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arrive, qu’elle prend sujet de là de comparer ses souffrances à celles de Jésus- Christ et de ses martyrs. C’est là le comble de la hardiesse; mais qui leur est devenu ordinaire, et qu’ils renouvellent dans leur dernier écrit. « Notre société, disent-ils (p. 2), ne souffre qu'après le Fils de Dieu , que les pharisiens accusoient de violer la loi. Il est honorable aux jésuites de partager ces opprobres avec Jésus-Christ ; et les disciples ne doivent pas avoir de honte d’être traités comme le maître. »
Voilà comme cette superbe compagnie tire sa vanité de sa confusion et de sa honte. Mais il faut réprimer cette audace tout à fait impie, doser mettre en parallèle son obstination criminelle à défendre ses erreurs, avec la sainte et divine constance de Jésus-Christ et des martyrs à souffrir pour la vérité. Car quelle proportion y a-t-il entre deux choses si éloignées ? Le Fils de Dieu et ses martyrs n’ont fait autre chose qu’établir les vérités évangéliques, et ont enduré lés plus cruels supplices et la mort même par la violence de ceux qui ont mieux aimé le mensonge. Et les jésuites ne travaillent qu’à détruire ces mêmes vérités, et ne souffrent pas la moindre peine pour une opiniâtreté si punissable. Il est vrai que les peuples commencent à les connoître ; que leurs amis en gémissent ; que cela leur en Ôte quelques-uns, et que leur crédit diminue de jour en jour. Mais appellent-ïls cela persécution? Et ne devroientils pas plutôt le considérer comme une grâce de Dieu, qui les appelle à quitter tant d’intrigues et tant d’engagemens dans le monde que leur crédit leur procuroit, et à rentrer dans une vie de retraite plus conforme à des religieux , pour ÿ pratiquer les exercices de la pénitence, dont ils dispensent si facilement les autres ?
S'ils étoient chassés de leurs maisons, privés de leurs biens, poursuivis, emprisonnés, persécutés (ce que nous ne souhaitons pas, sachant que ces rigueurs sont éloignées de la douceur de l’Église), ils pourroient dire alors qu’ils souffrent; rnais non pas comme chrétiens, selon la parole de saint Pierre; et ils n’auroient droit de s'appeler ni bienheureux ni martyrs pour ce sujet: puisque le même apôtre ne déclare heureux ceux qui souffrent que lorsqu'ils souffrent pour la justice : « Si « propter justitiam, beati; » et que, selon un grand Père de l’Église, et grand martyr lui- -même, ce n’est pas la peine, mais la cause pour laquelle on endure, qui fait lés martyrs, « non pœna, sed causa. » (Saint Cy prien. )
Mais les jésuites sont si aveuglés en leurs erreurs, qu’ils les prennent pour des vérités, et qu'ils s’imaginent ne pouvoir souffrir pour une meilleure cause. C’est l'extrême degré d’endurcissement. Le premier, est de publier des maximes détestables. Le second, de déclarer qu’on ne veut point les condamner, lors même que tout le monde les condamne. Et le dernier, de vouloir faire passer pour saints et pour compagnons des martÿrs, ceux qui souffrent la confusion publique , pour s’obstiner à les défendre. Les jésuites sont aujourd'hui arrivés à cet état. Nous ne croyons pas qu’on puisse avoir des sentimens de picté dans ie cœur, sans avoir une sainte indignation contre une disposition si criminelle et si dangereuse. Il est question, en cette dispute, d'erreurs qui renversent la morale chrétienne dans les points les plus importans; et
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une société entière de prêtres, qui gouvernent une infinité de consciences, prétend qu’il lui est glorieux de souffrir pouf ne jamais s’en rétracter. Il faut assurément être tout à fait insensible aux intérêts de l’Église, pour ne point s’en émouvoir. Ceux qui n’ont point de connoissance de ces désordres, et qui regardent seulement en général Îe bien de la paix, peuvent peut-être s’imaginer qu’elle seroit préférable à ces disputes. Mais d'ouvrir les yeux à ces désordres, et, en les envisageant en leur entier, vouloir demeurer en repos, sans en arrêter le cours, c’est ce que nous croyons incompatible avec l’amour de la religion et de Église. Si nous ne regardions que notre intérêt, les choses sont à notre égard dans un état si avantageux, que nous aurions tous sujet d’être satisfaits. Mais comme la vérité ne l’est pas, nous devons solliciter pour elle; et nous avons sujet de craindre, selon la parole de saint Augustin, qu’au lieu que ceux qui sont insensibles à sa défense, peuvent accuser notre zèle d’excès, elle ne l’accuse de tiédeur , et ne crie que ce n’est pas encore là assez pour elle : « Hoc illi nimium dicunt esse : ipsa autem « veritas fortasse adhuc dicat, nondum est satis. »
Et, en effet, si on compare ce que nous avons dit à ce qu'ont dit ceux qui ont eu le plus de charité pour ces pères, lorsqu'ils ont été obligés de parler contre leurs égaremens, on y trouvera une différence extrême.
Quand on proposa à la Faculté de théologie de Paris leur établissement en France, et qu’elle en eut considéré les conséquences, elle en parla d’une manière si forte, que je ne sais si nous somimes excusables de n’en parler que comme nous faisons, en l’état où ils sont devenus aujourd’hui. Et leurs propres généraux, qui ont eù tant d’afñnour pour eux, mais qui ont vu aussi la corruption qui s’y glissoit, leur ont écrit d’une telle sorte, que, si nous étions jamais obligés de le faire paroître, on verroit ce que la charité fait dire, et comment elle sait soutenir avec vigueur la cause de la vérité blessée. Personne n’en est mieux informé que ces pères mêmes ; et c’est pourquoi il y à apparence qu’ils ne nous engageront pas à nous justifier sur cela. Mais pour nous justifier envers Dieu , nous sommes obligés de demeurer dans nos preïniers sentimens, et de leur répéter ici ce que nous leur avons dit dans un de nos écrits : Qu’aussitôt qu’ils voudront renoncer à l’Apologie , nous les embrasserons de tout notre cœur : qu’il ne suffit pas qu’ils reconnoissent qu’on est obligé d’aimer Dieu, et qu’il ne faut pas calomnier son prochain. (Ils le diront tant qu’on voudra, parce qu’ils embrassent toutes les opinions, vraies et fausses ; c’est par là qu’ils amusent ceux qui ne sont pas insiruits du fin de leurs maximes ; et c’est ce que nous voulons que tout le monde connoisse, afin qu’on ne se laisse pas surprendre à leurs rétractations équivoques.) Mais qu’il faut qu’ils déclarent, que les opinions de ceux qui disent qu’on peut être sauvé sans aïmer Dieu, qu’on peut tuer, calomnier, etc., sont fausses et détestables ; et qu’enfin ils condamnent la doctrine de la probabilité, qui les enferme toutes ensemble. Et alors nous quitterons nos poursuites : mais jamais autrement. Car ils doivent s'attendre de trouver en nous une cofstance aussi infatigable à les presser de renoncer à ces erreurs. qu’ils auront d’obstination à 1es
défendre ; et qu avec la grâce de Dieu, ce dessein sera toujours celui des pasteurs de l’Église, tant que ces méchantes opinions seront les sentimens des jésuites.
A Paris, le 24 juillet 1658.
Des curés de Paris, ou Journal de tout ce qui s’est passé, tant à Paris que dans les provinces, sur le sujet de la morale et de l’Apologie des casuistes, jusques à la publication des censures de nosseigneurs les archevéques el évêques, et de la Faculté de théologie de Paris.
Comme la morale des nouveaux casuistes est un des plus grands maux qui aient été répandus jusques ici dans l’Église, et dont les erreurs sont d'autant plus capables de corrompre les fidèles, qu’elles ne sont pas sur des points de théologie disproportionnés à l'intelligence des peuples, mais sur des points les plus populaires et les plus conformes aux inclinations corrompues de la nature : les pasteurs ont eu une obligation indispensable de parler en cette rencontre; parce que le silence, qui est quelquefois utile dans les matières hautes et cachées, eût été criminel et inexcusable en cette occasion. C’est pourquoi, afin de faire voir à tout le monde, que nous ni nos confrères des provinces, navons rien omis pour nous acquitter de notre devoir, nous avons jugé à propos de donner un récit de tout ce qui a été fait jusqu'ici sur ce sujet.
Les écrits intitulés : Lettres écrites à un Provincial par un de ses amis, ayant paru en l’année 1656, qui découvroient un grand nombre de pernicieuses maximes , tirées des livres des nouveaux casuistes, M. de Saint- Roch, syndic des curés de Paris, en donna avis en leur assemblée ordinaire du 12 mai 1656, et dit que, si les propositions contenues dans ces lettres étoient fidèlement tirées des casuistes , il jugeoit que la compagnie devoit demander la condamnation de ce, pernicieuses maximes; et que s’il n’étoit pas véritable qu’elles fussent des auteurs auxquels elles étoient attribuées , il falloit demander la condamnation des lettres mêmes. Mais comme il n’y avoit point en ce temps-là de vicaires généraux dans le diocèse, le dessein des curés ne put avoir alors son effet, de sorte qu’ils furent par nécessité obligés de le différer.
Cependant M. du Four, abbé d’Aulney, et qui étoit alors curé de Saint-Maclou de Rouen, ayant parlé avec beaucoup de zèle et de courage contre ces propositions dans quelques-uns de ses sermons, et entre autres dans celui qu’il prononça au synode de Rouen le 30 mai de la même année, en présence de plus de douze cents curés. et de M. l’archevêque même, les jésuites s’en trouvèrent étrangement offensés par le seul intérêt qu’ils prenoient à la défense de ces maximes ; car il n’avo“ pas été dit d’eux une seule parole dans ces sermons. Ils en firent donc un grand bruit : et le P. Brisacier , recteur du collége de la même ville, présenta requête à M. :’archevèque, contre M. du Four : ce qui
étant venu à la connoissance des curés de Rouen, ils crurent être obligés de prendre part à cette querelle de leur confrère, attaqué en une partie qui les touchoit également, puisqu’ils ont intérêt de veiller à la bonne doctrine et à la pureté des mœurs, d’où dépend le salut des âmes qui leur sont commises.
Mais pour procéder mürement en cette affaire, et ne pas s’y engager mal à propos, ils délibérèrent, dans une de leurs assemblées, de consulter les livres d’où les Lettres provinciales rapportent ces propositions, afin d’en faire des recueils et des extraits fidèles, et d’en demander la! condamnation par des voies canoniques, si elles se trouvoient dans les casuistes, de quelque qualité et condition qu'ils fussent : et, si elles ne s'y trouvoient pas, abandonner cette cause, et poursuivre au même temps la censure des Lettres au Provincial, qui alléguoient ces doctrines , et qui en citoient les auteurs.
Six d’entre eux furent nommés de la compagnie, pour s’employer à ce travail. Ils y vaquèrent un mois entier avec toute la fidélité et l’exactitude possible; ils cherchèrent les textes allégués. Ils les trouvèrent dans leurs originaux et dans leurs sources, mot pour mot comme ils étoient cités : ils en firent des extraits, et rapportèrent le tout à leurs confrères dans une seconde assemblée, en laquelle, pour une plus grande précaution , il fut arrêté que ceux d’entre eux qui voudroient être plus éclaircis sur ces matières, se rendroient, avec les députés, en un lieu où étoient les livres, pour les consulter derechef, et en faire telles conférences qu’ils voudroient. Cet ordre fut gardé, et les cinq ou six jours suivans, il se trouva dix ou douze curés à la fois, qui firent encore la recherche des passages, qui les collationnèrent sur les auteurs, et en. demeurèrent satisfaits, comme tout cela est rapporté dans une lettre écrite par un des curés de Rouen, et imprimée avec la requête qu’ils présentèrent au nom de leur compagnie, et d’autres procédures qu’ils ont faites dans la poursuite de cette affaire.
Sur cela les curés de Rouen résolurent de présenter requête en leur nom pour la condamnation de ces maximes impies; et M. leur archevêque, suivant les conclusions de son promoteur général, et de l'avis de son conseil, considérant que cette affaire touchoit toute l’Église, et que le clergé étoit alors assemblé à Paris, renvoya l'affaire à l’assemblée générale , et même députa un de ses grands vicaires pour y présenter de sa part cette requête, et les extraits de ses curés.
Cependant les curés de Paris, qui veilloient de leur part pour garantir leurs peuples de ces corruptions, furent derechef avertis par M. le curé de Saint-Roch, syndic, qu’il étoit temps de donner ordre aux maux qui menaçoient l’Église, et de penser à chercher les moyens pour en arrêter le progrès. Les curés de Rouen, qui espérèrent beaucoup d'assistance des curés de Paris, leur écrivirent; et M. le curé de Saint-Paul présenta le septième jour d'août 1656, en leur assemblée ordinaire qu’ils font tous les mois, pour aviser aux besoins de leurs paroisses, une lettre qu’il recut de M. du Four, au nom de ses confrères les curés de Rouen, pour prier tous ceux de Paris de les assister de leurs conseils, et d’intervenir avec eux pour la défense de l'Évangile. Il fut arrêté que M. de
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Saint-Paul leur témoigneroit la consolation que toute la compagnie avoit reçue de leur lettre, et l’assistance qu’ils pouvoient espérer d’eux.
Dans le mois de septembre suivant, les curés de Paris donnèrent avis aux curés des provinces, de cette mauvaise morale qui menaçoit toute l'Église, afin qu’avec la permission de nosseigneurs leurs prélats, ils s'unissent à eux, et intervinssent dans la défense de cette cause. Sur quoi les curés de Paris recurent en bonne forme, et gardent en leurs registres les procurations des curés d’un grand nombre de villes des plus considérables du royaume. ,
M. le curé de Saint-Roch ayant remontré à leur assemblée que, pour procéder en cette affaire plus müûrement et d’une manière irréprochable, il étoit important d'examiner les livres mêmes des casuistes, d’en extraire fidèlement les propositions pour demander la censure à l’assemblée générale du clergé, qui étoit déjà saisie de cette affaire, et d’en députer quelques-uns à cet effet : il fut conclu qu’on présenteroiït requête à M. le grand vicaire, pour lui demander la condamnation de cette doctrine, ou le renvoi de l'affaire à l’assemblée générale du clergé.
On députa ensuite plusieurs curés pour examiner les propositions, lesquels y ayant travaillé, et extrait trente-huit propositions de divers auteurs, il fut délibéré qu’ils les présenteroient à l’assemblée pour en demander la condamnation; ce qu’ils firent, et quelque temps après ils en présentèrent encore plusieurs autres avec une remontrance à nosseigneurs de l’assemblée, qui leur fut portée le 24 novembre, signée par MM. de Saint-Roch et des Saints-Innocens, syndics : l'assemblée nomma nosseigneurs l’archevêque de Toulouse, et les évêques de Montauban, de Coutance, de Vannes et d’Aire, pour faire droit sur la requête des curés et sur leurs extraits.
