurs s’accommoder à la disposition présente des esprits, et ne pas s’attirer l'horreur des peuples qui va directement contre ces excès, ils n’osent plus les soutenir si ouvertement. Et ainsi pour se mettre en état de pouvoir s’en servir au besoin, sans néanmoins heurter le monde trop rudement, ils ont cru ne pouvoir mieux faire, que de dire qu’ils ne s'engagent dans aucun parti; mais qu’ils veulent demeurer sans condamner ni approuver l’Apologie.

C’est sur ce projet que roule tout leur écrit; et au lieu des discours naturels que la vérité ne manque jamais de fournir, quand on veut la dire sincèrement, ils ne se servent que de discours artificieux et indéterminés, qui les laissent toujours en liberté de prendre tel parti qu’il leur plaira. S'ils avoient voulu renoncer aux maximes horribles de l’Apologie , ils n’avoient qu’à dire, en deux mots, qu’ils y renoncent. Mais c’est ce qu’ils ont évité d’une étrange sorte; et au lieu de cela, on ne voit autre chose, sinon ces expressions répandues dans toutes les pages de leur écrit : « Il n’y a aucune de ces questions arbitraires, où nous nous intéressions pour la combattre ou pour la défendre. Vous dites que cette doctrine est criminelle ; mais l’auteur dit qu’il l’a prise de docteurs qui sont tous excellens. Si elle est bonne, n’en Ôtez pas la gloire à ceux qui l’ont enseignée. Si elle est mauvaise, c’est à vous à le montrer par de bonnes raisons, et à eux à se défendre. Ne blessez donc pas l'honneur qui est dû à ces grands hommes. Pour nous, nous ne voulons ni l’au-

toriser, ni la condamner. » :

Voilà leur caractère. Par Rà ils demeurent en pouvoir de contenter tout le monde. Ils diront à ceux qui seront scandalisés de ces maximes,

qu’ils ont raison, et qu'aussi ils ont déclaré dans leurs Sentimens,

« qu’ils ne vouloient point approuver ces opinions. » Et ils diront à ceux

qui voudront vivre selon ces maximes, qu’ils le peuvent, et qu'aussi ils

ont déclaré dans leurs Sentimens, « qu’ils ne condamnent point ces opi-

mons. » Et ainsi ils produiront leurs Sentimens équivoques pour satis-

faire toutes sortes d’inclinations, selon leur méthode ordinaire.

Ils osent, après cela, s’élever comme les personnes du monde les plus irrépréhensibles, et nous demander (p. 8) pourquoi nous attaquez-vous sur une doctrine que nous ne voulons ni autoriser, ni condamner ? Mais nous leur répondons : C’est pour cela même que nous vous combattons, parce que vous ne voulez pas condamner une doctrine si condamnable qui est sortie de chez vous, et que vous voulez qu’on se satis-

fasse de ce que vous dites, « que vous n’approuvez pas cette Apologie. » Ce n’est rien faire que cela. Ce n’est pas reconnoître que ce livre est pernicieux et plein d'erreurs, ni se déclarer contre un ouvrage, que de dire simplement qu’on ne l’approuve pas : une infinité d’intérêts personnels, ou de légères circonstances indépendantes du fond de la matière, étant capables de faire qu’on n’approuve pas un bon livre; et c’est pourquoi nous nous plaignons de vous. C’est cela que nous vous reprochons. Il s’agit entre nous de savoir si on peut faire son salut sans aimer Dieu, et en persécutant son prochain jusqu’à le calomnier et le tuer ; et vous dites là-desssus, « que vous ne vous intéressez ni à défendre, ni à combattre aucune de ces opinions arbitraires. » Qui peut souffrir cette indifférence affectée, qui ne témoigne autre chose, sinon que vous voudriez, et que vous n’oseriez les défendre; mais que vous . êtes au moins résolus à ne point les condamner ?