Ces propositions parurent si horribles à tout le monde, qu’on s’attendit d’en voir bientôt une condamnation célèbre; et on l’auroit obtenue en effet si le grand nombre qui s’en trouva, et le peu de loisir qu’avoit alors l'assemblée, qui étoit continuellement pressée de finir, n’en eussent Ôôté le moyen. Mais nosseigneurs les prélats, voyant qu’il n’étoit pas en leur pouvoir de rendre alors cette justice, voulurent au moins faire connoître à toute l’Église qu’ils n’avoient manqué que de temps; et pour cela ils ordonnèrent que les Instructions de saint Charles seroient imprimées par l’ordre du clergé, avec une lettre circulaire à tous nosseigneurs les prélats, qui serviroit de préjugé de leurs sentimens, et comme d’un commencement de condamnation de toutes ces maximes en général, en attendant que le temps s’offrît de la faire plus solennelle.
En effet, les Instructions de saint Charles furent imprimées par le commandement de l’assemblée, et par leur imprimeur ordinaire, en 1657, avec cet extrait du procès verbal :
« Du jeudi, premier jour de février, à huit heures du matin, M. l’archevêque de Narbonne, président; M. de Cyron à dit: Que suivant l’ordre de lassemblée, il avoit fait venir de Toulouse le livre des Instructions pour les confesseurs, dressées par saint Charles Borromée, et traduites en françois par feu M. l’archevèque de Toulouse pour la
conduite des confesseurs de son diocèse. Et plusieurs de MM. les prélats qui ont lu ledit livre, ayant représenté qu’il seroit très-utile, et principalement en ce temps où l’on voit avancer des maximes si pernicieuses et si contraires à celles de l'Évangile, et où il se commet tant d'abus en l'administration du sacrement de pénitence, par la facilité et l'ignorance des confesseurs ; l'assemblée a prié M. de Cyron de prendre soin de le faire imprimer, afin que cet ouvrage, composé par un si grand saint, avec tant de lumière et de sagesse, se répande dans les diocèses, et qu’il puisse servir comme d’une barrière pour arrêter le cours des opinions nouvelles, qui vont à la destruction de la morale chrétienne. » Voilà tout ce que nosseigneurs les évêques purent faire : ils ont témoigné à tout le monde le regret qu’ils ont eu de ne pas avoir eu le temps de consommer cette affaire; et ils continuent tous les jours de le témoigner, comme a fait encore M. de Couserans par cette Réponse de M. l’évéque de Couserans à la lettre de MM. les curés de Paris.
« Messieurs,
« J’ai fait part à MM. d’Aleth, de Cominges et de Bazas, de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et que M. le ruré de Saint- Roch a pris la peine de me faire tenir; ils vous en rendent leurs trèshumbles grâces. Ils y ont vu, ayec une joie sensible, vos généreux sentimens pour notre commune censure contre l’Apologie des casuistes ; c’est un acte de justice publique que nous devions à la doctrine enseignée par Jésus-Christ dans son Évangile, de la défendre en cette occasion contre les dogmes d’une morale relâchée qui eorrompt les mœurs des fidèles, qui met l’homme en la main de son cœur et de sa raison, pour en suivre les conseils souvent criminels, et toujours suspects, depuis que le péché a répandu son venin dans ces deux facultés. Vous, messieurs, avez été les premiers qui avez été touchés de l’outrage qu’alloit recevoir, par cette morale funeste, toute l’Église du Fils de Dieu. Je suis témoin de ce cri charitable de votre gémissement, qui vint frapper l’oreille de ces pères assemblés en la dernière assemblée du clergé, où j’avois l’honneur d’être un des députés; vous leur en portâtes les plaintes, elles émurent les cœurs sensiblement, et je sais que, sans l’obligation qui les engagea pour lors de se séparer, leurs délibérations eussent confirmé toutes les vôtres sur ce sujet, et qu’ils eussent proscrit par une censure publique cette doctrine de relâchement et d’iniquite. Toute la postérité chrétienne bénira votre zèle; les évêques, qui sont les dépositaires légitimes de la puissance de Jésus-Christ, se souviendront toujours, ayec les sentimens d’une reconnoissance particulière, de ce courage fort, persévérant et invincible, qui vous a fait soutenir tant de fois son autorité en la cause de l’épiscopat, en ces rencontres si difficiles. Je loue Dieu, messieurs, de m'avoir donné lieu d’être le spectateur en vous de tous ces nobles sentimens pendant les cinq années de mon agence, et durant le cours de notre dernière assemblée. Je vous confesse que cette vue, qui m’a laissé une profonde estime de vos personnes pour toute ma vie, m’a donné des mouvemens de
force pour essayer de faire l’œuvre de mon ministère. Je prie la miséricorde de celui qui a daigné m’y appeler au milieu de ma profonde indignité, de vouloir m’en rendre digne; je vous demande pour cela auprès de lui les intercessions efficaces de votre vertu, et de croire que je suis, avec un respect très-véritable,
« Messieurs,
« Votre très-humble et très-affectionné serviteur, « BERNARD, évêque de Couserans.
« De Couserans, ce 20 décembre 1658, »
Ce fut alors que les défenseurs de ces nouvelles doctrines les voyant condamnées par les prélats, et décriées parmi les peuples, se persuadèrent que pour relever le crédit de leurs casuistes, il falloit les soutenir par quelque ouvrage considérable.
Ce dessein ne fut pas si secret que quelques-uns ne s’en ouvrissent à leurs amis, et l’on saït qu’en plusieurs villes les jésuites se vantèrent publiquement, quelque temps devant que l’Apologie parût, qu’il viendroit bientôt un livre qui renverseroit tout ce qu’on auroit écrit contre la morale de leur société. Et lorsqu'il fut en état d’être imprimé, les jésuites mêmes en demandèrent le privilége à M. le chancelier, qui le leur refusa, et qui a témoigné depuis combien il désapprouvoit ce mal. heureux ouvrage. Les mêmes jésuites sollicitèrent M. Grandin et M. Morel, docteurs de Sorbonne, pour en tirer l'approbation, qu’ils refusèrent pareïllement. Mais ceux qui avoient espéré un si grand succès de ce livre, ne laissèrent pas pour cela de se résoudre à le produire.
On vit donc paroître, sur la fin de l’année 1657, ce livre intitulé : Apologie pour les casuistes contre les calomnies des jansénistes, dont le dessein étoit de combattre les Lettres au Provincial sur les points qu’elles avoient représentés comme étant contraires à l'esprit de l’Évangile.
Cet apologiste prend pour cela une voie toute différente de ceux qui avoient écrit avant lui; car il ne prétend plus qu’on ait falsifié la doctrine des casuistes; mais, reconnoissant de bonne foi qu’elle étoit telle qu’on l’a représentée, il la soutient comme étant au moins probable, et par conséquent sûre en conscience.
Encore que ce livre ne se vendit pas publiquement, parce qu’il n’avoit pas de privilège, on n’avoit pas néanmoins de peine à en recouvrer, les jésuites ayant bien voulu le débiter et le vendre eux-mêmes dans leur collége de Clermont à Paris, où un grand nombre de personnes en ont fait acheter autant qu’ils en ont voulu. Ces pères, de plus, en donnèrent en même temps, tant à Paris qu’à Rouen, et aux autres villes du royaume, à beaucoup de magistrats et à beaucoup de personnes de qualité, comme le plus excellent ouvrage qui eût paru depuis longtemps.
Mais il en arriva le contraire de leur prétention, car ce livre ne fit qu'augmenter l’aversion qu’on avoit déjà conçue pour les maximes des casuistes; et les personnes de qualité furent étrangement scandalisées de la hardiesse avec laquelle on les y représentoit de nouveau comme
des vérités de la morale chrétienne, ainsi qu’il est porté dans le titre même de cette Apologie.
Il ne se passa rien sur ce sujet jusqu’au commencement de l’année 1658, que les curés de Paris étant émus, tant par l'horreur que leur avoit causée la lecture de ce livre, que par les plaintes qu’ils en recevoient tous les jours, prirent dessein d'apporter quelques remèdes aux mauvaises suites qu’il pouvoit avoir.
L'ouverture en fut faite par leurs syndics, MM. les curés de Saint- Roch et des Saints-Innocens, le lundi 7 janvier, en leur assemblée ordinaire. Ils y représentèrent, ainsi qu’il est porté par leur registre, que depuis peu de jours il se débitoit sous main, sans nom d’auteur ni d’imprimeur, un livre intitulé : Apologie pour les casuistes, dans lequel il y avoit grand nombre de fausses et dangereuses propositions, nonseulement contre la conduite et le salut des âmes et contre les bonnes mœurs, mais même contre la sûreté publique; et qu’ainsi, non-seulement M. le cardinal de Retz, archevêque de Paris, où MM. ses grands vicaires, mais aussi les magistrats et les juges, avoient grand intérêt à la condamnation de cette pernicieuse Apologie. Et sur ce rapport, la compagnie, comme il est dit dans le registre, ne voulant pas oublier son zèle ordinaire dans la poursuite d’une affaire de cette qualité, résolut de s'adresser tant à MM. les vicaires généraux pour leur faire plainte de ce libelle, et en demander la censure, qu’à MM. les gens du roi, pour leur dénoncer ce pernicieux livre, et demander et suivre leurs ordres dans la poursuite de cette affaire. Et pour cet effet la compagnie députa MM. de Saint-Paul, de Saint-Roch, syndic, de Saint-André des Arcs, des Saints-Innocens, de Saint-Eustache, de Saint-Ghristophe, de Saint-Médard et de Saint-Pierre aux Bœufs, pour en conférer ensemble, vérifier sur le livre même les extraits de quelques-unes de ces dangereuses propositions, les porter, tant à MM. les vicaires généraux qu’à MM. les gens du roi, et en poursuivre incessamment la condamnation; même s'adresser à MM. le doyen et le syndic de la Faculté, afin qu'ils le dénonçassent et qu’ils en fissent leur rapport à la Faculté, pour avoir la censure d’une si malheureuse doctrine.
Ensuite de cette résolution, les députés, ayant travaillé aux extraits, allèrent trouver les personnes auxquelles la compagnie leur avoit ordonné de s’adresser ; et le lundi 4 février 1658 , les curés s’étant assemblés, M. de Saint-Roch ayant fait la lecture de deux requêtes dressées par ordre de la compagnie, et suivant la conclusion du lundi 7 janvier, l'une à MM. les vicaires généraux, et l’autre au parlement pour la condamnation du livre intitulé : Apologie pour les casuistes, etc., il fut résolu que ces requêtes seroient signées par les curés qui étoient présens à l’assemblée, et qu’elles seroient aussi envoyées à ceux qui ne sy étoient pas trouvés, pour être signées, parce qu'il s’agissoit d’une affaire qui les touchoit tous également.
Le même M. de Saint-Roch représenta encore qu’un factum étant une chose qui pouvoit beaucoup servir dans la poursuite de cette affaire, la compagnie en avoit fait dresser un pour faire voir les causes et les motifs de ses justes procédures contre ce pernicieux libelle. Sur quoi les
huit députés qui ont été nommés, furent priés de le voir et de le faire imprimer pour être distribué partout où il seroit à propos. 1
Deux jours après cette assémblée le roi manda les curés de Saint-Paui et de Saint-Roch, qui, étant arrivés au Louvre, furent conduits dans la chambre de M. lé cardinal, où étoit le roi avec Son Éminence, M. le chancelier, M. Servien, M. le procureur général et M. de Brienne. Le roi dit aux curés qu’il les avoit mandés sur le sujet que M. le chancelier leur diroit. M. le chancelier dit que le roi vouloit être informé de ce qui s’étoit passé dans leur assemblée du lundi dernier. Les curés répondirent que sur le rapport fait par les syndics qu’un livre abominable commençoit à paroître, qui alloit à la destruction de toute la morale chrétienne et de la sûreté publique, ils avoient résolu d’en poursuivre la condamnation, et signé pour cela deux requêtes, l’une à MM. les vicaires généraux, et l’autre au parlement.
M. le cardinal demanda pourquoi on avoit eu recours au parlement. Que si M. l’archevêque étoit présent, les curés auroient eu recours à lui; qu’ainsi, en son absence, ils devoient se contenter de recourir à ses vicaires généraux.
Les curés répondirent que, comme l’Apologie n’alloit pas seulement contre les principes de la religion chrétienne, mais encore contre les lois civiles par les permissions qu’elle donne de voler et de tuer, ce livre devoit être condamné non-seulement par les juges ecclésiastiques, mais encore par les séculiers; outre qu’étant rempli de calomnies et d’injures contre les personnes des curés, pour détourner les peuples de la croyance qu’ils devoient avoir en eux, ils étoient obligés, par le devoir de leurs charges, d’en poursuivre l’imprimeur et l’auteur, pour leur faire faire réparation de ce scandale, dont MM. les vicaires généraux ni la Faculté de théologie ne pouvant connoître, ils avoient été conseillés de présenter leur requête au parlement.
M. le cardinal repartit que tant pour l'information que pour la réparation d'honneur, les curés pouvoient s'adresser à l’official. Les curés répondirent qu’ils n’avoient osé s’adresser à M. l’official, et que la raison qui les avoit retenus étoit, qu'ayant un peu auparavant un sujet pareil de se plaindre du P. Bagot, jésuite, qui les avoit traités dans un livre d’une manière aussi outrageuse, ils s’étoient adressés à M. l’official pour en avoir justice; mais nonobstant que le P. Bagot eût mis procureur, et qu’il y eût trois appointemens donnés à l'audience avec lui, il ne laissa pas de $e pourvoir au conseil, et y obtint un arrêt sur requête au rapport de M. Balthasar, frère du P. Balthasar, jésuite, en date du troisième jour d'août 1657, signifié aux syndics, par lequel le P. Bagot avoit été déchargé de l’assignation, et défense faite aux curés de plus user de telles voies, et à l’official d’en connoître, à eine de nullité des procédures, de cassation des sentences, et de tous dépens, dommages et intérêts; et que c’est ce qui les avoit retenus de s'adresser à M. l’official, par la crainte d’un semblable arrêt, qu’il seroit aussi facile d’obtenir que le premier sans appeler les curés, ét en faveur d’un auteur qu'ils savent assurément être le P. Pirot, jésuite, et sur le sujet d’un livre dont les jésuites en corps se rendent les défenseurs.
Sur cela Son Éminence dit qu’il ne falloit pas souffrir que les curés de Paris fussent offensés par des livres injurieux, et supplia Sa Majesté de commander que l'arrêt dont ils se plaignoient fût cassé et révoqué . ce que le roi eut la banté d’ordonner à l'heure même.
Et quant au livre de VApologie dont il s’agissoit, M. le chancelier dit qu’on lui avoit demandé permission de l’imprimer, et qu’il avoit refusée. À quoi les curés repartirent que, puisqu'il connoissoit ainsi ceux qui lui avoient fait cette demande, il étoit de sa bonté et de sa justice de favoriser les curés dans la poursuite qu’ils faisoient contre des gens qui avoient contrevenu à ses ordres.
M. le cardinal dit que pour ce qui regarde la suppression du livre, et pour en empêcher la vente et les autres impressions, les curés pouvoient se contenter de l'ordonnance faite par M. le lieutenant civil, et publiée depuis peu de jours.
Les curés répondirent que tant s’en faut que cette ordonnance leur fût favorable , qu’elle leur étoit plutôt contraire; et qu’il y avoit apparence qu’elle avoit été sollicitée par les jésuites mêmes, parce qu’elle comprenoit dans une même condamnation, non-seulement lApologie, mais encore les écrits des curés de Paris, qu’ils avoient présentés à l'assemblée générale du clergé, et qui étoient imprimés en même volume avec les Lettres Provinciales, que cette ordonnance défendoit aussi : outre que dans les occasions où il s’agissoit de livres semblables à l’Apologie, qui vont contre la religion et l’État, on avoit accoutumé de s'adresser directement au Parlement, qui a le pouvoir de la police générale et souveraine; comme quand il avoit été question de condamner les livres de Santarel et de Mariana, jésuites. Et qu’il s’agissoit ici d’un livre plus dangeïeux que tous les autres, et dont la doctrine est préjudiciable, non-seulement au salut des âmes, mais aussi à la sûreté de la personne des rois et de leurs ministres.
Ensuite de quoi M. le chancelier dit aux curés que le roi vouloit qu'ils s’adressassent sur toutes choses aux grands vicaires, à l’official et à la Faculté, et que Sa Majesté n’avoit pas agréable qu’ils s’adressassent au Parlement, mais qu’elle manderoit à la Faculté de théologie de traveiller incessamment à l'examen et à la censure du livre.
Les curés, ayant appris la volonté du roi, promirent d’y obéir ponctuellement, et se retirèrent.
Le septième jour de février 1658, M. de Saint-Roch fut prié de se trouver chez M. le lieutenant civil, où, s’étant rendu, il le trouva accompagné de M. le lieutenant criminel et de M. le procureur du roi au Châtelet. M. le lieutenant civil lui demanda pourquoi MM. les curés de Paris ne s’étoient point adressés à eux pour la suppression du livre de V’Apologie pour les casuistes.
M. de Saint-Roch répondit que les curés avoient été conseillés de s'adresser à la justice et police du Parlement, comme souveraine et ordinaire en matière de livres d’une doctrine aussi méchante que celle de l’Apologie; que les curés ayant dessein, non-seulement de faire supprimer ce livre, mais aussi de le faire condamner au feu, à quot ils estimoient l'autorité de la cour être nécessaire, ils avoient cru devoir
s’y adresser : outre que M. le lieutenant civil, par son ordonnance du vingt-cinquième jour de janvier 1658, sans ouir les curés de Paris, ayant supprimé leurs requêtes, extraits et autres écrits avec les Lettres au Provincial, ils ont cru que cette ordonnance avoit été sollicitée et obtenue par les jésuites mêmes, afin d'éviter une plus sévère condamnation du Parlement. À quoi il ajouta plusieurs autres choses touchant les périlleuses conséquences de ce livre. Et s'adressant à M. le procureur du roi, il lui dit que ce seroit une chose digne de sa charge et de sa justice de requérir qu’il fût informé de l’auteur et de l’imprimeur de ce méchant livre : et le lendemain 8 février, on vit paroître une nouvelle sentence de M. le lieutenant civil, portant défenses réitérées de débiter, imprimer ou vendre l’Apologie pour les casuistes, sans qu’il y fût parlé des Lettres au Provincial.
Cependant les curés ne pouvant porter leurs plaintes au Parlement, selon l’ordre qu’ils en avoient reçu du roi, présentèrent leur requête à MM. les vicaires généraux, pour leur demander la censure de ce livre, signée de trente-un curés, et la publièrent avec un extrait des plus dangereuses propositions de ce livre, et un factum où, après avoir représenté les principales raisons qui les avoient obligés de s’élever avec plus de vigueur que jamais contre tant de pernicieuses maximes, dont les casuistes s’efforçcoient de ruiner et de corrompre toute la morale chrétienne, ils déclarent que « ce qui les pressoit le plus d'agir en cette rencontre étoit qu'il ne faut pas considérer ces propositions comme étant d’un livre anonyme et sans autorité, mais comme étant d’un livre soutenu et autorisé par un corps très-considérable : qu’encore qu’ils n’eussent jamais ignoré les premiers auteurs de ces désordres , ils n’avoient jamais voulu les découvrir, et qu'ils ne le feroient pas encore, s’ils ne se découvroient eux-mêmes, et s’ils n’avoient affecté de se faire connoître à tout le monde. Mais que, puisqu'ils vouloient qu’on le sût, il étoit inutile aux curés de le cacher; que puisque c’étoit chez eux, dans le collége de Clermont et dans leur maïson professe de la rue Saint-Antoine, qu’ils avoient fait débiter cet ouvrage; que ces pères l’avoient porté chez leurs amis à Paris et dans les provinces; que le P. Brisacier, recteur du collége de Rouen, l’avoit donné lui-même aux personnes de condition de la ville; qu’il l’avoit fait lire en plein réfectoire, comme une pièce d’édification et de piété; que les jésuites de Paris evoient sollicité des docteurs pour en avoir l'approbation; et enfin qu’ils avoient levé le masque, et avoient voulu se faire connoître en tant de manières : il étoit temps que les curés agissent ouvertement; et que comme les jésuites se déclaroient publiquement les protecteurs de l’Apologie des casuistes dans les chaires, à la cour et dans les compagnies particulières, les curés s’en déclarassent publiquement les dénonciateurs. »
Au même temps que les curés de Paris témoignoient leur zèle contre ce livre, les curés dé Rouen s’adressèrent à M. leur archevêque; et, ensuite d’une procuration aussi signée de vingt-six curés, qui donnoient le soin à cinq d’entre eux de poursuivre cette affaire , ils présentèrent leur requête, sur laquelle M. l'archevêque de Rouen les renvoya par-
devant ses grands vicaires, auxquels il ordonna d’examiner ce livre sans délai, en présence de M. l’évêque d'Olonne, et de lui envoyer leur avis doctrinal. Les mêmes curés de Rouen publièrent aussi un factum, où ils font voir une grande partie des plus méchantes opinions de VApologie.
Le onzième de mars, les curés de Paris s'étant assemblés, et ne voujant pas négliger les poursuites qu’ils avoient commencées contre une si pernicieuse doctrine, députèrent MM. de Saint-André, de Saint-Eustache, avec MM. les syndics, pour solliciter cette affaire auprès de MM. les vicaires généraux, et en demander incessamment la condamnation.
Cependant le carême étant arrivé, plusieurs prédicateurs, à Paris et en d’autres villes de France, se crurent obligés de faire connoître aux peuples le danger qu’il y avoit de se laisser conduire par les maximes des casuistes ; et combien en particulier lApologie qu’on avoit faite pour les défendre étoit opposée à l'esprit de l'Évangile et à la voie du salut.
On recevoit aussi en même temps divers avis de ce que les jésuites faisoient dans les provinces pour débiter et soutenir cette Apologie. On sut entre autres choses qu’à Amiens ils l’avoient eux-mêmes donnée au lieutenant général et au lieutenant particulier; et que le recteur des jésuites de cette même ville, parlant de l’Apologie à un de ses amis, lui avoit dit que « c’étoit une pièce qui faisoit bruit, mais que ce n’étoit qu’à l'égard des simples et des ignorans, et que les savans qui sont et seront, l’estimeront toujours, parce que la doctrine qu’elle contient est la véritable. »
On sait aussi qu’à Rouen, un des plus habiles conseillers du Parlement ayant demandé au P. Brisacier, recteur du collége, pourquoi ils défendoient les maximes qui étoient dans l’Apologie, ce jésuite lui avoit répondu « qu’elles avoient été soutenues avant la société par d’autres docteurs. » À quoi ce conseiller répliqua fort sagement : « Véritablement, mon père, quand ce que vous dites seroit vrai, je m'étonne par quel aveuglement votre société a pris plaisir de rechercher tout ce qui est abominable dans tous les docteurs qui vous ont précédés, ou qui vous sont contemporains, pour en faire un corps de morale, et l’attribuer à votre société, comme étant votre propre ouvrage, et l'esprit avec lequel vous conduisez ceux qui ont croyance en vous. Et ce qui est encore pis, vous remuez ciel et terre, et importunez toutes les puissances, tant ecclésiastiques que séculières, pour faire passer ces erreurs , et condamner d’hérésie les véritables maximes qui sont çgontraires aux vôtres. »
A Bourges, un religieux étant allé trouver le P. Ragueneau, jésuite, son cousin, et lui ayant porté la requête et le Factum des curés de Paris, lui citant les méchantes propositions de l’Apologie, ce père lui répondit que « ce livre de VApologie étoit très-excellent et très-bien fait ; que les docteurs de Sorbonne qui l’avoient examiné n’y avoient rien trouvé à redire; qu’il ne pouvoit être que très-bon, ayant été composé par un savant homme religieux de leur compagnie, qui se nom-
moit le P. Pirot, régent depuis longtemps en théologie, confesseur célèbre, grand ami et compagnon du P. Annät. »
L'affaire de l'Apologie demeura quelque temps en cet état, les docteurs députés pour l’examiner n’en ayant encore fait aucun rapport en Sorbonne, et les curés se contentant d’avoir publié leur Factum,, et d’en solliciter la censure auprès des vicaires généraux. Mais les jésuites voyant le décri public où se trouvoit leur doctrine, par les poursuites des curés, résolurent de répondre à leur Factum; ce qu'ils firent en diverses feuilles qu'ils publièrent de temps en temps durant l’espace d'environ un mois.
La première portoit ce titre : Réfutation des calomnies publiees contre les jésuites, par les auteurs d’un Factum qui a paru sous le nom de MM. les curés de Paris, à l’occasion d'un livre intitulé : « Apologie pour les casuistes, contre les calomnies des jansénistes. » Dans cet écrit, pour avoir plus de liberté de décrier les curés de Paris, ils feignent que le Factum n’est point des curés : « Qu’il est indigne de leur piété et de leur vertu : et comme nous ne leur imputons point, disentils, les faussetés et impostures dont il est rempli, nous ne prétendons point aussi qu’ils aient part à l’infamie qui en revient à ses auteurs. »
Mais il est à remarquer que les curés ayant déclaré, dans leur Factum, que la raison qui les obligeoit de s'adresser directement aux jésuites en particulier en agissant contre l’Apologie, est qu’eux-mêmes avoient affecté de faire connoître à tout le monde que l’Apologie sortoit de chez eux, l'ayant eux-mêmes vendue, donnée à leurs amis, et sollicité des docteurs de l’approuver ; les jésuites qui parlent en leur nom dans cet écrit intitulé : Réfutation, etc., ne disent pas un seul mot contre ces faits si importans, ni dans cette réponse, ni dans les autres ; et qu’ils ne Pont jamais fait dans aucun de leurs écrits, et ne désavouent en aucune sorte de l’avoir vendue eux-mêmes, et assez cher, et de lavoir portée de tous côtés à leurs amis.
Les curés de Paris ne furent pas peu surpris de la hardiesse avec laquelle la société osoit soutenir, par un écrit public, qu’un Factum qu'ils avoient dressé, publié, présenté à MM. les vicaires généraux, et distribué dans leurs paroisses, leur étoit supposé. C’est pourquoi, en leur assemblée ordinaire du 7 avril 1658, ils résolurent, pour détruire entièrement cette fausseté, qu’il seroit fait un acte par lequel les curés avoueroient ce Factum, comme ayant été fait et publié par eux; et il y eut huit commissaires nommés pour dresser l'original de cet acte : ce qui fut exécuté peu après, et c’est leur second écrit intitulé : Réponse des curés de Paris, pour soutenir le Factum par eux présenté à MA. les vicaires généraux, contre un écrit intitulé : « Réfutation des calomnies publiées contre les jésuites par les auteurs d'un Factum qui à paru sous le nom de MM. les curés de Paris. »
Ils représentèrent aussi que les jésuites avoient usé dans leur écrit de la même témérité, sur le sujet de la lettre circulaire que l’assemblée générale du clergé a fait adresser à tous les évêques de France, pour préserver leurs diocèses de la corruption des casuistes ; ayant osé dire de cette lettre, que « c’est une pièce subreptice, sans aveu, sans ordre
et sans autorité. » Sur quoi les curés de Paris, pour confondre davan: tage cette hardiesse, jugèrent à propos d’en écrire à M. l’abbé de Cyron, qui avoit eu ordre de l'assemblée de dresser cette lettre, pour servir de préface au livre des Instructions de saint Charles. M. de Saint-Roch en prit le soin; et voici ce que M. de Cyron lui répondit d’auprès de Toulouse, le 25 mai 1658.
À M. le curé de Saint-Roch, syndic des curés de Paris.
« Monsieur,
«Je dois rendre témoignage à la vérité, que je n’ai pas tant de part, comme votre compagnie a cru, à ce bel ouvrage de l'assemblée, quoique je me glorifie bien d’y en avoir un peu. Ceux qui ne veulent pas reconnoître cette pièce comme un ouvrage de cet auguste corps, ei ont conçu des idées bien basses, et lui font une grande injure, puisque non-seulement il lui appartient, mais aussi à tous les évêques qui étoient pour lors à Paris. J’en fis la proposition à la prière de plusieurs prélats de l'assemblée ; et, pour la rendre plus authentique, je pris occasion de la convocation des étrangers qui avoient été appelés pour quelque affaire extraordinaire. Je ne sais pas comment l’on peut se persuader que de telles actions cherchent les ténèbres. J'ai vu toujours MM. les prélats fort disposés à condamner toutes ces maximes diaboliques qui ont paru dans les extraits: et l'horreur que tous en témoignoient faisoit bien paroître qu’ils n’étoient retenus que par leur peu de loisir, et par la nécessité qu’on avoit de conclure une si longue assemblée. En vérité, il me semble qu’il ne faut que croire en Dieu, et n’avoir pas renoncé aux premières notions du christianisme, pour avoir en exécration une telle morale. Je m’estimerois heureux de pouvoir la noyer dans mon sang; mais, puisque je n’ai que des désirs fort inutiles pour le soutien d’une cause aussi juste et aussi sainte qué la vôtre, je vous supplie d’agréer que je joigne mes vœux et mes prières à vos illustres travaux, et que je dise : Exsurge, Deus, judica causam tuam. Souffrez, monsieur, que je joigne à ces foibles souhaits l'assurance de mes respects, en qualité de,
« Monsieur, « Votre très-humble et trés-obéissant serviteur, & DE CYRON. »
Ce second écrit des curés de Paris, par lequel leur Factum est publiquement avoué, et la supposition des jésuites renversée, est signé des huit curés députés de tout le corps.