Quoi, mes pères, toute l’Église est en rumeur dans la dispute présente : l'Évangile est d’un côté, et l’Apologie des casuistes est de l’autre: les prélats, les docteurs et les peuples sont ensemble d’une part; et les jésuites, pressés de choisir, déclarent (p. 7), « qu’ils ne prennent point de parti dans cette guerre! » Criminelle neutralité! Est-ce donc là tout le fruit de nos travaux, que d’avoir obtenu des jésuites qu’ils demeureroient dans l'indifférence entre l’erreur et la vérité, entre l'Évangile et PApologie, sans condamner ni l’un nf l’autre ? Si tout le monde étoit en ces termes , l’Église n’auroit guère profité, et les jésuites n’auroient rien perdu ; car ils n’ont jamais demandé la suppression de l'Évangile. Ils y perdroïent : ils en ont affaire pour les gens de bien : ils s’en servent quelquefois aussi utilement que des casuistes. Maïs ils perdroient aussi, si on leur ôtoit l’Apologie qui leur est si souvent nécessaire. Leur théologie va uniquement à n’exclure ni l’un ni l’autre, et à se conserver un libre usage de tout. Ainsi on ne peut dire, ni de l'Évangile seul, ni de l'Apologie seule, qu'ils contiennent leurs sentimens. Le déréglement qu’on leur reproche consiste dans cet assemblage; et leur justification ne peut consister qu’à en faire la séparation, et à prononcer nettement qu’ils reçoivent l’un et qu’ils renoncent à l’autre : de sorte qu’il n’y a rien qui les justifie moins, et qui les confonde davantage, que de ne nous répondre autre chose, lorsque tout le fort de notre accusation est qu’ils unissent, par une alliance horrible, Jésus-Christ avec Bélial, sinon qu'ils ne renoncent pas à Jésus-Christ, sans dire en aucune manière qu’ils renoncent à Bélial.

Tout ce qu’ils ont donc gagné par leur écrit, est qu’ils ont fait connoître eux-mêmes à ceux qui nosoient se l’imaginer, que cet esprit d'indifférence et d’indécision entre les vérités les plus nécessaires pour le salut, et les faussetés les plus capitales, est l'esprit non-seulement de quelques-uns de ces pères, mais de la société entière ; et que c’est en cela proprement que consistent, par leur propre aveu, les sentimens des jésuites.

Ainsi c’est par un aveuglement étrange, où la providence de Dieu les à justement abandonnés, qu'après qu’ils nous ont tant accusés d’injustice, d’imputer à toute leur compagnie les opinions des particuliers, et

170 SIXIÉEME FACTUM

que, pour se faire reconnoître, ils ont voulu présenter au monde leur vrai portrait, ils se sont en effet représentés dans leur forme la plus horrible : de sorte qu'après leur déclaration, nous pouvons dire que ce n’est plus nous, mais que ce sont eux-mêmes qui publient que leur compagnie en corps a résolu de ne condamner ni combattre ces impiétés.

En effet, si cette société étoit partagée, on en yerroit au moins quelques-uns se déclarer contre ces erreurs : mais il faut que la corruption y soit bien universelle, puisqu'il n’en est sorti aucun écrit pour les condamner, et qu'il en a tant paru pour les soutenir. Il n’y a point d'exemple dans l’Église d’un pareil consentement de tout un corps à l'erreur. Il n’est pas étrange que des particuliers s’égarent; mais qu’ils ne reviennent jamais, et que le corps déclare qu’il ne veut point les corriger, c’est ce qui est digne d’étonnement, et ce qui doit porter ceux à qui Dieu a donné l’autorité, à en arrêter les périlleuses conséquences. Car ce n’est point une chose secrète : elle est publique, ils en font gloire, et affectent de faire connoître à tout le monde qu’ils font profession de défendre tous ensemble les sentimens de chacun d’eux. Ils espèrent par là se rendre redoutables et hors d'atteinte, en faisant sentir que qui en attaque un, les attaque tous. En effet, cela leur a souvent réussi. Mais c’est néanmoins une mauvaise politique; car il n’y a rien de plus capable de les décrier à la fin, et de faire qu’au lieu d’autoriser par là les particuliers, ils décréditent tout le corps aussitôt que le monde sera informé de ce principe de leur conduite.