Cependant on procédoit à l’examen de l’Apologie dans la Sorbonne. M. Messier, doyen, rapporta que M. l’évêque de Rodez leur avoit fait dire, à M. le syndic et à lui, que l’auteur de PApologie demandoit d’être entendu par les examinateurs de son livre, avant qu’on fit la censure : à quoi la Faculté consentit, et pria M. l'abbé Le Camus, docteur de Sorbonne et aumônier ordinaire du roi, d'assurer M. de Rodez que la Faculté avoit accordé ce qu’il avoit demandé, sans différer néanmoins la délibération qu’on avoit déjà commencée.
C'est pourquoi le lendemain , qui étoit le 9 d'avril, on continua à opi
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ner ; etle 10, la censure de trois opinions touchant la simonie et les occasions prochaines fut conclue.
Le même jour 10 avril, M. l’abbé Le Camus alla trouver M. de Rodez, et lui dit de la part de la Faculté, qu’elle écouteroit l’auteur de l’Apologe; et le 17, le même abbé, qui devoit partir pour aller faire sa charge d'aumônier auprès du roi, pria M. Gauquelin, le plus ancien des dépu-
. tés de la Faculté pour l’examen de l’Apologie, de rapporter à la Faculté
ce qu’il avoit dit à M. de Rodez et au P. Annat, touchant l’audience qu’elle avoit accordée à l’auteur de l’Apologie. Et sur ce que M. Gauquelin lui dit qu’il pourroit bien arriver que les jésuites le désavoueroient de la proposition qu’il avoit faite à la Faculté de leur part, il répondit qu’il avoit pour cela une lettre du P. Annat en bonne forme, et qu’il la gardoït pour la montrer, s’ils le désavouoient.
M. l’évêque de Rodez continuant toujours de poursuivre cette confé rence, M. Gauquelin alla le trouver pour lui dire qu’il conféreroit le samedi d’après. Il rencontra avec lui le P. Annat, qui, ayant entendu cette réponse, lui demanda en quel lieu cette conférence devoit se faire ; il lui dit qu’il n’y en avoit pas de plus propre que la maison de la Faculté. Mais le P. Annat ayant fait difficulté d’accepter ce lieu, d’autant qu'il n’y avoit pas là assez de casuistes, M. Gauquelin répondit qu’il n’avoit ordre que de faire quelques propositions à l’auteur de l’Apologie, d'entendre ses réponses, de les écrire, de les lui faire signer , et même avant que de lui faire aucune proposition, de voir s’il étoit autorisé par son supérieur, par un acte qu’on lui mît entre les mains, par lequel il parût qu’il avoit permission de venir défendre le livre qu'il avoit fait, et qu’il se soumettoit au jugement de la Faculté. Sur quoi ils se séparèrent sans conclure s'ils conféreroient le samedi suivant ou non.
Les jésuites, voyant que tous les efforts qu’ils avoient faits pour la défense de l’Apologie étoient inutiles. allèrent trouver M. le cardinal pour le conjurer de prendre la protection de leur compagnie, en empêchant que ce livre ne fût censuré. Mais il leur répondit que « le roi, par un surcroît de bonté pour eux, avoit arrêté les poursuites que les curés de Paris avoient commencé de faire au Parlement; mais que leur ayant permis au même temps de s'adresser aux grands vicaires et à la Faculté, il n’y avoit aucune apparence qu’il dût maintenant employer son autorité pour empêcher les vicaires généraux et la Faculté de condamner un livre que tout le monde disoit être fort méchant. Sur quoi M. Le Tellier dit aux jésuites qu’il étoit étonné de la conduite de leur société; qu’à peine étoient-ils hors de l’affaire que les curés de Paris avoient portée au clergé, et que, sans considérer le péril dont ils n’étoient pas encore sortis, ils venoient de mettre au jour un livre qui renouveloit toutes les propositions que les curés avoient voulu faire condamner, et dont le clergé avoit assez témoigné son aversion ; qu’au reste, il pouvoit assurer Son Éminence qu’il n’y avoit rien de si pernicieux que ce qu’il avoit lu de lApologie, et que de toutes les personnes qu'il avoit vues qui eussent lu ce livre, il n’y en avoit point qui ne lui en eût parlé en cette maniere »
Le vingtième du même mois d'avril, M. l’évêque d'Olonne avec les grands vicaires de M. l’archevèque de Rouen, et autres par lui députés pour l’examen de l’Apologie, lui envoyèrent leur avis doctrinal signé d'eux, en ces termes : « Les soussignés députés par M. l’illustrissime et révérendissime archevêque de Rouen, primat de Normandie, pour l’examen du livre intitulé : Apologie pour les casuistes, après avoir examiné ce livre sérieusement et avec grand soin, sont d'avis qu'il doit être entièrement défendu et condamné, comme contenant plusieurs propositions scandaleuses, pernicieuses, qui offensent les oreilles chastes, qui ouvrent le chemin aux usures, à la simonie, aux meurtres, aux larcins et aux autres crimes; qui sont contraires aux principes de l'Évangile, injurieuses aux sacremens de Jésus-Christ, et calomnieuses; et que pour cela il est nécessaire de défendre, sous de très-grièves peines, que personne ne soit si présomptueux, que de soutenir ou de mettre en pratique la doctrine de ce livre, et beaucoup moins encore de s’en servir dans la conduite des consciences. A Rouen, le 15 d'avril 1658, et signé : JEAN, évêque d'Olonne, suffragant de l’évêché de Clermont, et vicaire général dans les fonctions pontificales de M. l'archevêque de Rouen, ANTOINE GAULDE, docteur de la sacrée Faculté de théologie de Paris, chantre et chanoine de l’église de Rouen; PIERRE LE CoRNIER, docteur de la Faculté de théologie de Paris, et grand archidiacre de l’église de Rouen; ToussAINT THIBAULT, chanoine théologal et grand pénitencier de l’église de Rouen. »
Le dernier d'avril, qui étoit le jour de l'assemblée synodale des curés de Paris, tout ce qui avoit été fait par le passé sur Le sujet de lApologie fut confirmé : on remercia les huit députés de leurs soins, et on les pria instamment de vouloir les continuer. Et comme c’étoit le temps de nommer de nouveaux syndics, on pria M. de Saint-Roch de continuer ses soins, qui avoient été si utiles à la compagnie et à l’Église entière, depuis quatorze ans qu’il exerce cette charge ; mais comme M. des Saints- Innocens étoit nouvellement élu promoteur, et qu’ainsi il ne pouvoit plus être continué dans le syndicat, on le remercia avec beaucoup d’affection, et on le pria au moins de vouloir demeurer au nombre des députés; et M. le curé de Saint-Eustache fut élu syndic à sa place.
Le deuxième de mai, M. Gauquelin, après avoir rendu compte à la Faculté de ce que M. l’abbé Le Camus avoit dit à M. de Rodez et au P. Annat touchant la conférence qu’avoit demandée l’auteur de l'Apologie, et que depuis cet auteur n’étoit point comparu, il fit son rapport de deux autres propositions de ce livre, l’une touchant le meurtre, et l’autre touchant la calomnie. Il fut conclu que la Faculté s’assembleroit le lundi suivant, auquel jour ces deux propositions furent censurées.
Cependant les jésuites, depuis leur premier écrit imtitulé : Réfutation , ete. , avoient publié deux ou trois feuilles pour soutenir les propositions qu’on examinoit en Sorbonne; et les curés, ayant résolu d’y répondre, le firent par leurs troisième et quatrième écrits. Ils avoient remarqué que les moyens que les jésuites employoient pour défendre leur méchante morale, consistoient principalement en deux choses :
l’une à citer une foule d'auteurs de leur société, ou quelques autres nouveaux casuistes aussi corrompus qu'eux, auxquels ils vouloient donner une autorité souveraine dans l’Église; l’autre, à alléguer faussement les saints Pères, comme étant de leurs sentimens. C’est contre ces deux excès que les curés firent ces deux écrits : le premier, qui fut revu par les députés le 7 mai, suivant la conclusion de l’assemblée synodale du dernier avril, et publié peu de jours après, portoit ce titre : Troisième écrit des curés de Paris, où ils font voir que tout ce que les jésuites ont allégué des saints Pères et docteurs de l'Église pour autoriser leurs pernicieuses maximes, est absolument faux et contraire à la doctrine de ces saints.
L'autre écrit des curés, pour renverser les réponses des jésuites, et qui fut signé par les députés le 23 mai, portoit pour titre : Quatrième écrit des curés de Paris, où ils montrent combien est vaine la prétention des jésuites, qui pensent que le nombre des casuistes doit donner de l'autorité à leurs méchantes maximes, et empécher qu'on ne les condamne.
Ce fut en ce temps que M. l’évêque d'Orléans, prenant l’occasion de son synode général, qui devoit se tenir à Orléans le mardi 4 juin, se crut obligé de ne pas laisser sans condamnation un livre si préjudiciable au salut des âmes, qui avoit été répandu par les jésuites en plusieurs lieux de son diocèse. C’est pourquoi, en ayant dressé la censure qui condamne cette Apologie comme contenant plusieurs très-mauvaises et très-pernicieuses maximes, qui corrompent la discipline et les mœurs, et qui introduisent un relâchement entièrement opposé aux règles de l'Évangile, elle fut publiée les fêtes suivantes de la Pentecôte. En quoi il eut la gloire d’être le premier entre tous-les prélats qui ait condamné ce méchant livre.
Le onzième du même mois de juin, le cinquième écrit des curés de Paris fut signé par les huit députés, ayant pour titre : Cinquième écrit des curés de Paris, sur l'avantage que les hérétiques prennent contre l'Église de la morale des casuistes et des jésuites. C’étoit peut-être le plus nécessaire de tous leurs écrits, après lequel il y a sujet d'espérer que les hérétiques n’auront plus la hardiesse de prendre aucun prétexte de ces corruptions des jésuites et de quelques autres auteurs particuliers, pour imposer à l’Église des opinions qu’elle abhorre.
Le lendemain, la Faculté s'étant assemblée pour travailler à la censure de l’Apologie, M. le doyen présenta une feuille ou écrit qu’il dit avoir reçu de la maïn de M. le chancelier, sans nom, sans signature, et qui ne parloit ni de l’auteur de l’Apologie, ni de soumission à à la Faculté; mais qui étoit une simple explication des propositions de ce livre qui avoient été agitées et condamnées dans les assemblées précédentes. Cette pièce, qui fut appelée : Déclaration des jésuites sur leur Apologie pour les casuistes, avoit été apportée par le provincial des jésuites et le P. de Lingendes à M. le chancelier, qui étoit alors avec M. le nonce, après avoir été concertée de longue main entre les jésuites assemblés des provinces sur le sujet de leurs affaires. Cette pièce ayant été lue dans la Faculté, il y eut contestation : quelques-uns prétendoient que cette dé-
ciaration, bien que défectueuse dans les formes, devoit être considérée, et qu’il falloit en faire cas, venant de M. le chancelier et de M. le nonce : mais d’autres représentèrent qu’il s’agissoit de matières de théologie, et que les jésuites, par leur déclaration, avoient offensé M. le chancelier, et se moquoient de la Faculté, de présenter ainsi une pièce sans seing et sans aveu, et qui ne rétractoit pas, mais qui confirmoit les erreurs de lApologie. Ce qui ayant été généralement suivi, la Faculté députa à M. le chancelier, pour lui dire que cette déclaration n’étoit pas suffisante, parce qu’elle n’étoit point signée; et de plus, parce que, l'ayant lue, on avoit assez reconnu qu’elle ne satisfaisoit pas à ce qu’on trouvoit à redire dans l’Apologie.
Ensuite M. Gauquelin exposa l’avis des docteurs députés touchant les contrats usuraires approuvés par l’apologiste. Il fit voir que le pape Sixte V les avoit censurés expressément dans les mêmes espèces que l’auteur de lApologie apportoit; et les 13 et 14 de juin, on en conclut la censure.
Pendant que tout cela se passoit en Sorbonne, les jésuites ne sollicitoient pas avec moins d’empressement MM. les vicaires généraux, pour les empêcher de faire une censure de l’Apologie; et ils ne réussirent pas mieux dans leurs sollicitations. Quelque temps après que MM. les grands vicaires en eurent entrepris l'examen, les PP. Annat et de Lingendes firent tous leurs efforts pour les porter à remettre leur censure à un autre temps. Sur quoi ces messieurs leur déclarèrent qu’ils étoient prêts de recevoir tout ce qu’ils voudroient leur présenter pour les instruire, qu’ils y feroient toute l’attention qu’ils pourroient désirer ; mais qu'ils ne pouvoient pas remettre plus longtemps l’examen de cette Apologie, après l'avoir différé plusieurs mois.
Depuis, le P. de Lingendes leur présenta la même déclaration qu'ils avoient fait baïller à la Faculté par M. le chancelier; sur quoi M. le doyen lui ayant témoigné qu’il s’étonnoit de ce qu ils s’obstinoient si fort à la défense de ce livre, le P. de Lingendes répondit : « qu’ils étoient fâchés du bruit que ce livre causoit, mais que maintenant ils y étoient engagés; que, puisque ce livre avoit été fait pour la défense de leurs casuistes , ils étoient obligés de le soutenir. »
Mais les artifices de cette déclaration ne furent pas moins reconnus par les grands vicaires qu’ils le furent en Sorbonne; de sorte qu’elle fut absolument rejetée, comme une pièce informe et qui ne méritoit pas qu'on y eût égard.
Aïnsi les jésuites, se voyant déchus de toutes leurs espérances, tournèrent leurs pratiques à faire en sorte que la censure de Sorbonne fût dressée de la manière la plus avantageuse pour eux qu’ils pourroient, et la moins avantageuse à leurs adversaires; et pour entendre de quelle facon ils s’y prirent, il faut remarquer que les Lettres au Provincial, qui traitent de la morale des jésuites, ne font principalement que repré senter une partie des erreurs dont les curés de Paris ont demandé la censure à l'assemblée générale du clergé, et qui viennent d’être condamnées par la Faculté; mais parce que Jos trois premières ne sont pas de morale, les jésuites crurent qu’ils pourroient $e servir avec adresse
de ce moyen pour y faire donner quelque atteinte, espérant la faire retomber ensuite sur tous ceux qui combattoient les mêmes excès qui sont combattus dans ces lettres.
Dans ce dessein, pendant les quinze jours qui avoient été donnés aux députés pour dresser la censure, ils ménagèrent l'esprit de quelques-uns d’eux, et les portèrent à y insérer une clause contre les Lettres Provinciales qui les notoit indirectement. De sorte que le 1* de juillet, la Faculté étant assemblée, M. Gauquelin, après avoir fait le rapport du projet qu’il en avoit dressé, et de quelques difficultés touchant le contrat Mohatra, nonobstant lesquelles la Faculté ordonna que ce contrat demeureroit condamné , il proposa aussi que c’étoit l’avis de quelques-uns des députés d'insérer dans la censure cette clause : « Factam esse Apo- « logiam occasione Epistolarum Provincialis ad amicum quas non pro- « bat Facultas, utpote quas audivit Romæ damnatas. » Sur cette proposition nouvelle, plusieurs docteurs, et principalement ceux d’entre les curés de Paris qui étoient dans la Faculté, représentèrent les dangereuses conséquences qu’on pouvoit en tirer, pour établir les corruptions que ces Lettres ont combattues, et que les curés de Paris ont déférées à l'assemblée générale du clergé. Ils remontrèrent encore que ces Lettres n'ayant point du tout été examinées, la Faculté ne pouvoit en parler, ni directement, ni indirectement. Et enfin, que c’étoit reconnoître l’inquisition en France, que de faire mention d’un jugement qu’on disoit qu’elle avoit fait. Mais comme la partie étoit liée, leur opposition fut inutile, la clause passa à la pluralité, et il fut arrêté qu’on feroit rapport du tout le seizième du même mois.
Mais le onzième de juillet il survint une rencontre qui mit un peu en désordre ceux qui avoient tant travaillé à faire passer la clause contre les Provinciales : ce fut que M. Talon, avocat général, ayant appris le. projet de ces docteurs, envoya un billet par son secrétaire à M. Messier, doyen de la Faculté, par lequel il le prioit de se rendre le lendemain au parquet à sept heures et demie du matin, accompagné du syndic et de quatre ou cinq anciens docteurs. Il ne manqua pas en effet de s’y trouver, étant assisté, outre le syndic, de MM. Coppin, de Mincé, du Chesne et de Flavigny. On fit d’abord retirer tout le monde; et quand ils furent seuls, M. Talon-leur dit que « le sujet pour lequel on les avoit mandés, étoit qu’on avoit su que dans la dernière assemblée de Sorbonne, la Faculté avoit arrêté d'insérer dans la censure de l’Apologie des casuistes une clause contraire aux lois de la France, qui étoit que la Faculté n’approuvoit pas les Lettres au Provincial, eo quod accepisset Romæ fuisse damnatas. Que cette façon de parler étoit contraire à la pratique du royaume, et que l’on ne pouvoit en user sans reconnoître l’inquisition; que si leur censure eût paru en cet état, les gens du roi eussent été obligés de la faire réformer. Mais qu’il avoit jugé plus à propos de les avertir qu’ils prévinssent cet inconvénient; qu'on savoit de plus, que les religieux s’étoient trouvés en cette assemblée en plus grand nombre qu’ils ne devoient; que la Faculté devoit faire observer ses propres règlemens faits sur ce point, et les arrêts du Parlement; qu’autrement il seroit obligé de faire donner arrêt, les chambres assemblées, pour les
réduire à leur nombre; qu’au reste il y avoit lieu de s’étonner que la Faculté eût employé cinq mois entiers à faire la censure d’un aussi méchant livre que celui de l Apologie. » Il leur recommanda ensuite d’obéir aux ordres qu'on leur donnoit; et, pour preuve de leur déférence, il leur dit de se rendre au même lieu le lendemain de leur assemblée, afin d’en rendre compte aux gens du roi.
Ces docteurs s’étant retirés, firent, le seizième de juillet, leur rapport à la Faculté de ce qui s’étoit passé; et après une longue délibération, il fut conclu qu’on obéiroit à l’ordre de MM. les gens du roi, et qu’on ne feroit aucune mention de ce prétendu décret de Rome contre les Lettres Provinciales. Après, la censure fut lue, approuvée et confirmée; et on alloïit en ordonner la publication, lorsque tout le monde fut surpris de voir entrer en Sorbonne, à point nommé, M. Percheron, aumônier du conseil, qui, s’étant présenté à la porte, demanda à parler, de la part de M. le chancelier, au doyen de la Faculté. Le doyen étant sorti, il lui dit que M. le chancelier ne vouloit pas empêcher leur censure, mais qu’il prioit la Faculté d’en différer la publication jusques au retour du roi, qui devoit être dans huit qu dix jours. Le doyen ayant fait son rapport, on en délibéra ; et la conclusion fut que, comme la Faculté ne feroit pas publier sa censure sans savoir les intentions de M. le chancelier, aussi elle lui enverroit des députés, pour lui remontrer les intérêts qu’elle avoit que cette publication ne fût pas plus longtemps différée, et lui faire connoître le scandale que ce retardement pourroit produire parmi le peuple. M. le doyen, M. le curé de Saint-Paul, M. le curé de Saint- Eustache et M. le syndic furent nommés pour cela. On députa de plus le même doyen avec le syndic vers M. Talon, pour lui témoigner que la Faculté avoit réformé cette clause de sa censure, et qu’on n’y parloit plus du décret de Rome contre les Provinciales, ni de rien qui pût blesser les libertés de l’Église gallicane.
Ces docteurs exécutèrent ensuite leur commission, tant vers MM. les gens du roi, que vers M. le chancelier, qui insista toujours sur ce délai : « parce, dit-il, que la publication de la censure pourroit faire trop de bruit parmi les peuples, qui ont aversion de cette méchante doctrine et de ses auteurs; et que la présence du roi arrêteroit les désordres qui pourroient en arriver. » Ce qui a retardé longtemps cette publication, bien que le roi fût à Paris, les jésuites ayant joué toutes sortes de siratagèmes pour essayer de l'empêcher tout à fait.
Cependant les curés, qui s’étoient assemblés le second de juillet, remercièrent les députés qui avoient signé le cinquième écrit, du soin qu’ils avoient pris de composer une pièce si nécessaire et si avantageuse à l’Église. Et les jésuites, voyant l’effort qu’on faisoit pour détruire leurs maximes, s’obstinèrent à les soutenir, par une pièce qu’ils publièrent sous ce titre; Sentimens des jésuites, etc., où ils déclarent ouvertement qu’ils ne veulent point condamner l’Apologie. Ce fut sur quoi les curés arrêtèrent, le 24 du même mois de juillet, leur sixième écrit, qui à pour titre : Sixième écrit des curés de Paris, où ils font voir par cette dernière pièce des jésuites, que leur société entière est résolue de ne point condamner l’Apologie; et où ils montrent. par plusieurs exemples,
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qu’un des principes des plus fermes de la doctrine de ces pères est de défendre en corps les sentimens de leurs docteurs particuliers.
Le samedi, dix-septième jour d'août, auquel avoit été remise l’assemblée ordinaire de la Faculté, il y eut contestation, dont voici le sujet. Quelques-uns de MM. les curés se plaignirent de ce qu’on avoit ajouté un mot à la censure; savoir, nullatenus, lequel n’y étoit point lorsqu’elle fut arrêtée par la Faculté, et demandèrent acte de l'opposition qu’ils formoient à cette addition.
Tout ce qui regardoit la censure étoit donc terminé dans la Faculté il ne restoit plus qu’à faire lever l’'empêchement que M. le chancelier apportoit à sa publication; ce qui obligea les curés de Paris de recourir immédiatement à M. le cardinal, qui leur fit l'honneur de leur promettre que la parole du roi seroit exécutée. Mais l’effet de cette promesse étant retardé par les grandes occupations de Son Éminence, les curés de Paris députèrent exprès M. le curé de Saint-Paul vers M. le cardinal qui étoit à Fontainebleau, pour le prier, au nom de tout le corps, de faire lever la défense de publier cette censure; à quoi Son Éminence répondit qu'aussitôt qu’il seroit à Paris, il leur donneroit satisfaction.
Pendant que ces choses se passoient à Paris, les curés des provinces pensoient de leur côté à la sûreté du salut de leurs peuples, en demandant à leurs prélats la censure de l’Apologie.
Les curés de Nevers signalèrent leur zèle pour la pureté de la morale chrétienne, comme ils avoient fait peu auparavant pour le soutien de la hiérarchie de l’Église contre les mêmes adversaires. C’est ce qui se voit dans la requête qu’ils présentèrent à M. leur évêque le 5 juillet 1658, où ils lui parlent en ces termes : « Les supplians se sont déjà pourvus pardevant vous pour le premier de ces abus, qui consiste en de certaines indulgences fausses et subreptices, par le moyen desquelles les jésuites faisoient accroire qu'on gagneroit les pardons, et qu’on délivreroit des âmes du purgatoire, pourvu qu’on communiât chez eux, et non ailleurs, même aux saints jours de dimanche, où l’on est le plus étroitement obligé d'assister à sa paroisse. Ce qui étant un renversement de l’ordre établi de Dieu, dont ils furent obligés de vous faire leurs plaintes il y a quelques mois, la justice qu’ils en obtinrent leur fait espérer que vous ne serez pas moins porté à leur en rendre une pareille sur le second de ces abus, qui est contre la morale évangélique, laquelle est toute corrompue par les maximes des nouveaux casuistes et des jésuites, et dont on a fait aujourd’hui un amas dans un libelle intitulé : Apologie pour les casuistes. »
Le même jour 5 juillet, les curés d'Amiens présentèrent requête à M. leur évêque, dans laquelle ils lui remontrent, outre les excès de VApologie, les erreurs semblables enseignées publiquement dans leur ville par trois jésuites professeurs des cas de conscience. Et le 27 du même mois, ils lui portèrent en sa maison épiscopale de Montiers, un Factum sur ce sujet, avec les extraits des écrits de ces mêmes jésuites.
M. l’évêque d'Amiens, ayant recu la requête et le Factum, ne se contenta pas de témoigner aux curés, par le bon accueil qu’il leur fit, combien il approuvoit leur zèle et leur piété; mais il leur dit positive-
6 2 error ini eat
ment : « qu’il n’avoit jamais pu approuver et qu’il n’approuveroit jamais la doctrine des jésuites ; qu’il en avoit dit très-librement ses sentimens, jusque dans le Louvre, en des occasions importantes, et que c’étoit une chose étrange, combien ces maximes se répandoient. » I] leur rapporta sur ce sujet, que, faisant ses visites dans Abheville, il s’enquit des prètres qui Let aux paroisses, ce qu'ils répondoient aux serviteurs et servantes qui ne se contentoient pas de leurs gages, et qui, sur ce prétexte, se récompensent en cachette du bien de leurs maîtres, et qu’il s’en trouva plusieurs qui approuvoient ces compensations ; parce, disoient-ils, qu’ils avoient appris cette doctrine des jésuites. Il ajouta encore, sur Ce que quelques curés témoignèrent s'étonner que les jésuites enseignassent de si étranges choses dans Amiens, que ce qu’ils trouvoient étrange ne le surprenoit pas. «Je suis assuré, dit-il en propres termes, que le P. Poignant ne débite point sa doctrine particulière : sachez qu’autant qu’ils ont de pères qui enseignent les cas de conscience en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne et partout ailleurs, ils parlent tous le même langage. » Les curés crurent être obligés depuis de rendre leur Factum Dobiie: et M. l’évêque d'Amiens étant allé à Paris, ils lui en firent présenter des copies imprimées, en les accompagnant d’une lettre fort respectueuse, à laquelle il leur fit l'honneur de répondre en cette sorte.
; « À Paris, le 5 septembre 1658.
« Messieurs,
« J'ai reçu, par les mains de M. le curé de Saint-Paul, votre lettre du dernier du mois passé, avec six copies imprimées de la requête, du manuscrit et des extraits que vous m'avez donnés étant à Amiens. Après avoir examiné le tout, je suis fort convaincu de la nécessité de travailler à l’examen de cette morale; mais comme c’est une affaire de très-grande conséquence, je suis: bien aise de prendre du temps pour en communiquer, non-seulement avec MM. mes confrères qui se trouvent ici présentement, mais encore avec des personnes de science et de probité reconnue, pour ne rien faire que dans l’unité de la doctrine et dans la communication des Églises du royaume, et pour ne rien décider qui ne tende à io te de la foi, à l'honneur de la religion et à l'édification des âmes. J'espère dans "peu de jours retourner dans mon diocèse, où nous en conférerons plus amplement. Cependant si vous avez quelque chose à me faire savoir, vous pouvez vous adresser à M. le curé de Saint-Paul, qui est de vos amis et des miens. Je me recommande à vos prières, et suis,
« Messieurs, « Votre très-affectionné serviteur et confrère, « FRANÇOIS, évêque d'Amiens. »
Le 12 novembre 1658, quelque temps après, la contestation s’étant émue entre les curés et les jésuites d'Amiens sur le sujet des écrits de leurs professeurs, dont les curés s’étoient plaints, M. d'Amiens condamna les jésuites par contumace aux dépens envers les curés, et ordonna qu’ils seroient réassignés, pour se voir condamner à révoquer publiquement leurs méchantes propositions.
Les curés de Beauvais ne firent pas moins paroître combien ils dètes tent cette Apologie; car en leur synode tenu le 10 juillet, où ils étoient «ssemblés , 1ls dressèrent et signèrent, au nombre de plus de trois cents, la requête qu’ils présentèrent à M. leur évêque.
Les curés de Sens ont aussi agi en cette poursuite dans les formes les plus canoniques et les plus régulières qu’on puisse observer, et obtinrent de M. leur archevêque une censure du 3 septembre 1658, qui qualifie toutes les propositions d’une manière si pleine de piété et de doctrine, qu’encore qu’elle soit faite dans un diocèse particulier, il est vrai néanmoins que c’est une lumière qui peut éclairer toute l’Église
Le 12 du même mois de septembre, les curés d'Évreux présentèrent leur requête sur le même sujet à M. leur évêque, où ils témoignent l’engagement particulier qu’ils ont de s'opposer à ces corruptions, par les instructions et exhortations qu’ils ont reçues de lui-même, de suivre une morale toute opposée, dans l’approbation qu’il donna, étant évêque d’Aire, au livre de la Fréquente communion.