C’est pourquoi il importe de bien le faire erftendre aujourd’hui; car pu:sque ces pères sont absolument déterminés à ne point rétracter les erreurs de l’Apologie, il ne reste plus, pour la sûreté des fidèles, et pour la défense de la vérité, que de faire connoître à tout le monde que c’est par une profession ouverte et générale que les jésuites ne quittent jamais une opinion dès qu’ils l’ont une fois imprimée, comme on verra dans la suite qu'ils le disent en propres termes; afin que cette connoissance étant aussi publique que leur endureissement, ils ne puissent plus surprendre ni corrompre personne, et que leur obstination ne produise plus d’autre effet, que de faire plaindre leur aveuglement.

Nous donnerons donc ici quelques exemples de leur conduite, où l’on verra que pour horribles que soient les opinions que leurs auteurs ont une fois enseignées, ils les soutiennent éternellement; qu’ils remuent toutes sortes de machines pour en empêcher la censure; qu’il faut Joindre toutes les forces de l’Église et de l’État pour les faire condamner; qu’alors même ils éludent ces censures par des déclarations équivoques; et que si on les force à en donner de précises, ils les violent aussitôt après.

Nous en avons un insigne exemple en ce qui se passa sur le sujet du livre de leur P. Bécan, si préjudiciable à l’État et même à la personne de nos rois. Car quand ils en virent la Sorbonne émue, ils pensèrent à empêcher qu’elle ne le censurât, en faisant en sorte qu’on lui mandât que leur censure n’étoit pas nécessaire, parce qu’il devoit en venir bientôt une du pape. Et comme on en eut en effet envoyé une de Rome

quelque temps après, portant qu’il y avoit dans ce livre plusieurs pro: positions fausses et séditieuses, eic., avec ordre de le corriger, le P. Bécan, faisant semblant d’obéir à l’ordre qu’il avoit de retrancher cette multitude de propositions criminelles, ne fit autre chose que d’en ôter un seul article, et le dédia au pape en cet état, comme l'ayant purgé de toutes ces erreurs selon son intention : de sorte que ce livre, qui a maintenant un cours tout libre, contient ces propositions, outre plusieurs autres furieuses qu’il n’est pas temps de rapporter maintenant : « que le roi doit être excommunié et déposé, s'il la mérité; que pour savoir s’il la mérité il faut en juger par le prudent avis des gens de piété et de doctrine; et qu’il doit être excommunié et privé de ses États, s'il viole les priviléges accordés aux religieux. » Ainsi la Sorbonne s'étant soulevée contre ces maximes détestables, et contre les autres qui y sont encore, ils la jouèrent insensiblement, premièrement en faisant, par leurs artifices, qu’elle ne prit point connoissance de cette affaire, sous prétexte d'une censure de Rome, et en éludant ensuite cette censure en la manière que nous venons de dire, qui est si familière aux jésuites.

Ils en usèrent de la même sorte sur la condamnation que la Faculté de Louvain fit de cette proposition, « qu’il est permis à un religieux de tuer ceux qui sont prêts à médire, ou de lui, ou de sa communauté , s’il n’y a que ce moyen de l’éviter. » Ce fut ce que le P. L'Amy, jésuite, osa avancer dans la théologie qu’il composa selon la méthode présente de l’école de la société de Jésus : « Juxta scholasticum hujus temporis « societatis methodum. » Car au lieu que ces pères devoiënt être portés, non-seulement par piété, mais encore par prudence, à supprimer cette doctrine et à en prévenir la censure : bien loin d'agir de la sorte, ils résistèrent de toutes leurs forces et à la Faculté qui la censura comme pernicieuse à tout le genre humain, et au conseil souverain de Brabant, qui l'y avoit déférée. Il n’y eut point de voie qu’ils ne tentassent. Ils écrivirent incontinent de tous côtés pour avoir des approbateurs, et les opposer à cette Faculté. Ce qui rendit cette question célèbre par toute l'Europe, comme dit Caramuel, Fund. 1v, p. 542, où il rapporte cette lettre, que leur P. Zergol lui en écrivit en ces termes : « Cette doctrine, dit ce jésuite, a été censurée bien rudement, et on a même défendu de la publier. Ainsi j'ai été prié de m'adresser aux savans et aux illustres de ma connoissance. J'écris donc à plusieurs docteurs, afin que, s’il s’en trouve beaucoup qui approuvent ce sentiment, ce juge sévère, qui n’a pu être éclaire par la solidité des raisons, le soit par la multitude des docteurs. Mais je me suis voulu d’abord approcher de la lumière du grand Caramuel, espérant que si ce flambeau des esprits approuve cette doctrine, ses adversaires seront couverts de confusion, rubore suffundendos , d’avoir osé condamner une opinion dont le grand Caramuel aura embrassé la protection. »