C’est ainsi que les curés des provinces travailloient de toutes leurs forces contre ce pernicieux libelle, lorsque les jésuites à Paris, voyant que la censure de la Faculté demeuroit si longtemps sans être publiée, commencèrent à espérer qu’elle ne le seroit point du tout; ensuite de quoi les docteurs s’assemblèrent le 24 septembre, et en députèrent d’entre eux à M. le cardinal et à M. le chancelier, pour leur demander avec instance qu’on ne différât plus cette publication.
Ils furent donc chez Son Éminence, où m’ayant pu avoir audience, ils furent chez M. le chancelier, auquel ayant fait remontrance sur la nécessité de publier leur censure, il leur promit d’en parler à M. le cardinal, et d’y faire ce qu’il pourroit.
En effet, le 18 octobre, M. l’évêque de Rodez vint, de la part du roi, en Sorbonne, dire à M. Messier, doyen, que Sa Majesté n’empèchoit point la publication de la censure qu’on avoit tant demandée; et le lendemain les docteurs, s’étant assemblés extraordinairement, conclurent unanimement cette publication, et leur censure fut imprimée et débitée quelques jours après.
Le 30, MM. les vicaires généraux ayant assemblé tous ceux qui ont travaillé avec eux à l'examen de l’Apologie, ils signèrent tous la censure qui en avoit été dressée dès le 23 août, où ils ne se sont pas contentés de flétrir, en général, ce méchant livre, mais en ont condamne plus de soixante propositions, par trente censures si judicieuses, si équitables et si solides, qu’elles peuvent servir de règle dans un trèsgrand nombre de points importans de la morale chrétienne. Cette censure fut publiée aux prônes de toutes les paroisses de Paris, par l’ordre exprès de MM. les vicaires généraux, le premier dimanche de l’avent, lequel ils choisirent pour la rendre plus solennelle.
Et depuis, nosseigneurs les prélats, répondant au zèle de leurs curés, ont fait tant de censures, que toute la France en est aujourd’hui remplie, et qu’il ne peut plus rester à personne le moindre prétexte de suivre ces impiétés proscrites par tant d’évêques. | M. l’évêque d’Aleth, dans ce même temps, ayant été visité par quatre
autres évêques de ses amis, nosseigneurs de Pamiers, de Cominges, de Bazas et de Couserans, ils crurent qu’ils pouvoient encore mieux faire en commun , et en se consultant mutuellement, ce que chacun d’eux auroit pu faire en particulier, et en consultant de simples théologiens. De sorte que leur censure, arrêtée le 24 d'octobre 1658, n’étant qu’une par l'union du même esprit et du même zèle, tient véritablement lieu de cinq censures; parce qu’elle doit être attribuée à chacun de ces évêques en particulier, comme faite pour son diocèse, avec l’avis de quatre autres de ses confrères. Et ainsi on doit bénir Dieu de ce qu’une censure aussi authentique entreprend particulièrement les deux sources principales de ces corruptions, qui consistent en la probabilité et en la direction d'intention , avec une doctrine si sainte et si solide, que quand leur autorité sacrée ne rendroit pas leurs décisions vénérables à tous les fidèles, la force de leurs raisons et des preuves qu’ils rapportent de l'Écriture, suffiroit pour en convaincre toutes les personnes raisonnables.
Un peu après parut celle de M. l’évêque de Nevers, du 8 novembre de la même année, où il fait voir, avec une sagesse véritablement pastorale, que ce seroit s’abuser que de croire qu’il fût permis de se taire pour le bien de la paix, en un temps où toute la morale de Jésus-Christ étant attaquée, on est au contraire obligé de parler et de crier pour la défendre. Et comme il y à un temps de parler et un temps de se taire, dont la sagesse divine apprend à faire le discernement, nous sommes aujourd’hui dans celui de parler à l’égard de ces malheureuses maximes.
Le onzième du même mois de novembre, parut la censure de M. l’évêque d'Angers, où l’opposition entre la règle que Jésus-Christ a prescrite aux chrétiens, et celle que donne l’Apologie, est découverte avec tant d’évidence, qu’il n’y a personne qui ne conçoive de l’horreur d’un si étrange renversement. Et comme il est arrivé, par une conduite admirable de la Providence de Dieu, que tant de censures qui ont été faites d’un même livre, l’ont attaqué principalement par quelque endroit particulier, celle-ci le prend du côté de la nouveauté, et montre si clairement par l’Écriture et par les Pères combien il est nécessaire de suivre l'antiquité, qu’on ne doit plus craindre désormais le cours de ces inventions nouvelles.
Dans le même temps, M. l’évêque de Beauvais, prenant l’occasion du saint temps de l’avent pour faire instruire ses peuples d’une manière toute contraire à ces pernicieux relâächemens, envoya à tous les curés de son diocèse cette excellente lettre pastorale du 12 novembre, pour répondre à la requête qu’ils lui avoient présentée, où il les exhorte d’inspirer à leurs peuples l’aversion de ces égaremens, et entre autres de cette témérité, qui est le fondement de tous, qui porte les casuistes modernes à mépriser l’autorité des Pères, des canons et des conciles, pour ne s'appuyer que sur celle de ces nouveaux auteurs de relâchement.
M. l'archevêque de Rouen confirma aussi, le 4 de janvier de cette année 1659, par une censure solennelle, le jugement doctrinal que son conseil avoit rendu contre ce livre pernicieux. Et pour apprendre à tous ses diocésains l'horreur qu’ils doivent en avoir, il déclare que « c’est un monstre dans la théologie morale, et qu’on peut l'appeler plus justement
la condamnation des casuistes, que leur apologie; » et montre qu’avec quelque rigueur qu’on ÿ agisse, ceux qui les défendent doivent encore reconnoître la modération que l’Église garde aujourd’hui à leur égard, puisqu'on à condamné autrefois d’une manière bien autrement sévère des livres bien moins dangereux.
Quelques jours après fut faite celle de M. l’évêque d'Évreux, où, ayant fait le dénombrement des désordres qui sont permis par ce libelle, il fait voir que dans les malheureux temps où nous sommes, où l’on cherche des docteurs et des maîtres selon le désir de son cœur, c’est exercer une véritable douceur envers les fidèles, que de les préserver de ces doctrines flatteuses, et de les nourrir de la saine doctrine, qui peut seule les guérir et les sanctifier.
Et nous venons présentement de recevoir la censure de M. l’évêque de Tulle, qui nous avoit été jusqu'ici inconnue, quoiqu’elle soit faite dès le 18 avril 1658, dans laquelle il déclare que ce livre, qui ne faisoit alors que paroître, quoiqu'il eût été produit si loin de son diocèse, et qu’on y en eût encore si peu de connoissance, est néanmoins si dangereux, qu’il se trouve obligé d’en préserver ses peuples, et de les avertir « de se donner de garde de ces nouveaux pharisiens, qui, à force de multiplier leurs interprétations sur la loi, l’ont toute corrompue; et plus ils ont voulu Paccommoder au sens ou au goût des hommes, et plus ils ont éteint en elle, autant qu’ils ont pu, tout l'esprit de Dieu. » Et il remarque, par un sage discernement, que « ce qu’il y à de plus dangereux dans cette pièce, n’étoit pas seulement quelque trait de plume qui eût échappé un peu inconsidérément à l’auteur, en quelque endroit particulier, au milieu d’une théologie bien saine et bien sûte; mais que c’étoit plutôt un assemblage et un ramas de plusieurs propositions sur la plupart des commandemens de Dieu et de l’Église, desquelles on avoit composé comme un cours d’une morale bien corrompue et bien scandaleuse. »
Voilà ce qui s’est fait jusqu'ici sur le sujet de la morale des casuistes : et il y a lieu d'espérer que Dieu donnera d’heureuses suites à de si heureux Commencemens, pour le bien de son Église et la défense de sa vérité.
À Paris, ce 8 février 1659.
Des curés de Paris ou réponse à l'écrit du P. Annat , intitulé : « Recueil de plusieurs faussetés et impostures contenues dans le Journal, etc. »
Mon révérend père,
Nous aurions tort de trouver mauvais que vous ayez été sensible aux intérêts de votre compagnie, et que dans le grand bruit qui s’est excité contre elle sur le sujet de sa morale, vous ayez jugé ne pas devoir demeurer dans le silence. S'il y a des accusations dans kesquelles nonseulement on doit avoir la liberté de se défendre, que l’on ne peut ja-
mais refuser justement aux accusés, mais où, selon les pères, il West pas même permis de se taire, on peut dire que celle que nous avons formée contre votre société étoit de ce nombre, puisqué, lui ayant attribué publiquement l’Apologie, nous l’avons par conséquent acc'isée de tous les excès et de toutes les erreurs pour lèsquelles les prélats ont condamné cé malheureux livre; et qu’ainsi nous l'avons réduité à la nécessité de se déclarer, et de satisfaire l’Église sur le scändäle que nous lui reprochons d’y avoir causé. Nous né sommes donc päs surpris que, tenant le rang que fous tenez dans votre corps, vous ayez entrepris de parler en cette rencontre ; mais ce qui nous étonne, est que dans l’expérience que votre Âge a dû vous donner, et dans la réputation où vous désirez de vous maintenir, vous vous ÿ soyez conduit d’uné manière si peu raisonnable et si peu judicieuse. Vous vous êtes engagé, mon révérend père, à défendre la cause de votre société, et voici l’état où vous l'avez trouvée.
Il ya plus d’uñ ani que nous nous sommes rendus dénonciäteurs contre le livre de l’Apologie ; nous l'avons combattu par divers écrits, comme un livre détestable, ét qui renversoit toute la doctrine de l'Évangile. Nous avons dit nettement que vous en étiez les auteurs; nous l'avons iustifié par des preuves convaincantes, comme est le débit public que vous en avez fait dans votre collége de Clérmont. Nous avons ruiné toutes les réponses que vous avez opposées pour soutenir la doctrine de ce méchant livré, et nous vous avons conväincus d’ävoir honteusement abusé de tous les passages des Pères dont vous ävez voulu l’appuyer. Dieu à béni notre travail et le zèle qu’il nous avoit donné pour sa cause; vous avez vü, malgré toutes vos intrigues, l’Apologie censurée par la Faculté dé Paris, pat MM. les vicaires généraux de notre archevêque, qui sont vos propres juges; par trois autres archevêques, et par un grand fombre d’autres évêques, qui sont de droit divin, et par un titre inséparäble de leur caractère, les äépositaires de la vérité et les jugés dé toutes les erréurs qui li combattent.
Nous avons cru, pour faire rendre gloire à Dieu de ce qu’il avoit fait pour son Église en cette rencontre, devoir représenter toute la Suite de cette affaire; et c’est ce qué nous avons fait dans notre septième écrit, qui peut $e réduire tout entier à ces deux points : l’un, que l'Apologie doit être tèntie pour un livre abominable et plein de maximes très -pernicieusés ; l’autré, que les jésuites en sont les auteurs et les protecteurs. Il ne faut que du sens commun, mon révérend père, pour juger qu'il est impossible de vous défendre contre cet écrit, qu’en ruinant Jün ou l’autre de ces deux points. Les jésuites passeront toujours pour coupables d'avoir corrompu la morale chrétienne, tant qu’il demeurera pour con* stant, et que l’Apologie la corrompt, et qu'ils sont les auteurs de l’Apologie. Cependant, par un äveuglement qu’il est difficile de comprendre, votre compagnie entreprend aujourd'hui de détourner de dessus elle l’infämie de l’Apologie, sans faire ni l’un ni l’autre. Nous lisons votre recueil tout éntier, nous y trouvons à chaque page quantité d’injures contre lès curés de Paris; mais fous n’y trouvotis nülle part fi 1e l'Apologie né soit pas un ouvrage des jésuites, et ne contienne pas
leurs sentimens, ni que ces sentimens ne soient pas contraires à l'É-
vangile.
En vérité, mon révérend père, nous ne savons quel jugement vous faites du monde, pour croire qu’il est capable de se satisfaire de réponses aussi peu raisonnables que les vôtres. Nous disons aux jésuites qu’ils empoisonnent les âmes en autorisant la simonie, le meurtre et la calomnie ; et le P. Annat, choisi pour justifier sa compagnie, nous dit que M. le nonce n’étoit pas présent lorsque le P. de Lingendes présenta à M. le chancelier une déclaration sur les erreurs de PApologie, et qu’il en a un certificat en bonne forme. Nous leur reprochons que, par le principe de la probabilité, ils ouvrent la porte à toutes sortes de déréglemens et d’erreurs; et le P. Annat nous dit qu’il y avoit des grands vicaires dans le diocèse de Paris le samedi 12 février 1656. Nous les accusons de fomenter tous les désordres du christianisme, en laissant vieillir les pécheurs dans leurs habitudes vicieuses et dans les occasions prochaines du péché; et le P. Annat nous dit que M. Le Tellier n’a point parlé des jésuites, et n’entend point la matière dont il s’agit, et que M. de Rodez n’a point traité avec M. Gauquelin. Nous ne disons pas, mon révérend père, que vous opposiez précisément ces réponses à ces reproches; mais nous vous disons que toute notre accusation consistant dans ces reproches, nous n’y trouvons point d'autre réponse dans votre écrit. Ainsi nous n’avons qu’à supposer pour constant ce que vous avouez assez par votre silence, et que la doctrine de l’4pologie est si damnable, que, quoique vous osiez tout, vous n’avez osé la soutenir publiquement ; et qu’il est si constant que vous en êtes les auteurs, et qu’elle contient votre doctrine, que vous n’avez pas eu la hardiesse de le nier, ni d'attaquer aucun des faits décisifs par lesquels nous l'avons prouvé.
Nous sommes donc pleinement justifiés, et les jésuites pleinement convaincus des crimes dont nous les avons accusés à la face de toute l'Église. Et tout ce que fait voir la réponse du P. Annat est que les jésuites, se trouvant dans une impuissance entière d'éviter le déshonneur de tant de censures, ont recherché au moins le plaisir malin de se -venger en déchirant la réputation de ceux qui les avoient procurées, et la vaine satisfaction de montrer que tout abattus qu’ils sont par les jugernens de l’Église, ils ont encore assez de crédit dans le monde pour y débiter impunément les plus sanglantes injures contre un corps considérable dans la hiérarchie de l’Église.