On voit en cela l'esprit de ces pères, et les bassesses où ils se portent pour trouver les moyens de résister aux condamnations les plus justes et les plus authentiques. Mais cette première résistance leur fut inutile. On ne s'arrêta point à la multitude de ces docteurs qui les secoururent

ro) SIXIÈME FACTUM

en foule ; et encore que Caramuel eût décidé nettement en ces termes : « La doctrine du P. L’Amy est seule véritable, et le contraire n’est pas seulement probable : c’est l'avis de tout ce que nous sommes de doctes.» Malgré tout cela le livre du P. L’Amy demeura condamné; et l’ordre fut si exactement donné par le conseil de Brabant d’en ôter cet article, que ces pères n’eurent plus de moyen de s’en défendre. Ne pouvant donc plus s’en sauver par une désobéissance ouverte, ils pensèrent à l’éluder par une obéissance feinte, en ne faisant autre chose que retrancher la fin de cette proposition, et laissant le commencement, qui la comprend tout entière : de sorte que, malgré la première Faculté de Flandre et le conseil souverain du roi d'Espagne, on voit encore aujourd’hui, dans le livre de ce P. L’Amy, cette doctrine horrible : «qu’un religieux peut défendre son véritable honneur, même par la mort de celui qui veut le déshonorer, efiam cum morte invasoris, s’il ne peut l'empêcher autrement.» Ce qui n’est que la même chose que la première proposition que nous avons rapportée : « qu’un religieux peut tuer celui qui veut médire de lui ou de sa communauté, » laquelle subsiste ainsi dans le premier membre, et y subsistera toujours; car qui entreprendroit pour cela une nouvelle guerre contre des gens si rebelles et si artificieux ?

Voilà comme ils échappent aux condamnations de leurs plus détestables maximes, par des soumissions feintes et imaginaires; et c’est pourquoi, quand nosseigneurs les prélats de France leur ont voulu faire donner des déclarations sur des points importans, ils ont observé soigneusement de ne point laisser de lieu à leurs fuites et à leurs équivoques. Mais, s’ils ont bien eu le pouvoir de leur en faire donner d’exactes, ils n’ont pas eu celui de les empêcher de les violer. Les exemples en seroient trop longs à rapporter. Tout le monde sait leur procédé sur les livres d'Angleterre contre la hiérarchie, qu’ils furent obligés de désavouer par leurs PP. de La Salle, Haïineuve, Maïllant, etc., et qu’ils ont depuis reconnus publiquement et avec éloge dans un livre célèbre, approuvé par leur général, où ils traitent les évêques d’opiniâtres et de novateurs, contumaces, novatores. Et quelque solennelle que fût cette autre déclaration qu’ils signèrent en présence de feu M. le cardinal de Richelieu, qu’ils ne pouvoient ni ne devoient confesser sans l’approbation des évêques, ce qui est formellement décidé par le concile de Trente, ils la violèrent aussi solennellement dans le livre du P. Bauny, et ensuite plus insolemment dans celui du P. Cellot, lequel ayant été forcé de se rétracter , il fut bientôt soutenu de nouveau par le P. Pintereau dans sa réponse à leur Théologie morale (II° part., p. 87), où il dit que «les jésuites n’ont pu et n’ont dû renoncer au droit qu’ils ont de confesser sans avoir obtenu l’approbation des évêques ; et que le P. Bauny et les autres sont louables de maïntenir par leurs écrits ce pouvoir, qu’on ne leur dispute que par jalousie.» Et nos confrères d'Amiens viennent de présenter requête le 5 de ce mois à M. leur évêque, où ils se plaignent, entre autres choses, de ce que le P. Poignant a enseigné depuis peu, dans leur collége, cette même doctrine, qu’on les a obligés si souvent de rétracter : tant il est impossible à l’Église d’arracher de ces pères