Mais si cette violence, mon révérend père, peut servir à relever votre compagnie dans l'esprit de ceux qui mettent l’honneur dans l'impunité des crimes, elle ne fait que la déshonorer de plus en plus dans celui de toutes les personnes qui jugent des choses ou selon les règles de la piété, on même selon celles de la prudence. Il avoit couru un bruit que votre géneral vous avoit défendu très-expressément de faire aucune réponse aux écrits qui attaquoient votre morale: et toutes les personnes sages avoient jugé que, si cet avis n’étoit pas entièrement conforme aux maximes du christianisme , qui demandoient de vous une réparation publique pour des excès publics , il l’étoit au moins à celles de la politique,
qui obligent de dissimuler et de couvrir, par une apparence de modestie, les justes reproches dont on ne sauroit se purger. Mais quand on voit maintenant que la passion qui transporte votre compagnie, ne l’a pas rendue capable de se ranger à ce parti, que peut-on juger autre chose, sinon qu’elle est aussi bien abandonnée de la prudence des enfans du siècle, que de celle des enfans de la lumière; que Dieu, en punition de tant d'erreurs si opiniâtrément soutenues, y a répandu un esprit d’étourdissement; et que ce n’est plus qu’une troupe d'hommes emportés qui agissent au hasard; qui ne gardent plus aucune mesure dans leur conduite; qui parlent, qui se taisent; qui publient des écrits, et qui les suppriment ausëitôt; qui avouent, et qui désavouent; qui contrefont les humiliés et les abattus, et s'élèvent en même temps avec une insolence insupportable; et qui ne représentent dans leur procédé que l’état de ceux dont l’Écriture dit dans le douzième chapitre de Job: « Palpabunt quasi in tenebris, et non in luce; et errare faciet eos quasi « ebrios. »
Car , n’est-ce pas, mon révérend père, ce qu’on a vu dans les diverses démarches pleines d’inconstance que vous avez faites dans cette affaire ? Vous vous êtes déclarés d’abord pour les auteurs de l’Apologie, en la vendant publiquement dans vos colléges, et la donnant comme un excellent ouvrage à divers de vos amis dans les plus grandes villes. Mais voyant ensuite l’horreur qu’elle causoit à tout le monde, vous avez commencé à vous servir d’équivoques, et à ne pas l'avouer si nettement. Aussitôt que nous l’avons attaquée, vous awez fait paroïtre par plusieurs écrits qui parloient en votre nom, que vous aviez entrepris de la défendre. Et voyant que cela ne vous réussissoit pas, parce que nous avons ruiné par nos réponses tout ce que vous avez produit, vous avez commencé à vous retirer, et à dire que vous n’y preniez point de part. Vous avez publié des satires scandaleuses contre les curés de Paris, la honte vous a forcés ensuite de les supprimer. Tantôt vous feigniez d’honorer les évêques, et tantôt vous les déchiriez outrageusement. Depuis quelques mois vous paroissiez un peu plus sages, et on attribuoit cette retenue à la politique de votre général; et aujourd’hui, sans aucune nouvelle raison, vous recommencez cette querelle, non pour vous justifier des excès dont l’on vous a convaincus, mais pour avoir le plaisir de traiter dans un libelle les curés de Paris de menteurs (p. 2); de gens qui ont perdu toute honte (ibid) ; de fourbes (p. 4); d’imposteurs (p. 1); de généreux en leurs mensonges (p. 9); et de personnes endurcies, pour lesquelles il faut prier Dieu qu’il leur donne un esprit assez docile pour écouter les reproches que leur conscience leur fait.
Nous espérons, mon révérend père, avec la grâce de Dieu, que cette nouvelle tentative ne vous sera pas plus avantageuse que les autres; qu’il ne nous sera pas plus difficile de défendre notre honneur contre vos ouvrages, qu’il nous l’a été de défendre la morale chrétienne contre vos erreurs ; et que nous ferons connoître à tout le monde, que les fondemens sur lesquels vous vomissez contre nous tant d'injures, sont si faux ou si ridicules, qu’il faut avoir une morale aussi corrompue que la vôtre, pour en prendre sujet de dire, comme vous faites de tous les
curés d’une grande ville, que « leuts paroissiens doivent être avertis, quand ils les verront monter en chäire pour crier contre les calomnjateurs et les imposteurs, de $e souvenir de l’avis que le Saüveur du monde nous a laissé dans l'Évangile parlant des scribes et des pharisiens, de faire ce qu’ils disent, et de ne pas faire ce qu’ils font, » comme étant eux-mêmés des imposteurs.
C’est ce que nous allons faire voir dans la réponse précise à toutes vos objections, sans en dissimuler aucune.
Fe Objection du P. Annat.
La première dès impostures dont vous nous accüsez, est d’avoir dit que ce qui empêcha les curés d’exécuter leur dessein touchant l'examen de la morale des jésuites, suivant la proposition qu’en avoit faite M. de Saint-Roch ; le 12 mai 1656, est qu’en ce temps-là il n’y avoit point de grands vicaires. Et pour convaincre ce fait de fausseté, vous rapportez des actes du clergé qui montrent qu’il y en avoit le 12 de février de la même année. Cela vous suffit pour nous appeler des fourbes découverts. Mais tout le monde s’étonnera, mon révérend père, de l’emportement qui vous fait fonder une injure si atroce sur un si mauvais raisonnement.
Car ce que vous alléguez du clergé, « qu’il y avoit des grands vicaires, au mois de février, qui exerçoient paisiblement et publiquement la juridiction de M. le cardinal de Retz, » ne prouve rien contre nous , qu’en supposant que le diocèse soit toujours demeuré en cet état pen: dant cette année, et qu’il n’y soit arrivé aucun trouble depuis le mois de février, qui ait empêché l'administration paisible et publique des grands vicaires.
Cependant, c’est ce qui est très-faux; car M. l’évêque de Toul, qui Pétoit au mois de février, fut révoqué le 15 de mai de la même année : sa révocation fut rendue publique au mois de juin; et ceux qui prirent Padministration après lui furent troublés dans l'exercice de leur charge. Or, comme il est certain qu’une assemblée comme la nôtre avoit besoin d’un temps considérable pour exécuter le dessein dont il est parlé dans notre journal, la simple proposition n’en ayant été faite qu'au milieu du mois de mai, nous ne pouvions être en état d'agir qu’au mois de juin et de juillet, lorsque le diocèse se trouva en effet sans grands vicaires qui exerçassent paisiblement cette charge. Ditesnous maintenant, mon révérend père, si c’est là un sujet de traiter de fourbes tous les curés de Paris, et d'apporter cet égarement de votre mémoire comme une preuve bien solide que nous avons aussi peu de Jugement que de bonne foi.
ITe Objection du P. Annat.
La seconde objection est que nous témoignons ne pas avoir désapprouvé ce que l’auteur des Lettres au Provincial vous à réproché touchant votre morale, et qu’ainsi nous sommes coupables de toutes les impostures Jont vous dites que ces Lettres sont remplies. Nous vous
répondons, mon révérend père, que votre morale étant pleine de maximes extravagantes et impies, tout le monde a droit de la traiter de ridicule et de criminelle; et qu’ainsi le décri que ces Lettres en ont fait, a été juste et avantageux à l'Église. Nous n’avons, au reste, aucun intérêt, ni aucun engagement à la défense de cet auteur. Mais vous n'êtes pas raisonnable quand vous voulez nous obliger, sur votre seule autorité, à le croire rempli de falsifications et d’impostures. Vous citez vous-même Wendrockius, qui l’a traduit en latin; et ainsi vous ne pouvez pas ignorer qu’il a répondu dans ses Notes à toutes les chicaneries que vous avez avancées contre ces Lettres. On ne voit point que vous y ayez satisfait. Et cependant vous voulez, par provision, que nous ajoutions foi à vos accusations ; et si nous ne le faisons pas, vous croyez avoir droit de nous appeler les plus grands menteurs du monde.
L’équité naturelle ne nous permet pas d'agir de la sorte; et la preuve que vous nous donnez des impostures que vous prétendez avoir trouvées dans ces Lettres, nous y oblige encore moins. Car, ayani choisi la falsification que vous avez crue là plus visible, vous avez été réduit à alléguer que l’on y a fait passer Lessius pour Victoria sur le sujet de l'homicide.. 11 falloit donc, mon révérend père, réfuter en même temps la réponse qu’a faite à cette objection l’auteur même que vous citez, et que nous vous représentons ici comme elle est dans son livre; parce que, comme c’est une accusation qui ne nous regarde point, nous avons jugé ne devoir. la réfuter que par les paroles de ceux à qui vous la faites.
« Wendrockius in Epistolam XIII, nota unica, S 1.
« Jesuiticus apologista iterum de Victoria sic cavillatur. Age die, « inquit, non tu hunc Victoriæ locum Lessio tribuisti? (Ep. vu.) Pro « Montaltio respondeo, et factum esse, et recte factum. Urget apolo- « gista : Non tu hunc eumdem locum (Ep. x1u) Victoriæ esse. faterisP « Respondeo. Ita fateor esse Victoriæ, ut Lessii simul esse contendam. « An non hæc, inquit, manifesta falsitas, manifestum Montaltii à « seipso dissidium? Respondeo nec falsitatem esse, nec intestinum dis- « sidium, sed manifestam contra impediti jesuitæ cavillationem. Suffi- « citne, inquit, Montaltio, ad se purgandum non illic sitam esse con- « troversiam causari? Suffcit plane, si quidem verum sit non ibi esse « controversiam. At certe verum est. Non enim quæritur cujus hæc « verba sint, quæritur cujus sit ista sententia. Nec Lessii, nec Victoriæ « verba proprie retulerat Montaliius , utpote gallice locutus, quum illi « latine scripserint; sententiam tantum ipsorum suis verbis expresse- « rat: sententia autem hujus.esse recte dicitur cui probatur, quum sola « approbatione alicujus fiat. Ia quum Lessio et Victoriæ illa probetur, «et Lessii est et Victoriæ. At Lessii, inquit, non est. Jam illud bene : « attingit enim quæstionem. Audiamus igitur quare Lessii non sit. « Negat, inquit, hanc sententiam in praxi facile permitiendam. Quid « tum? Ergo saltem speculative Lessii est, quum eam speculative appro- « bet? at aliter ipsi quam speculative tributam à Montaltio jesuita non « svincit. Adde quod ejus praxim nec promiscue sinit Victoria, nec
« wniverse rejicit Lessius. Non vult iste ejus praxim facile permitti, et « rem egere multis cautionibus fatetur. Ne id quidem diffitebitur Vic- « toria, Ita nihil est quod alterum ab altero jesuitæ dissocient. »
Voilà ce qu’il dit, et c’est à vous à le réfuter, avant que vous ayez droit de traiter de menteur l’auteur des Lettres au Provincial. Mais pour nous, cela ne nous touche point; et nous n’aurions eu garde de nous mêler d’un aussi petit différend qu'est celui de savoir si une opinion, qu’un auteur rapporte et approuve, ne peut pas lui être attribuée, encore qu’il l’exprime par les paroles d’un autre. Ce qui nous touche, mon révérend père, et qui regarde toute l’Église, est que non-seulement Lessius, mais beaucoup d’autres de vos auteurs, aient eu la hardiesse de produire une maxime si opposée à la loi de la nature, à l’esprit de l'Évangile, aux instructions de Jésus-Christ et à l'exemple de tous les saints. C’est la onzième de vos maximes que nous avons représentées au clergé de France dans notre premier extrait : « Qu'il est permis, selon les uns dans la spéculation, et selon les autres dans la pratique même, de tuer celui qui nous a donné un soufflet, quoiqu'il s'enfuie. »
Nous y avons rapporté tout ce que dit Lessius, et les raisons impies dont il appuie cette impiété. Nous avons encore marqué les passages exprès et bien cités de Réginaldus, de Filiutius, de Laiman, d’Escobar; et nous avons montré que ce dernier ruinoit la vaine distinction de spéculation et de pratique, en enseignant formellement, qu’en évitant les périls de la haïne et de la vengeance, elle est probable et sûre dans la pratique même : dont il apporte cette raison tout à fait diabolique, que « l’honneur peut se recouvrer comme une chose qui nous auroit été dérobée, en donnant des signes d’excellence et se faisant estimer des hommes. Car n'est-il pas véritable, dit-il, que tandis qu’un homme laisse vivre celui qui lui a donné un soufflet, il demeure sans honneur ? « An non alapa percussus censetur tandiu honore privatus, quandiu « adversarium non interimit? »
Que dites-vous, mon révérend père, de ces méchantes opinions et de ces paroles exécrables? Si vous les soutenez, ne craignez-vous point d’être en horreur à tous ceux qui ont quelque sentiment de religion? Et si vous les condamnez, n’êtes-vous pas obligé, à moins que d’être coupable d’une prévarication criminelle, de réparer le scandale que les auteurs de votre compagnie ont causé dans toute l’Église? Qui peut donc souffrir qu’au lieu d’une condamnation sincère de tant d'erreurs. et au lieu de demander humblement pardon à l’Église des outrages que vous lui avez faits, vous fassiez paroître dans vos écrits plus d’audace et de fierté que jamais, que vous détourniez des questions si importantes à de vaines chicaneries? et que vous demandiez des satisfactions, pendant que vous refusez celles que vous devez à l'Église ?
Vous n’êtes pas mieux fondé, mon révérend père, dans une autre objection que vous nous faites, et qui ne nous regarde pas plus que la précédente. Vous dites que le traducteur latin est tombé dans une contradiction , parce qu’il dit dans sa préface : « Que tout l’ordre de saint Benoît et de saint Dominique témoignent partout combien ils sont
éloignés de ces erreurs ; et qu’il n’y a presque que les jésuites qui soient engagés dans cette mauvaise cause : « Soli pene jesuitæ in hoc luto « hærent. » Ce qui est contraire, dites-vous, à ce qu’il reconnoît dans la traduction de la septième lettre : « que Lessius rapporte et approuve le sentiment de Victoria, » qui étoit un dominicain. En quoi, mon révérend père, vous commettez deux ou trois fautes insignes.
Premièrement, vous ne devriez pas ignorer que dans les matières morales, une seule exception ne ruine point la vérité d’une proposition générale ; et qu’ainsi l’on peut dire que tout l’ordre de saint Dominique est contraire à une doctrine, quand elle y est communément rejetée, quoique quelque particulier n’y soit pas contraire.
Secondement, le mot de presque que cet auteur a ajouté, «soli pene « jesuitæ in hoc luto hærent, » détruit cette contradiction prétendue.