une erreur où ils sont une fois entrés : tant ce principe est vivant dans leur société, qu’ils doivent tous défendre ce qu’un des leurs à mis une fois dans ses livres.

L'exemple que leur grand flambeau Caramuel en rapporte, en pensant leur faire honneur, est remarquable. C’est sur un cas effroyable de la doctrine du même P. L’Amy, savoir : «Si un religieux, cédant à la fragilité, abuse d’une femme de basse condition, laquelle tenant à honneur de s'être prostituée à un si grand personnage, honori ducens se prostituisse tanto viro, publie ce qui s’est passé, et ainsi le déshonore : si ce religieux peut la tuer pour éviter cette honte ?» Ne sont-ce pas là de belles questions de la morale de Jésus-Christ? et ne doit-on pas gémir de voir la théologie entre les mains de cette sorte de gens, qui ia profanent si indignement par des propositions si infâmes ? Et qui pourra souffrir que toute cette société s’arme pour les défendre par cette seule raison que leurs pères les ont avancées ? C’est cependant ce qu'ils ne feignent point de déclarer, comme on le voit dans Caramuel, Fund. LV, p. 551, où il rapporte l'opinion d’un de ces pères sur ce cas horrible, qui mérite d’être considérée; la voici: «Le P. L’Amy eût pu omettre cette résolution ; mais puisqu'il l’a une fois imprimée, il doit la soutenir, et nous devons la défendre, comme étant probable; de sorte que ce religieux peut s’en servir pour tuer cette femme, et se conserver en honneur : « Potuisset Amicus hanc resolutionem omisisse; at semel «impressam debet illam tueri, et nos eamdem defendere. » Si l’on pèse le sens de ces paroles, et qu’on en considère les conséquences , on verra combien nous avons de raison de nous opposer à une compagnie si étendue, si remplie de méchantes maximes et si ferme dans le dessein de ne jamais s’en départir.

Nous avons voulu faire paroître cette étrange liaison qui est entre eux par plusieurs exemples, afin qu’on voie que ce qu'ils font aujourd’hui pour l’Apologie, n’est pas un emportement particulier où ils se soient laissés aller par légèreté, mais l’effet d’une conduite constante et bien méditée, qu’ils gardent régulièrement en toutes rencontres ; et qu’ainsi c’est en suivant l'esprit général qui les anime que le P. de Lingendes, qui à eu la principale direction de la défense de VApologie, a fait tant de démarches pour la soutenir, et en Sorbonne et ailleurs; et qu’en sollicitant MM. les vicaires généraux pour éviter la censure de ce livre, et leur présentant une déclaration captieuse qui fut rejetée, il ne feignit pas de leur dire tout haut ce qu’il a dit en tant d’autres lieux, «qu’ils étoient fâchés du bruit que ce livre causoit, mais que maintenant ils y étoient engagés, et que, puisque ce livre avoit été fait pour la défense de leurs casuistes, ils étoient obligés de le soutenir. »

Il faudroit avoir bien peu de lumière pour ne pas voir de quelle conséquence est cette maxime dans une société qui est remplie de tant d’opinions condamnées, qui, malgré toutes les censures et les défenses des puissances spirituelles et temporelles, est résolue de ne jamais les retracter ; qui fait gloire de soufirir plutôt toutes sortes de violences aue de les désayvouer; et qui se roïdit tellement contre le mal qui iut en

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