Et enfin ce qui est le principal est que vous n’avez point entendu ces paroles, et que vous les avez tronquées pour leur donner un sens qu’elles ne peuvent avoir; car il ne parle point des anciens écrivains de l’ordre de saint Dominique, ni même d'aucun écrivain, mais du sentiment présent qu’a l’ordre de saint Dominique-et de saint Benoît touchant ces maximes dangereuses, et de l'engagement des jésuites à les soutenir par tout le crédit de leur compagnie. Voici les termes de la préface à laquelle vous nous renvoyez : « E sacerdotibus fere omnes « hierarchici in ea dogmata insurrexerunt, præcipue vero Galliarum « parochi mirum in iis insectandis fidei ardorem ostenderunt : nec « obscure tota sancti Benedicti et sancti Dominici familia, ac congre- « gationis Oratorii presbyteri, quam ab iis sententiis alieni sint passim « significant. Soli pene jesuitæ in hoc luto hærent, qui ad istius doc- « trinæ patrocinium universæ societatis vires conferunt. »
Il est clair, mon révérend père, qu’il n’a jamais voulu dire par là qu’il n’y eût que les jésuites qui aient enseigné ces erreurs; et si vous aviez voulu agir de bonne foi, vous n’auriez jamais voulu lui attribuer ce qu’il réfute en termes formels, et dont il fait une note expresse en ces termes (p. 5) : « Refellitur alia querela jesuitarum quod ipsis tri- « buantur quæ ipsi ab aliis hauserint. » Sur quoi cet auteur fait cette remarque (p. 55) : « Non is modo opinionis alicujus auctor dicitur qui « illam primus extulit; nonnunquam etiam qui majori studio et auctoritate propugnavit. Donatistarum princeps dictus Donatus, nec tamen «ille princeps illius schismatis fuit. Simillime jesuitæ, etiamsi hinc « inde corruptelas varias ex quibusdam aliis arripuerint, tamen illarum « auctores merito dicuntur, quia illas undique disseminant, et suæ per « orbem sparsæ societatis opera omnium animis instillant. Ali scri- « ptores fere sibi peccant, aut certe non multis. Jesuitæ toti Ecclesiæ
« peccant, quam ubique suis novitatibus inficiunt. Latebant hæc dog- :
« mata in bibliothecarum angulis : paucis nota, paucis nocebant. At; « ipsa jesuitæ super tecta prædicarunt, in aulas regum, in familias
« privatorum, in curias magistratuum invexerunt. » Et cela est con- S
forme, mon révérend père, à la déclaration que nous avons faite dans notre quatrième écrit : « que nous n’avons jamais considéré les jésuites que comme les principaux auteurs des maximes pernicieuses dont nous
nous sommes plainis, et dont nous nous plaignons encore, et non pas comme les seuls qui les aient enseignées. » Mais ce que tous les gens de bien déplorent comme particulier à votre société, est qu'il n’y a qu’elle dont tout le corps conspire et s’engage à maintenir les relâchemens qui ont été une fois introduits dans ses écoles; parce que son humeur altière ne lui permet pas de s’humilier, en reconnoissant les fautes d'aucun de ses membres
IIIe Objection du P. Annat.
Il falloit que vous eussiez bien peu de plaintes solides à faire, puisque vous nous reprochez (p.71) jusques à une faute de copiste touchant le temps. qu’a été publiée l’Apologie, qui a été corrigée dans la seconde impression de notre journal, et effacée dans la plus grande partie des exemplaires de la première. Il nous suffira donc de vous dire, qu’écrivant, comme vous faites, cinq mois après la publication d’un écrit dont il y à eu plusieurs éditions où cette faute ne se trouve point, cette bassesse n’est pas excusable.
IVe Objection du P. Annat.
Vous nous reprochez, mon révérend père, comme une imposture bien évidente, d’avoir dit dans notre journal que l’apologiste a pris une voie toute différente de ceux qui avoient écrit avant lui; parce qu’il ne prétend pas qu’on ait falsifié la doctrine des casuistes, mais la soutient comme étant au moins probable, et par conséquent sûre en conscience. Vous nous alléguez sur cela trois passages de l’apologiste : l’un où il dit, en général, que «la savante compagnie des jésuites a convaincu les auteurs des Lettres d’impostures honteuses et méchantes. » L’autre où, répondant à la vingtième chjection, il dit que « le père jésuite a convaincu l’auteur des Lettres d’une infâme imposture. » Et le troisième où, répondant à la dix-septième, il dit que «le père jésuite qui a répondu à l’auteur des Lettres, Pa convaincu de mauvaise foi. » D'où vous concluez « qu’il n’est donc pas vrai que l’apologiste ait reconnu de bonne foi que la doctrine des casuistes est telle qu’on l’a représentée dans les Lettres.»
Quand il seroit vrai, mon révérend père, que votre apologiste, dans les deux points particuliers que vous citez ; n’auroit pas soutenu comme probable la doctrine des casuistes telle qu’elle est représentée dans les Lettres au Provincial, il suflroit qu’il l’eût soutenue dans cinquante autres, pour nous avoir donné sujet de dire ce que nous avons mis dans notre journal; et l'accusation d’imposture que vous nous faites sur ce sujet ne passeroit devant tous les gens d'honneur que pour une pointillerie peu digne d’un homme judicieux. Mais il arrive toujours que vous choisissez fort mal les exemples par lesquels vous prétendez nous convaincre de mauvaise foi. Car il est si vrai que dans ces deux objections, dont l’une regarde l’homicide, et l’autre les valets qui volent leurs maîtres pour égaler leurs gages à leurs peines, votre apologiste a soutenu de bonne foi comme probable la doctrine qu’on reprochoit à
vos casuistes , qu’il eût été à souhaiter pour votre honneur qu’il Veüt un peu déguisée : puisque sa sincérité l’a fait condamner par tant de censures sur ces deux points, et particulièrement sur l’homicide. Que si, en ne la déguisant point et en la soutenant telle qu’elle est, il dit réanmoins que ceux qui avoient écrit avant lui s’étoient plaints qu’on avoit imposé à vos casuistes, il prouve justement ce que nous avons dit dans notre journal, savoir, qu’il tient une voie différente de ceux qui avoient écrit ayant lui; parce que, sans s’arrêter à la question de fait, il entre en celle de droit, et soutient comme probable et sûr en conscience ce qu’on avoit reproché à vos casuistes comme contraire à l'Évangile. Car il ne s’agit pas, mon révérend père, de ce qu’il dit ni de ce qu’il rapporte avoir été dit par les autres, mais de ce qu’il fait lui-même, et de la manière dont il s’y est pris pour défendre les casuistes, qui n’est pas de chicaner comme les autres sur des points de fait, mais de soutenir nettement les dogmes mêmes qu’on leur avoit reprochés, qui est la voie qu’il tient dans tout son livre.
Ainsi, tout ce que l’on pourroit trouver à redire dans notre journal est d’avoir dit que l’auteur de l’Apologie reconnoît de bonne foi les opinions qu’on a attribuées à vos casuistes. Car il est vrai qu’il les reconnoît, puisqu'il les défend, et qu’il s’est fait condamner en les défendant. Mais il ne les reconnoît pas de bonne foi, parce qu’en même temps qu’il soutient ces opinions il ne laisse pas de se plaindre en l’air qu’on vous impose. C’est pourquoi nous vous promettons de bon cœur de.faire effacer, dans la première édition qui se fera de notre journal, ces deux mots de bonne foi, et d’y substituer même, si vous voulez, qu’il les reconnoît, mais avec mauvaise foi.
Ve Objection du P. Annat.
La lettre qui se trouve à la tête des Instructions de saint Charles, imprimées par l’ordre du clergé, fournit matière à une des plus grandes parties de votre recueil, et vous en tirez un des plus grands sujets de nous traiter de fourbes et d’imposteurs. Mais quand ce que vous alléguez sur cela ne receyroit aucune difficulté, ne seroit-ce pas l'injustice du monde la plus visible et la plus insoutenable de faire un crime aux curés de Paris de s’être servis d’une pièce publique, imprimée par l’imprimeur du clergé, et que les évêques distribuent tous les jours dans leurs diocèses ? Quand cette pièce seroit supposée, quelle part aurionsnous à cette supposition? et que pouvions-nous faire davantage que de nous en informer de celui même qui a eu ordre du clergé de faire imprimer ces Instructions, puisque nous n’étions pas même obligés de nous en informer, et qu’il nous suffisoit que la pièce que nous produisions eût été imprimée par l’imprimeur du clergé, et distribuée et reçue par les évêques? Aïnsi notre bonne foi ne peut pas être seulement révoquée en doute, et cela suffit pour vous convaincre vous-même de calomnie dans le reproche que vous nous en faites.
Mais nous vous disons de plus que tout ce que vous alléguez n’est point capable de détruire l’autorité de cette lettre. Vous dites pre-
mièrement que vous ne Vous appuyez pas Sur Une lettre de M. l'abbé de Ciron. Et pourquoi, mon révérend père, ne vous y appuyez-Vous pas, puisque sa suffisance et sa piété sont connues de toute la France : si ce nest par cette règle générale, selon laquelle il paroît que vous jugez de tous les hommes, qui est que tous ceux qui parlent à voire avantage, sont tellement irréprochables qu’on doit ajouter une croyance aveugle à tout ce qu’ils disent; et que ceux, au contraire, qui n’approuvent pas vos égaremens, ne méritent pas d’être crus, quelque rang qu’ils tiennent dans le monde , et quelque estime qu’ils y aient acquise de sincérité et de vertu? Vous croyez avoir assez repoussé leur témoignage en disant que ce sont des gens qui ont un zèle réformé, sans craindre que l’on vous dise que votre zèle n’est guère réformé, mais qu’il a grand besoin de l'être.
Nous w’imiterons pas votre procédé, et nous ne traiterons pas de même les personnes que vous alléguez contre nous. Mais sans blâmer leur sincérité, nous vous disons seulement que les lettres que vous avez tirées d'eux ne vous donnent point sujet de traiter de supposée la lettre qui est à la tête des Instructions de saint Charles.
Vos trois témoins disent seulement qu’il n’a été pris aucune autre délibération sur le sujet des Instructions de saint Charles, que celle du 1er février, par laquelle M. de Ciron a été chargé de les faire imprimer, et qu’il ne s’en trouve point d'autre dans le procès-verbal qu’ils ont parcouru. Sur quoi, mon révérend père, nous vous disons, premièrement, que, dans l'extrait du procès-verbal que ces messieurs reconnoissent pour véritable, il est porté que « M. de Ciron a dit que, suivant l’ordre de l'assemblée , il avoit fait venir de Toulouse le livre des Instructions de saint Charles. » Or, comme cet ordre ne pouvoit lui avoir été donné en ce jour-là même, il est clair qu’il avoit été parlé des Enstructions de saint Charles en un autre jour que le 1* de février, puisqu'il ne les avoit fait venir de Toulouse que par l’ordre de l'assemblée. D’où il faut conclure, et que M. l’abbé de Carbon, quoique très-sincère, ne s’est pas souvenu de tout ce qui s’est fait dans l'assemblée sur ce sujet, et qu’il peut y avoir eu des délibérations qui ne se trouvent point écrites dans le procès-verbal.
2° Quand il seroit vrai qu’on n’auroit pas fait sur cette lettre une délibération particulière , ilne s’ensuit pas qu’il soit permis au P. Annat de la traiter de supposée, puisque ce qui est inséré au procès-verbal suffit pour la justifier tout entière. Car l’ordre que M. de Ciron avoit recu du clergé de faire imprimer les Instructions de saint Charles, « afin que cet ouvrage se répandit dans les diocèses, et qu’il pût servir de barrière pour arrêter le cours des opinions nouvelles, qui vont à la destruction de la morale chrétienne ,» l’autorise suffisamment d'adresser ce livre au nom du clergé à tous les diocèses de France, et d’y exprimer le sentiment que l'assemblée lui avoit fait paroître en lui donnant ordre de procurer cette impression. Or c’est ce qu’il a fait exactement, puisque l’on ne trouve dans cette lettre que les mêmes points un peu plus étendus qui sont marqués en abrégé dans le procès-verbal. Que s’il w’avoit pas suivi les intentions de l'assemblée, comme il est clair qu’il a fait, MM. les agens auroient été obligés, par le devoir de leur
charge, d’en faire des plaintes publiques et de supprimer cette impression ; et de ce qu’ils ne l’ont pas fait, et ne le font pas encore, c’est une marque indubitable que cette lettre ne contient que les véritables sentimens de l'assemblée, et est conforme à ses ordres.
20 Ces raisons, mon révérend père, sont encore bien plus fortes dans le différend particulier qui est entre nous; car nous n’avons jamais cité cette lettre que pour faire connoître l’horreur que l'assemblée avoit eue des erreurs des casuistes, sur lesquelles nous lui avions adressé nos plaintes, et ce n’est aussi que pour détruire ce préjugé de l’assemblée que vous tâchez d’en affoiblir l'autorité. Voilà proprement ce qui est en question entre vous et nous. S’il est vrai que l'assemblée a détesté vos maximes, et que ce n’est que faute de temps qu’elle ne les a pas condamnées, cette lettre ne contient rien que de vrai, et nous avons tout ce que nous prétendons. C’est pourquoi, comme vous avez fort bien connu qu’il n’y à que cela d’important dans cette dispute, vous-avez soutenu nettement que «toute l’indignation que l’assemblée a témoignée en cette rencontre » a été que les curés se fussent adressés à elle sans la permission de leurs évêques.
Voilà, mon révérend père, sur quoi il faut que les uns ou les autres soient déclarés imposteurs, pour user de vos termes. Car nous soutenons nettement que c’est une fausseté de dire, comme vous faites, que l'assemblée n’ait témoigné aucune indignation contre les maximes des casuistes. Il faut donc voir qui a de meilleures preuves. Nous vous demandons, mon révérend père, quelles sont les vôtres. Celles que vous produisez ne parlent de ce point en aucune sorte, et nul de ceux dont vous rapportez les lettres ne témoigne que l’assemblée n’ait point eu en horreur les corruptions de la morale que nous avions exposée à son jugement.
Mais si vous nous demandez les nôtres, nous vous produirons, premièrement, l'extrait du procès verbal autorisé par vos trois témoins, où il est dit en termes exprès que « plusieurs de MM. les prélats qui avoient lu le livre des Instructions de saint Charles, représentèrent qu’il seroit très-utile, et principalement en ce temps, où l’on voit avancer des maximes si pernicieuses et si contraires à celles de l'Évangile, et où il se commet tant d'abus dans l’administration du sacrement de pénitence par la facilité et l'ignorance des confesseurs. > Et où il est dit encore au nom de toute l’assemblée que « cet ouvrage devoit être imprimé, afin qu’il se répandit dans les diocèses, et qu’il pût servir comme d’une barrière pour arrêter le cours des opinions nouvelles, qui vont à la destruction de la morale chrétienne. »
Peut-on désirer un préjugé plus formel et plus exprès contre la nouvelle morale des casuistes? Aussi l’avez-vous bien senti; et c’est ce qui vous à porté à cette étrange hardiesse d’accuser de faux ce procès-verbal, en disant que des personnes dignes de foi vous ont assuré que « ces broderies de la corruption de la morale, et du mal que causent les casuistes du temps, » y ont été ajoutées dans un papier à part.
Où est votre jugement, mon révérend père? et pourquoi nous mettezvous dans la nécessité de vous en remarquer tant de défauts?